La France passe encore une fois, en 2020, de la catégorie de « full democracy » (« pleine démocratie ») pour retourner dans celle de « flawed democracy » (« démocratie défectueuse »). 

Election présidentielle 2022 : « La fracture n’est pas identitaire, mais démocratique »

TRIBUNE

Aurélien Taché Homme politique

Christophe Bertossi sociologue

Le sociologue Christophe Bertossi et le député (EELV) Aurélien Taché dénoncent, dans une tribune au « Monde », l’effort systématique des « nationaux-républicains » de déplacer sur le terrain moral les questions politiques.

Publié le 05 février 2022 à 05h00, mis à jour hier à 12h55    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/05/election-presidentielle-2022-la-fracture-n-est-pas-identitaire-mais-democratique_6112420_3232.html

Tribune. Alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron devait être celui qui réconcilierait enfin les Français avec la politique, jamais ces derniers ne semblent en avoir été aussi éloignés. Prévisions d’abstention record à la prochaine élection présidentielle, repli sur soi accentué par le Covid-19, radicalisation des positionnements des provax comme des antivax et de pans entiers de la société… La France semble se fracturer toujours davantage.

Cette fracture est aujourd’hui décrite par de nombreux commentateurs comme une « fracture identitaire ». Dans son numéro du 12 janvier, par exemple, le magazine Franc-Tireur tente de donner corps à cette thèse grâce à une étude d’opinion commandée à l’IFOP. Il s’agissait d’interroger les Français sur leur prise de conscience de « l’angoisse identitaire » qui dominerait aujourd’hui le pays. Le cœur de l’analyse reprend l’antienne de la « tenaille identitaire », une notion promue par le mouvement Printemps républicain ou encore par Manuel Valls, qui fait de la militante Assa Traoré et du candidat Eric Zemmour des menaces identiques et interchangeables pour la cohésion nationale.

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Hormis l’approximation qui entoure la notion pour analyser la situation réelle du pays, la « tenaille identitaire » suggère surtout une perspective qui rompt avec la valeur, républicaine s’il en est, d’égalité. Les tenants de cette thèse transforment la devise républicaine (« liberté, égalité, fraternité ») en quelque chose d’autre : un bloc identitaire qui demande à asseoir la République sur une identité morale et plus du tout sur les droits humains. Ce bloc identitaire s’oppose à toute critique des situations d’injustice sociale et d’inégalité raciste. Cela conduit à un scénario où la seule issue envisagée est une sorte de national-républicanisme qui s’oppose, pêle-mêle, au déboulonnage des statues, aux réunions non mixtes ou au port du voile. Exit, donc, la problématique de la démocratie, de l’égalité et de l’émancipation des citoyens et des citoyennes.

Idée malheureuse

C’est là ce que défend Manuel Valls dans le livre qu’il vient de publier contre Eric Zemmour (Zemmour, l’antirépublicain, L’Observatoire, 139 pages, 12 euros), avec qui il ne semble pas différer en nature, mais seulement en degré. Le polémiste n’est pas choqué par le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, l’ancien premier ministre, qui avait consenti un hommage aux victimes du massacre de Sétif, en 2015, estime aujourd’hui que « la colonisation fait partie de notre histoire, avec ses aspects sombres et ses aspects lumineux ». L’un voudrait chasser les voiles de l’ensemble de l’espace public, l’autre des universités. L’un veut imposer à tous les prénoms du calendrier chrétien, l’autre trouve cela excessif mais rompt tout de même l’égalité entre citoyens en ne reconnaissant des droits culturels, c’est-à-dire le fait de pouvoir de vivre et exprimer sa culture et ses références (mémoire, langue, traditions, etc.), qu’aux natifs.

Contre cette idée malheureuse d’une « fracture identitaire », c’est pourtant un autre type de fracture, bien plus importante, qui devrait nous alarmer. En effet, dans le rapport annuel du Democracy Index, la France passe encore une fois, en 2020, de la catégorie de « full democracy » (« pleine démocratie ») pour retourner dans celle de « flawed democracy » (« démocratie défectueuse »). En remontant jusqu’en 2010, le statut de « pleine démocratie » ne lui aura été attribué que deux fois (en 2014 et en 2019). La « patrie des droits de l’homme », sixième puissance économique planétaire, stagne ainsi entre la 25e et la 30e place du palmarès des démocraties mondiales…

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Le recul des libertés, dû notamment à la multiplication des états d’urgence et à la crise sanitaire, n’y est pas pour grand-chose : depuis 2014, la faiblesse de la démocratie française se mesure sur la « culture politique », ce qui est bien plus grave, puisque cela concerne l’existence ou non d’un degré suffisant de consensus et de cohésion sociale pour soutenir une vie démocratique stable et efficace. En 2017 et 2018, c’est-à-dire au moment de la dernière élection présidentielle et juste après, ce score s’est littéralement effondré, à 5,63. En 2020, la France est à 6,88, ce qui est un score comparable à celui des Etats-Unis de Donald Trump sur le même critère (6,25).

L’illusion de plusieurs France

Les auteurs du rapport notent à propos des Etats-Unis : « Les partisans de Biden et de Trump considèrent que les différences entre eux portent sur les “valeurs américaines fondamentales” et pas seulement sur la politique. En raison de ce fossé qui se creuse sur les valeurs, la culture politique est devenue la catégorie la plus faible pour les Etats-Unis, avec un score en chute libre à 6,25 en 2020, contre 7,50 en 2019. »

Or, c’est bien, à l’instar des autres nationalistes, ce que Manuel Valls et les partisans nationaux-républicains de la « tenaille identitaire » essaient d’installer dans le débat démocratique français : l’illusion de plusieurs France qui ne pourraient pas se mettre d’accord sur les valeurs fondamentales ; l’effort systématique de déplacer sur le terrain moral les questions politiques – ce qu’ils font aussi, par exemple, sur la question des vaccins, ceux qui les remettent en cause ne pouvant être que « des monstres » ou « des cons », comme l’a récemment rappelé l’essayiste Raphaël Enthoven.

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Ce faisant, ils fracturent dangereusement le « commun », en imposant comme seule solution une identité culturelle fermée, qui tourne le dos à l’universalisme véritable de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Christophe Bertossi est sociologue et politiste, chercheur à l’Institut Convergences Migrations.

Aurélien Taché est député (EELV) du Val-d’Oise.

Aurélien Taché(Homme politique) et  Christophe Bertossi(Sociologue)

« Je ne comprends plus. La France n’est plus la France » : à la rencontre des électeurs de Marine Le Pen ou d’Eric Zemmour

Par Luc Bronner

Publié le 04 février 2022 à 05h16, mis à jour hier à 19h47

https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/02/04/la-france-n-est-plus-la-france-les-envies-de-revanche-des-electeurs-d-extreme-droite_6112263_6059010.html

ENQUÊTE

De l’Aube au Gard, du Vaucluse à l’Aisne, « Le Monde » a interrogé des Françaises et Français convaincus de voter pour l’extrême droite à l’élection présidentielle.

Cette France-là se sent perdue, déboussolée. Cette France-là se sent aussi comme portée par un air de revanche. Sur les marchés de Seine-et-Marne ou d’Alsace, dans les cafés du sud de l’Aisne, dans les villages du Gard, les pavillons de l’Aube, les rassemblements anti-passe sanitaire à Paris, les associations d’anciens dans les Alpes-Maritimes, les petits commerces de l’Oise ou Vaucluse que nous parcourons depuis neuf mois, une phrase revient : « Je ne comprends plus. La France n’est plus la France. » Et avec elle, l’expression d’une colère, l’espoir d’un changement radical, aussi, qui conduit ces Français à s’accrocher à la thèse du « grand remplacement », boussole bloquée qui désigne l’immigration et l’islam comme causes des maux individuels et des peurs collectives, théorie raciste, inventée par l’extrême droite, selon laquelle il existerait un processus volontaire de substitution de la population européenne par une population étrangère.

Ces Français disent leur peur de perdre leur place, leur angoisse que le pays cède son rang, comme si les brisures dans leurs histoires personnelles résonnaient en écho à celles de la nation. Des signes, des indices, des preuves du « grand déclin national », ils les perçoivent partout, ou presque, intimement mêlés au sentiment qu’ils sont eux-mêmes menacés par le monde tel qu’il avance. L’exaspération qui vient, cela peut être la fermeture d’un commerce, l’ouverture d’un kebab. Un fait divers à 800 kilomètres de chez soi ou un cambriolage chez un voisin. Une femme voilée aperçue dans la zone pavillonnaire où l’on a construit, en s’endettant, des années plus tôt, des klaxons intempestifs d’un jeune « Arabe » trop pressé, la « une » du quotidien régional sur les saisies de drogue dans une cité ou un reportage à la télévision sur l’islamisme radical.

Des villes qui meurent

Certains ne sont plus inscrits sur les listes électorales et expriment crûment un dégoût de la politique. D’autres, nombreux, prévoient de s’abstenir après avoir perdu le fil avec les polémiques, les élections et leurs déceptions. Le destin du premier tour se jouera probablement dans ces heures d’avant-scrutin où ces électeurs décideront s’ils participent ou pas. D’autres encore ont déjà choisi de voter Marine Le Pen ou Eric Zemmour parce que les deux candidats d’extrême droite proposent un programme radical sur l’immigration, l’école, la société et qu’ils présentent cet avantage concurrentiel paradoxal : ne jamais avoir gouverné et donc n’avoir pas encore déçu dans l’exercice du pouvoir. Avec l’espoir, pour les plus politisés, de vivre ce que la gauche a vécu le 10 mai 1981, lorsque Mitterrand avait pris le pouvoir.

Le passage République, où toutes les boutiques, ou presque, ont fermé, dans le centre-ville de Cavaillon (Vaucluse), le 14 janvier 2022.
Le passage République, où toutes les boutiques, ou presque, ont fermé, dans le centre-ville de Cavaillon (Vaucluse), le 14 janvier 2022.  LAURENCE GEAI / MYOP POUR « LE MONDE »

La France se délite, s’alarme Françoise Michel, 62 ans, employée de ménage chez des particuliers, en nous montrant dans les rues de Cavaillon (Vaucluse) le désastre, bien réel, de la fermeture des petits commerces. Elle patiente devant Gladys lingerie, un des derniers magasins ouverts, au milieu de dizaines d’autres aux rideaux définitivement baissés dans ce qui fut la plus belle artère commerciale de cette ville de 27 000 habitants. La fin d’un monde.

Le développement d’immenses grandes surfaces, les difficultés de stationnement, la guerre des prix ont eu raison des boutiques, les unes après les autres, et la rue de la République s’est éteinte dans la tristesse et le silence. « Cavaillon, c’était formidable ! Tout le monde venait s’habiller à Cavaillon ! » Françoise Michel décrit une société qui change et qu’elle ne comprend pas, devenue insaisissable, aberrante, donc menaçante, injuste, surtout lorsque la drogue vient pourrir la vie d’une des cités de la ville. Eric Zemmour n’a pas, à ses yeux, la prestance pour devenir président, elle préfère Marine Le Pen, mais elle partage les idées et le constat du candidat d’extrême droite sur le « grand remplacement »« Vous savez, c’est la population qui a changé, et ça a tué cette ville. » 

« J’ai déménagé pour m’éloigner de la banlieue et des mauvaises fréquentations pour mes enfants. La population est en train de changer », Valérie Mathon, 57 ans, agente de service

La France se délite, et les perdants sont ceux qui se tiennent juste au-dessus de la ligne de flottaison, ces Français dont le destin est écrit à l’avance, pour lesquels l’ascension sociale reste un mythe, une illusion inaccessible, explique avec ses mots, d’une voix douce, Valérie Mathon, 57 ans, six enfants, en faisant son marché à La Ferté-Gaucher (Seine-et-Marne), une ville de 4 900 habitants durement touchée par la désindustrialisation. Elle se lève habituellement à 4 h 30 le matin, mais elle est en arrêt maladie depuis des semaines, sous infiltration, sous médicaments antidouleur, le dos cassé par des années à trimer comme agente de service dans un centre médico-social. « Je suis usée. » Elle touche 1 300 euros net par mois, dont 400 qui partent en fumée dans son diesel pour aller au travail.

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Sa mère était femme au foyer, son père couvreur. Son mari est ouvrier dans une usine de caoutchouc. Leurs enfants adultes sont magasinier, employée chez Lidl, maçon, femme de ménage. Trois générations, le statu quo, aucune progression sociale, et le spectre des accidents de la vie susceptibles de tout remettre en question en un instant – il suffit d’un divorce, d’une période de chômage. Valérie Mathon raconte pourquoi elle ne se sent plus respectée, pourquoi l’augmentation du nombre d’immigrés lui semble constituer une menace sociale, mais aussi culturelle, pourquoi elle votera Le Pen avec « l’espoir que ça change enfin »« J’ai déjà déménagé pour m’éloigner de la banlieue et des mauvaises fréquentations pour mes enfants. Je ne veux pas avoir à recommencer. La population est en train de changer. » 

« Je me suis toujours démerdé tout seul »

Les choix et les évolutions politiques se nichent là, dans les ruptures de vie, les destins intimes, davantage que dans les débats médiatiques. Il y a ceux qui auraient rêvé de devenir propriétaires et ne le seront jamais. Il y a ceux dont l’espoir était de voir leurs enfants grimper d’une classe sociale mais qui se sont résolus à l’idée de leur stagnation. Il y a ceux quiont cru dans la promesse républicaine de liberté et d’égalité, et la vivent désormais comme un leurre, presque comme une « fake news », un mensonge, une manipulation. « Des belles paroles, des belles promesses, on en a tellement entendu », nous interpelle ainsi, en demandant à rester anonyme, un chômeur de 38 ans, diplômé d’un CAP de peinture, électeur de Marine Le Pen en 2017, militaire pendant cinq ans dans l’artillerie, reconverti dans le BTP à Laon. « Trop d’étrangers viennent pour faire des enfants et percevoir des allocations. Moi, je me suis toujours démerdé tout seul. » Il décidera probablement s’il vote le jour du scrutin. Et il choisira en fonction des prospectus reçus par La Poste.

Cette France qui vivote tant bien que mal supporte difficilement l’idée que des étrangers viennent toquer à la porte de la solidarité nationale. Stéphanie, 30 ans, diplômée d’un CAP de vente, aujourd’hui salariée d’un revendeur de fruits et légumes sur les marchés autour de Coulommiers, en Seine-et-Marne, ne votera probablement pas en avril prochain. Elle ne sait même plus, en réalité, si elle est encore inscrite sur les listes électorales. Son dernier vote remonte à 2012. « Ce n’est jamais celui ou celle que je veux qui passe », confie-t-elle pendant sa pause au travail, une cigarette aux lèvres pour se donner un peu de chaleur. Si elle devait participer, Zemmour serait le candidat le plus proche de ses pensées. « On a l’impression qu’il y en a plus pour les immigrés que pour nous. Pour les maisons, pour les appartements, ils sont prioritaires. » 

Vivre au camping

Stéphanie a sollicité un logement HLM, mais ne l’a pas obtenu. Elle vit donc à l’année dans une caravane au camping à Beton-Bazoches – 2 étoiles, piscine chauffée l’été, humidité garantie l’hiver –, à l’instar d’une trentaine d’autres personnes, souvent seules. Elle a acheté sa caravane et paie l’emplacement avec l’eau et l’électricité : 320 euros par mois. Pour intégrer le camping, il faut simplement un contrat de travail, une carte d’identité et une caution de 100 euros – « on ne prend plus que des ouvriers à l’année, sinon on a trop de problèmes », indique l’employée du camping. « J’ai abandonné la recherche pour les HLM, poursuit Stéphanie, je ne me plains même plus. » Un appartement ? Il faudrait une caution, un garant. Quant à son projet d’ouvrir un bar-épicerie, elle l’a laissé tomber : il faudrait un passe vaccinal, et elle ne veut pas du vaccin contre le Covid-19.

Cette France exprime le sentiment d’être sur une ligne de front. De constater, subir ce que les habitants des métropoles ne voient pas, protégés par leurs diplômes. D’être les perdants, les effacés, les moins que rien. Dans la puissance du slogan du « grand remplacement », il y a l’opposition entre « eux » et « nous » : les Français, les « Blancs », d’un côté ; les immigrés, les musulmans, de l’autre. Mais se joue aussi une opposition entre ceux qui diraient la vérité et ceux qui la nieraient. Ou, dit autrement, comme un dialogue impossible, l’accusation du déni face à l’accusation du complot. Roger Mitsch, 76 ans, en parle volontiers. Nous l’avions rencontré à Strasbourg, en juin 2021, alors qu’il venait de voter aux élections régionales – un vote blanc, par dépit. Artisan boucher depuis l’âge de 14 ans, devenu ingénieur dans l’agroalimentaire, père de quatre enfants adultes, il s’enthousiasme, fin janvier, à l’idée de voter pour Eric Zemmour.

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Il parle avec la conviction de celui qui formule ce que les autres ne voudraient pas voir, y compris sur le vaccin contre le Covid-19 qu’il a refusé, malgré son âge. « Nous sommes de plus en plus islamisés. Le “grand remplacement”, c’est déjà en route. Il suffit de se promener dans les quartiers à Paris ou à Strasbourg. Mais voilà… Aujourd’hui, si vous n’êtes pas dans la bien-pensance, vous êtes un raciste, un abruti, un complotiste. »

Roger Mitsch, 76 ans, au marché de Neudorf, un quartier de Strasbourg, le 22 juin 2021.
Roger Mitsch, 76 ans, au marché de Neudorf, un quartier de Strasbourg, le 22 juin 2021.  LAURENCE GEAI / MYOP POUR « LE MONDE »

Hervé Gueyte, 65 ans, nous accueille dans sa papeterie. C’est un fan de Patty Smith et de Lou Reed, rockeurs d’autrefois, et il se souvient avoir voté une fois pour Arlette Laguiller (Lutte ouvrière) au début des années 2000. Ouvrier pendant des années dans une usine de concentré de tomates, il a investi ses ressources après son licenciement pour ouvrir un commerce à Bellegarde, en périphérie de Beaucaire, dans le Gard. Un pari commercial, l’envie d’être son propre patron, le rêve de se constituer un patrimoine et de transmettre quelque chose à ses filles. Mais la plupart des clients viennent désormais chercher des colis en livraison, soit 30 centimes de rémunération par opération. Il s’interrompt, désolé, devant la file des clients pressés. « Attendez, excusez-moi… » 

Marine Le Pen, « une socialiste »

Un boulot de logisticien à devoir biper des colis pour des clients qui ne regardent pas ce qu’il vend. L’effacement est là aussi, dans cette société du colis en carton et des relais dépôt, nouveaux symboles de la mondialisation numérique. Lui travaille tous les jours sauf le dimanche après-midi. « Un de mes fournisseurs chinois m’a dit : “Tu travailles comme un Chinois.” Je vais voter Zemmour. Parce qu’il va donner un coup de pied dans la fourmilière. Marine Le Pen, je pense que c’est une socialiste depuis qu’elle a dit que l’islam est compatible avec la République. » Dans son bureau, le maire du village, Juan Martinez, 53 ans, infirmier libéral, socialiste « pas à jour des cotisations », lève les mains au ciel : « La gauche a oublié qu’il fallait parler aux gens simples, ceux qui travaillent, qui galèrent après un divorce, qui ont du mal à trouver un logement… »

Hervé Gueyte, 65 ans, commerçant, à Bellegarde (Gard), près de Nîmes, le 11 janvier 2022.
Hervé Gueyte, 65 ans, commerçant, à Bellegarde (Gard), près de Nîmes, le 11 janvier 2022. LAURENCE GEAI / MYOP POUR « LE MONDE »

Cette France ne se sent à l’abri de rien. Dans les mots qui se bousculent parfois tant ces gens ont à dire, le sentiment que les banlieues débordent, qu’elles sont hors de contrôle, qu’elles concentrent toujours plus les immigrés. A chaque ville son quartier repoussoir. A Cavaillon, la cité du docteur Ayme attise les peurs en raison des trafics de drogue et des règlements de compte. Comme les quartiers de Nîmes qui effraient dans les petits villages aux alentours. Ou ceux de Creil, dans l’Oise. De Montereau-Fault-Yonne, en Seine-et-Marne. De Nice. De Strasbourg. De la Seine-Saint-Denis dans son ensemble.

La peur des ghettos

Les statistiques nationales sur l’immigration, qui montrent une progression régulière mais limitée du nombre d’immigrés – loin d’un « grand remplacement » théorisé par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus à partir d’une vision raciste de la société –, ne les convainquent pas. Car leur opinion se fonde sur leurs expériences personnelles, dans les villes voisines, les agglomérations plus lointaines, là où les effets de concentration sont les plus marqués ; là où, de fait, s’entassent une partie importante des pauvres et la plupart des immigrés depuis des décennies.

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Dans l’agglomération de Nîmes, la proportion d’habitants (catégorie 25-54 ans) nés hors de l’Europe est ainsi passée de 7,3 % à 16,3 % de la population entre 1990 et 2017. Dans le quartier le plus paupérisé de la ville, la cité Pissevin, la proportion d’étrangers extra-européens recensés par l’Insee a augmenté plus fortement, passant de 14 % à 49 %, selon les études de France Stratégie, un organisme d’expertise et d’analyse. Des évolutions que l’on retrouve dans d’autres unités urbaines en Ile-de-France (12,9 % à 23,2 %), à Orléans (6,5 % à 17 %),Creil (15,1 % à 34,1 %), Amiens (6,5 % à 13 %) ou Avignon (8,1 % à 14,8 %). Mais ces moyennes à l’échelle des agglomérations masquent la hausse parfois spectaculaire dans des quartiers où la proportion d’étrangers nés en dehors de l’Europe dépasse les 50 %. Cela ne fait pas la France, loin de là, mais cela contribue à fabriquer l’opinion d’une partie des Français. Ou comment la République a créé en même temps les conditions d’une ghettoïsation et celles de la peur des ghettos.

Une vue de la cité Pissevin, à Nîmes, le 12 janvier 2022.
Une vue de la cité Pissevin, à Nîmes, le 12 janvier 2022.  LAURENCE GEAI / MYOP POUR « LE MONDE »

L’extrême droite frappe durement sur les banlieues, elle tape fort aussi sur la loi solidarité et renouvellement urbains (SRU) qui impose un quota minimum de 25 % de logements sociaux dans une partie des communes françaises de plus de 3 500 habitants. « A cause de cette loi, les racailles, les kebabs, les caïds de la drogue, les imams, les femmes voilées sont déversés sur toutes les petites villes pavillonnaires de petites banlieues où les Français ont acheté leurs biens », fustigeait ainsi Eric Zemmour, le 21 janvier, sur le site du journal Var-Matin

Le rêve d’un grand bond en arrière

Pareils mots trouvent un écho immédiat. Devant nous, Valérie Krief, 52 ans, applaudit le discours de l’éditorialiste devenu polémiste d’extrême droite. Originaire de Rosny-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, elle a fui la banlieue pour s’installer à la campagne, près de Coulommiers (Seine-et-Marne), parce qu’elle ne supportait plus le bruit, la pollution, l’insécurité, l’antisémitisme et les immigrés. « Il y a quoi comme mot plus fort que “colère” ? », demande-t-elle. Elle voudrait que les frontières soient fermées et que le pouvoir s’occupe de « dégorger le pays » – on lui demande de répéter pour être certain d’avoir bien entendu. « Oui, expulser les étrangers fauteurs de troubles. On peut commencer par vider les prisons et ceux qu’on nourrit avec nos impôts. » Sur sa page Facebook : des photos de chiens, de la SPA, des parodies d’Emmanuel Macron. Et une vidéo de Marine Le Pen tournée au Louvre, en janvier, sur le thème : « Je veux rendre aux Français leur pays. » 

Cette France rêve, au fond, d’une restauration, d’un grand bond en arrière, vers une société d’ordre, d’autorité, de rituels, de valeurs, de principes. Elle exprime le sentiment d’avoir subi trop de révolutions – du travail, de la mondialisation, de la diversité. A Chauny, dans l’Aisne, une terre d’industrie devenue terre de chômage, Sylvie Sellier, 47 ans, aide-soignante, et son mari, Olivier, 50 ans, routier, s’arrêtent longuement pour raconter leur histoire. Un petit pavillon acquis en 2017. Trois enfants. « Une bonne vie, oui, on a eu ce qu’on voulait. » Electeurs de Marine Le Pen en 2017, ils voteront Zemmour. Pour leurs enfants. Ils ont lu son programme de restauration de l’instruction publique à l’école.« On ne leur apprend plus les multiplications assez tôt mais on leur fait des leçons sur la différence ou la diversité, se désole la mère de famille. On n’apprend plus l’histoire non plus. Notre fils est revenu un jour en nous parlant de “la guerre de France”, alors qu’il parlait de la première guerre mondiale ! »

« Le Covid, c’est quoi ? C’est une crise de l’hôpital, c’est l’hôpital qui est mort », Sylvie Sellier, 47 ans, aide-soignante

De colère, à l’été 2021, Sylvie a brûlé ses cartes d’électrice et d’adhérente à la CFDT lors d’une manifestation anti-passe sanitaire qui avait rassemblé 200 personnes à Chauny (Aisne) : « Regardez : on interdit de travailler à des agents de l’hôpital qui ne sont pas vaccinés. Mais on demande à d’autres, qui sont malades du Covid, de venir travailler s’ils sont asymptomatiques. Où est la logique ? Le Covid, c’est quoi ? C’est une crise de l’hôpital, c’est l’hôpital qui est mort. Le sujet, c’est qu’on devrait être six aides-soignants, plutôt que quatre comme aujourd’hui, pour nettoyer 50 personnes. C’est ça pour tout l’hôpital. »L’aide-soignante s’est fait vacciner, par obligation. Mais cette contrainte l’a fait bouillir parce qu’en critiquant le passe vaccinal elle a le sentiment d’être renvoyée du côté des complotistes, des ignorants, comme s’il existait toujours une forme de mépris de classe envers les moins diplômés.

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On s’arrête un peu plus longuement à Manduel, à une dizaine de kilomètres de Nîmes. Sur une stèle, à l’entrée du village, figure le nom d’Abel Chennouf, enfant de la commune, militaire de 25 ans, assassiné par Mohammed Merah, en mars 2012, avant la tuerie de l’école juive de Toulouse. Manduel, 6 800 habitants, 53 % d’électeurs pour Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017.

Le parc Abel-Chennouf, du nom du jeune caporal de 25 ans tué par Mohammed Merah en mars 2012, et la stèle qui lui est dédiée, à Manduel (Gard), le 12janvier 2022.
Le parc Abel-Chennouf, du nom du jeune caporal de 25 ans tué par Mohammed Merah en mars 2012, et la stèle qui lui est dédiée, à Manduel (Gard), le 12janvier 2022.  LAURENCE GEAI / MYOP POUR « LE MONDE »

Deux bars sur le cours Jean-Jaurès, là où se tiennent le marché, les conversations du dimanche et les messes, dans l’église, avec un curé intérimaire depuis que le titulaire est mort du Covid. D’un côté, le Café du Progrès, surnommé par certains « le Café des Arabes », depuis qu’il a été racheté par un « Arabe ». Rimad El Atlati, le propriétaire, est pourtant français, né dans le Gard, en 1977, mais de parents étrangers. Il était client du « Progrès ». « Je jouais à la belote avec les vieux. Le jour où j’ai racheté, ils ne sont plus venus. » La fin des pastis ou des petits blancs partagés, le début du « grand remplacement » aux yeux d’une partie des anciens, qui n’ont pas supporté que le patron soit d’origine étrangère. Cela n’empêche pas le café de tourner avec les jeunes du village, fans des stars déchues de la télé-réalité qui viennent faire fructifier les restes de leur notoriété au cours de soirées dans le bar, et assurent le chiffre d’affaires du patron.

La disparition de la gauche

De l’autre côté du cours Jean-Jaurès, le café s’appelle Le Django. On y rit haut et fort entre amis. Beaucoup préfèrent ne pas parler politique. Trop de disputes. Jacques Mauret, 85 ans, barrette de la Légion d’honneur accrochée au veston, est venu prendre un panaché. Il habite la commune depuis qu’il a pris sa retraite de cadre dans une banque – soit bien après la naissance du patron du « Progrès ». Il a voté Chirac, Sarkozy, puis Macron, en 2017. L’homme est bien embarrassé pour cette année d’élection présidentielle. « Je fais presque une allergie au monde politique. » Pour réfléchir, en bon élève passé par une école de jésuites, qui a gravi un par un tous les échelons dans son entreprise, il a dessiné un tableau avec des plus et des moins, et noté les meilleurs candidats sur chacun des thèmes. « Ce sera peut-être Macron à la fin, malgré tout. » Son angoisse, c’est l’islam. « Il y a un problème dont il ne faudrait pas parler et qui est présent : c’est le “grand remplacement”. C’est un cancer qui s’est installé. C’est un mouvement qui bouscule les civilisations. Bientôt, il y aura plus de mosquées que d’églises et de synagogues. »

Jacques Mauret, 85 ans, à Manduel,  au « Django », le 12 janvier 2022.
Jacques Mauret, 85 ans, à Manduel,  au « Django », le 12 janvier 2022.  LAURENCE GEAI/MYOP POUR «LE MONDE»

L’impact de la théorie du « grand remplacement » raconte la disparition de la gauche. Son incapacité à se faire entendre. Et plus encore à s’adresser à ceux qui n’habitent pas les métropoles, à ceux qui ne sont pas des diplômés d’en haut. « Vous savez, la première fois que j’ai voyagé à l’étranger, j’avais 60 ans. J’en ai 74 aujourd’hui. Alors, la mondialisation et l’ouverture des frontières, j’ai jamais bien vu le bénéfice… », témoigne un retraité de La Poste, sur le marché de La Ferté-Gaucher. « Il faudrait faire le ménage dans la politique et dans le peuple. Ceux qui viennent profiter de la France, ils nous pissent dessus, nous les pauvres. Macron est à 25 % dans les sondages ? C’est les riches. Ils défendent leur place », veut croire Arnaud Leprince, 25 ans, conducteur d’engin en intérim, abstentionniste convaincu depuis qu’il a 18 ans. Le « grand remplacement » est une idéologie de remplacement et de revanche. Ces Français la reprennent parce qu’elle est simple, disponible, provocante, parce qu’elle semble désigner le problème et la solution en même temps.

Une vie de labeur

Patrick et Solange Hequet ouvrent la porte de leur appartement au premier étage de leur résidence à Nogent-sur-Seine, dans l’Aube. La télévision est allumée et diffuse l’émission « Too Cute » – des histoires douces de chiens et de chats sur la chaîne Gulli. En juin 2021, à la sortie du bureau de vote de la mairie, parmi les rares votants aux élections régionales dans le Grand-Est, ils nous avaient dit leur colère face à l’existence d’une « liste musulmane » – en l’occurrence, le parti de l’Union des démocrates musulmans français. « On va être islamisés alors que nos parents, nos grands-parents, s’étaient battus pour rester français »,expliquaient-ils. La liste en question avait obtenu 0,49 % des voix mais la colère ne se mesure pas en pourcentages.

Patrick Hequet, 69 ans, est du genre à venir rouspéter contre les gendarmes voisins lorsqu’ils oublient de mettre leur clignotant. « Je suis un type sympa mais je ne supporte pas les gens qui ne respectent pas les règles. » Il a été ouvrier pendant vingt ans, puis agent d’entretien, vingt ans aussi. Il a cru dans le Parti socialiste et continue de payer sa cotisation à la Fédération syndicale unitaire (FSU), même si la gauche enseignante l’a parfois exaspéré. Une vie de labeur partagée avec sa femme, ouvrière dans une usine d’emballage pendant quarante-six ans. Elle perçoit 845 euros par mois de retraite, soit un peu plus que le loyer de 620 euros – le rêve de devenir propriétaire n’est pas pour eux. Elle fait encore des ménages, il propose ses bras pour entretenir des jardins et arrondir les débuts de mois avec des chèques emploi-service. « Je vais voter pour celui qui n’a jamais été élu. Avant, c’était le Front national, aujourd’hui, c’est Zemmour. Il a été condamné ? Il a juste dit la vérité sur le “grand remplacement” ! » 

La Seine traverse la ville de Nogent-Sur-Seine (Aube), le 15 juin 2021. Au loin, la centrale nucléaire, située sur la rive droite.
La Seine traverse la ville de Nogent-Sur-Seine (Aube), le 15 juin 2021. Au loin, la centrale nucléaire, située sur la rive droite.  LAURENCE GEAI / MYOP POUR « LE MONDE »

Patrick Hequet voudrait parler encore, libérer sa colère, il nous retient un instant de plus dans l’ascenseur : « Il y a quelque chose que Zemmour ne dit pas. Les migrants, ça profite à qui ? Aux capitalistes. Après, on colle ça sur le dos des gens comme nous, parce que c’est nous qui disons stop. Mais le petit peuple est en colère, dites-le. »Luc Bronner

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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