Une synthèse très explicite de Stéphane Foucart sur les récents scandales sanitaires et environnementaux qui expliquent en partie une défiance vis à vis des vaccins.

Le glyphosate, l’expertise et la défiance

CHRONIQUE

auteur

Stéphane Foucart

La défiance envers les politiques vaccinales contre le Covid-19 prospère sur les scandales sanitaires et environnementaux récents, permis par des expertises contestables, estime dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié hier à 17h30, mis à jour à 07h01    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/05/galvauder-l-autorite-de-la-science-pour-defendre-des-decisions-politiques-ou-des-interets-particuliers-est-l-un-des-creusets-de-la-defiance_6112479_3232.html

Chronique. « On peut débattre de tout, sauf des chiffres. » Avec ce slogan, la communication gouvernementale pour la vaccination contre le Covid-19 résume bien la transformation en cours du débat public. Sur une variété de sujets, les choix politiques disparaissent de plus en plus derrière la rationalité – réelle ou supposée – de l’expertise scientifique. Le désaccord n’est alors plus possible, sauf à être soupçonné de complotisme ou de dérive antiscience.

Indépendamment de toute autre considération sur la gestion de la crise sanitaire, il est incontestable que les grandes orientations de la politique vaccinale du gouvernement ont suivi l’état le plus à jour de la connaissance scientifique, à mesure que celle-ci apparaissait dans les revues savantes.

D’où vient, alors, cette défiance qui traverse la société, et qui va probablement bien au-delà d’une petite minorité de militants antivaccins ? La réponse se trouve sans doute, en partie, dans l’accumulation de scandales sanitaires ou environnementaux rendus possibles par une expertise défaillante. Galvauder l’autorité de la science pour défendre des décisions politiques ou des intérêts particuliers est l’un des creusets de la défiance. Ce n’est pas un hasard si c’est aux Antilles, où les autorités ont jadis permis l’empoisonnement à grande échelle de l’environnement et de la population par un pesticide toxique et persistant, le chlordécone, que la défiance vaccinale a atteint son paroxysme.

L’enquête : Les Antilles empoisonnées pour des générations

C’est un autre pesticide célèbre, le glyphosate, qui a alimenté le soupçon ces dernières années. Il n’a été réautorisé en 2017 en Europe que pour cinq ans, après les avis favorables des agences réglementaires de l’Union européenne (UE), qui ont conclu à l’opposé du Centre international de recherche sur le cancer. Ce dernier avait classé la même substance « cancérogène probable » en mars 2015. Sept ans plus tard, la controverse n’a pas bougé, et une nouvelle expertise européenne s’achève en vue de la réautorisation du célèbre herbicide, en décembre 2022.

Eventuels conflits d’intérêts

En janvier, la Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement (CNDASPE) a pris ses responsabilités en demandant que soient examinées les expertises européennes conduites, depuis 2014, sur le fameux produit.

Le gouvernement n’a, à ce jour, donné aucune réponse publique à ces demandes, à savoir constituer deux groupes de personnalités qualifiées pour, d’une part, juger de la validité des choix scientifiques opérés dans le cadre de l’expertise et, d’autre part, analyser les éventuels conflits d’intérêts des experts européens y ayant participé.

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Pour saisir toute la pertinence de l’exercice proposé par la CNDASPE, peut-être faut-il résumer les épisodes précédents.

Les experts, d’abord. Pour pouvoir déterminer leurs éventuels conflits d’intérêts, peut-être faudrait-il d’abord connaître leur identité. Ce n’est aujourd’hui pas le cas. L’agence allemande – le Bundesinstitut für Risikobewertung (BfR ) – qui a rendu l’expertise préliminaire européenne de 2015 (socle de la réautorisation de 2017) n’a pas divulgué l’identité de l’ensemble des rédacteurs du rapport. Tout juste sait-on qu’un tiers du groupe d’experts chargés des pesticides au BfR était alors directement salarié de l’industrie (Bayer, BASF, Eurofins), mais l’agence suggère que d’autres cénacles ont participé au travail. Sans plus de précisions.

Questions légitimes

L’identité des auteurs de ce rapport est peut-être finalement accessoire : en septembre 2017, on apprenait que certains de ses chapitres avaient été presque intégralement copiés-collés depuis le dossier réglementaire fourni aux autorités par Monsanto. Une révélation confirmée quelques mois plus tard par un rapport parlementaire européen. Sans surprise, les chapitres plagiés considéraient la totalité des études publiées dans la littérature scientifique (montrant des effets délétères) comme non fiables, alors que les études non publiées et confidentielles fournies par les industriels (ne montrant aucun effet) étaient au contraire dignes de foi – sans que quiconque puisse s’en assurer.

Finalement rendues publiques par une décision de la Cour de justice de l’UE, ces études industrielles ont pu être analysées par deux toxicologues internationalement reconnus, Siegfried Knasmüller et Armen Nersesyan. Dans un rapport rendu en juillet 2021, les deux scientifiques estiment qu’elles sont, dans leur grande majorité, non conformes aux critères de qualité qu’elles sont supposées remplir.

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Tout cela ne forme qu’une petite part des questions légitimement posées à l’expertise européenne. Les documents internes de la société Monsanto – les fameux « Monsanto Papers » – ajoutent encore au trouble, en mettant en évidence différentes interventions de la firme dans l’expertise américaine, voire la littérature scientifique.

Dans un arrêt rendu le 9 août 2021 et déboutant de ses demandes la firme agrochimique, les juges de la cour d’appel de Californie estiment même qu’en première instance « le jury a recueilli des éléments de preuve indiquant que Monsanto n’a pas agi de bonne foi et a manipulé le consensus scientifique et réglementaire mondial » sur la sûreté du glyphosate.

Pourquoi en faudrait-il plus pour qu’une commission de scientifiques indépendants, mandatés par les pouvoirs publics, se penche sur la question ? Pour le professeur de santé publique Denis Zmirou-Navier, président de la CNDASPE, c’est une question majeure, avec des conséquences potentielles à long terme, qui est posée : celle de la confiance dans l’expertise. A défaut de réponses, il sera compliqué de continuer à plaider, sur ce sujet comme sur d’autres, que l’« on peut débattre de tout, sauf des chiffres ».

Le second volet de cette chronique paraîtra dans l’édition du « Monde » des 20-21 février.

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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