L’Asie du Sud-Est au cœur de la rivalité sino-américaine
Les « nouvelles routes de la soie » chinoises et la stratégie indo-pacifique américaine soumettent les pays de la région à des champs de forces contradictoires.
Par Brice Pedroletti(Bangkok, correspondant en Asie du Sud-Est)Publié le 03 janvier 2022 à 06h00
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L’Asie du Sud-Est est au cœur d’un nouveau grand jeu de séduction et d’influence : anciens Etats tributaires à des degrés divers de l’Empire chinois, les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) ont connu la colonisation européenne, l’occupation japonaise, puis la polarisation sous la guerre froide. Désormais, c’est la Belt and Road Initiative (BRI) chinoise d’un côté – les « nouvelles routes de la soie » – et la stratégie indo-pacifique américaine de l’autre, qui y exercent leur champ de forces contradictoires.
A la différence des grands acteurs d’Asie-Pacifique qui ont rejoint le Quad (Inde, Japon, Etats-Unis et Australie) et Aukus (Australie, Etats-Unis et Royaume-Uni), les pays de l’Asean se maintiennent dans une position d’équilibre : trop proches et dépendants de la Chine pour s’engager dans des alliances plus formelles que celles existant déjà (Manille et Bangkok sont des alliés américains), tous ont signé des « MOU » (protocoles d’accord) sur la BRI avec la Chine – même le Vietnam, en 2017. Tous aussi abritent des diasporas chinoises importantes, que la Chine « active » judicieusement en faisant de ses membres – les plus en vue, mais aussi les plus discrets – des relais économiques et politiques.
En général désireux d’un contrepoids américain, tous, ou presque, font aussi mine d’adhérer aux principes de la défense d’un Indo-Pacifique « libre et ouvert » promue par Washington – tout en attendant les propositions plus concrètes que pourrait receler l’Indo-Pacific Economic Framework annoncé par Joe Biden. Après la vice-présidente, Kamala Harris, au Vietnam et à Singapour, en août 2021, la visite d’Antony Blinken, le chef de la diplomatie américaine, en Indonésie et en Malaisie, en décembre 2021 (la Thaïlande fut annulée à la suite d’un cas de Covid-19 dans sa délégation), a confirmé l’importance de la région pour l’administration Biden.
Nouveaux « couloirs » d’échanges
A Djakarta, M. Blinken a trouvé chez ses hôtes une oreille d’autant plus attentive que la Chine a sommé, il y a quelques mois, l’Indonésie de cesser ses explorations de pétrole et de gaz offshore au nord des îles Natuna, dans sa zone économique spéciale, au prétexte qu’elles ont lieu en deçà de la « ligne à 9 points » dont se réclame Pékin pour revendiquer la quasi-totalité de la mer de Chine du Sud – en violation de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Cette injonction s’est ajoutée à un climat de confrontation : la Chine envoie des drones espions ou ses garde-côtes. L’Indonésie a musclé ses patrouilles navales.
L’Indonésie reste, en tant que première puissance économique et démographique de la région, la première destination des investissements chinois en valeur absolue dans l’Asean. C’est d’ailleurs à Djakarta, en 2013, que Xi Jinping avait dévoilé la « version maritime » des routes de la soie. Les investissements chinois, depuis, transforment en profondeur la région, en créant de nouveaux « couloirs » d’échanges, sous formes d’infrastructures de transport et de hub logistiques et industriels.
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Le Laos et le Cambodge sont en passe d’être absorbés dans le grand schéma directeur chinois : le train qui relie désormais Kunming, dans le Yunnan chinois, à Ventiane, la capitale, va bouleverser le rôle du Laos dans les échanges régionaux, en faisant aussi l’un des plus endettés par tête d’habitant. Le second se dote de routes, de ports et de concessions chinoises « polyvalentes » (tourisme, logistique, industrie, finance, etc.), au point qu’entre 20 % et 40 % des 435 kilomètres de côte cambodgienne sont sous le contrôle de groupes chinois.
Pour l’économiste Eric Mottet, qui a étudié le cas du Laos, ces « nouveaux corridors de développement Nord-Sud déplacent le centre de gravité de l’Asean de sa position actuelle [Indonésie, Singapour et Malaisie] vers la Chine ». D’où un « clivage » naissant, entre des pays continentaux plus favorables à la Chine (Cambodge, Birmanie, Laos…) et ceux de l’espace maritime – où la Chine s’impose plus difficilement. L’année 2022, à cet égard, marque le retour du Cambodge à la présidence tournante de l’Asean, dix ans après que ce pays a torpillé un projet de déclaration finale préconisant un front commun face à l’irrédentisme chinois en mer de Chine du Sud. Cette fois, Hun Sen, le numéro un cambodgien, semble se mobiliser sur le cas birman – dossier brûlant pour toutes les capitales.
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Autre enjeu, la dimension sécuritaire et militaire de la BRI : l’armée chinoise et sa flotte de haute mer a pour mission explicite de protéger les intérêts chinois à l’étranger ainsi que les Etats partenaires des routes de la soie, « quitte à y installer des plates-formes stratégiques à vocation militaire », souligne Jean-Pierre Cabestan, dans Demain la Chine : guerre ou paix ? (Gallimard, 288 pages, 22 euros).
Le Japon, un acteur primordial
Il n’y a pas que la Chine qui transforme la région : le Japon est un acteur primordial. La France comme elle l’a fait avec l’Inde et l’Australie, avant que cette dernière ne lui préfère les Etats-Unis, articule sa stratégie indo-pacifique sur « l’approfondissement des relations dans la défense et les affaires maritimes », ainsi que l’a déclaré, à Djakarta, le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, fin novembre 2021 – avec ventes d’armes à la clé. Paris a trois « partenariats stratégiques » en Asie du Sud-Est : l’Indonésie, Singapour et le Vietnam. Elle réfléchit, selon un diplomate, à en nouer un avec la Malaisie.
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L’Asie du Sud-Est, champ de bataille des modèles de gouvernance : les aspirations des nouvelles générations à plus de participation politique y sont vivaces – l’« alliance du thé au lait » regroupe ainsi les jeunesses thaïlandaises et birmanes, en solidarité avec Hongkong et Taïwan, contre la dictature et l’emprise chinoise. Or la Chine dispense à grands coups d’invitations et de propagande son credo : la stabilité, grâce à un pouvoir fort, seul garant de l’enrichissement… clinquant. Ce à quoi les Etats-Unis opposent une adroite parade : la lutte contre la corruption, désignée par Joe Biden comme un « intérêt fondamental de sécurité nationale » et leitmotiv des démocrates brimés d’Asie du Sud-Est.
Brice Pedroletti(Bangkok, correspondant en Asie du Sud-Est)