Golfe de Gascogne : la thèse d’un « rejet » de milliers de poissons récusée par le navire impliqué
Le bateau-usine « Margiris » a reconnu avoir subi un « accident » mais dément s’être volontairement débarrassé de milliers de merlans bleus. Interdits, ces rejets sauvages de poissons concerneraient 10 % des prises à l’échelle mondiale.
Par Grégor BrandyPublié hier à 02h48
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Les images sont impressionnantes. Au milieu de l’océan, une grande tache blanche semble recouvrir l’eau. Cette grande tache, ce sont des milliers de merlans bleus morts qui flottent à la surface sur presque 3 000 mètres carrés, comme l’a montré l’ONG Sea Shepherd, jeudi 3 février. Sur Twitter, l’association estime que « plus de 100 000 » de ces poissons flottent ainsi à la surface de l’océan Atlantique au large de La Rochelle (Charente-Maritime).
Après la diffusion de ces images, qui ont suscité un tollé, la ministre de la mer, Annick Girardin, a annoncé, jeudi en fin d’après-midi, qu’elle avait « demandé au Centre national de surveillance des pêches de faire la lumière sur ce sujet afin d’identifier les causes de ces rejets importants de poissons. Bien sûr, ces images choquent. » Selon elle, « si une infraction devait être avérée, des sanctions seraient prises vis-à-vis de l’armateur responsable qui sera identifié ».
Le commissaire européen chargé de l’environnement, des océans et de la pêche, Virginijus Sinkevicius, a également fait savoir qu’il avait demandé l’ouverture d’une enquête de la part des autorités françaises et de l’État dont le bateau bat pavillon, « pour avoir toutes les informations et les preuves sur cette affaire ».
Vendredi, la piste d’un rejet volontaire semblait s’éloigner. Le Margiris, l’un des quatre navires soupçonnés par Sea Shepherd, « s’est identifié de lui-même en bout de course. L’armateur a reconnu un accident à bord, c’est un filet qui a lâché », a ainsi annoncé Annick Girardin, qui précise que « l’accident a été déclaré dans le journal de bord ».
Cette version avait été avancée dès jeudi soir par l’Association européenne des chalutiers-congélateurs de pêche pélagique (PFA). Celle-ci affirmait qu’un peu avant 7 heures du matin (heure française), jeudi, « le Margiris a signalé aux autorités compétentes un incident de pêche au large de La Rochelle ». Selon la PFA, « le chalut (…) s’est brisé accidentellement, relâchant ainsi de manière involontaire des poissons en mer ».
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La politique du « rejet »
En attendant les conclusions définitives de l’enquête, le problème des rejets volontaires reste d’actualité. Interrogée par France 3, jeudi, la présidente de Sea Shepherd France, Lamya Essemlali, dénonçait cette pratique prohibée, qui se maintient pour des raisons économiques quand les poissons pêchés ne sont pas ceux recherchés par le navire et viennent encombrer ses cales.
Youen Vermard, halieute au centre Atlantique de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), à Nantes, cite ainsi une étude australo-canadienne de 2017 qui estime qu’environ 10 % des prises mondiales, soit autour de 10 millions de tonnes chaque année, sont rejetées à la mer, même si ces rejets varient énormément d’une espèce à l’autre.
Le rejet, « c’est toute la part de la capture qui n’est pas désirée et qui est remise à la mer », explique Clara Ulrich, aujourd’hui directrice scientifique adjointe de l’Ifremer, qui a longtemps étudié cette pratique au Danemark. Les motivations sont multiples, qu’elles soient d’ordre « biologique, économique ou technique ». « Les poissons peuvent ne pas être réglementaires – parce qu’ils sont trop petits, par exemple, ou parce que ce sont des espèces interdites – ou ne pas avoir de valeur commerciale. Ou alors ce sont des espèces que les pêcheurs n’ont pas le droit de débarquer parce qu’ils n’ont pas les autorisations réglementaires. »
Si pendant longtemps ces rejets n’ont pas fait l’objet d’une réglementation dans l’Union européenne, depuis 2014 et la réforme de la politique commune de la pêche (PCP), ils ont été progressivement interdits, rappelle Pascal Le Floc’h, maître de conférences à l’université de Bretagne occidentale (à Brest) et chercheur au laboratoire Amure, spécialisé dans le droit et l’économie de la mer : « Les pays membres ont inscrit comme élément majeur l’obligation de débarquer ce qui auparavant était du rejet. »
Pas de miracle
En clair, les pêcheurs doivent revenir au port avec leurs prises, même s’ils n’en sont pas satisfaits. Cela ne veut pas dire que tout rejet est impossible. Mais un certain nombre d’espèces protégées ne peuvent pas être débarquées, comme les requins.
Cependant, la législation n’a pas fait de miracles. De façon générale, « il y a eu des progrès, mais on n’a pas atteint les objectifs fixés dans les textes européens, qui prévoyaient une réduction progressive jusqu’à une élimination quasiment systématique », souligne Clara Ulrich. Youen Vermard estime même que, « dans les faits, la plupart des poissons censés être débarqués continuent d’être jetés par-dessus bord ».
Des contrôles satellitaires ainsi que des contrôles des polices des pêches de l’Union européenne ont pourtant bien été mis en place, explique Pascal Le Floc’h. Mais ils ne sont pas suffisants, considère, de son côté, Thibault Josse, de l’association Pleine Mer, qui assure que des pêcheurs « retrouvent assez régulièrement des espèces de nuages de poissons », comme celui révélé par Sea Shepherd.
Voilà ce qui se passe en ce moment dans le golfe de Gascogne au large de La Rochelle. Quatre navires-usines opèrent… https://t.co/q4A2ACUMHp— SeaShepherdFran (@Sea Shepherd France)
« Il y a tout un système derrière », accuse-t-il, pointant du doigt les bateaux-usines et les grands groupes. « Ils doivent faire du “mono” spécifique. Tout est surgelé et mis en cartons sur le bateau. Donc si c’est mixé [s’ils capturent plusieurs espèces ensemble], c’est compliqué, ça veut dire qu’ils doivent trier le poisson. Ce n’est pas toujours intéressant. Parfois, il vaut mieux refaire un trait propre avec une seule espèce plutôt que de perdre du temps à trier. »
« Echec relatif »
Si elle préfère ne pas se prononcer sur le cas du Margiris, Clara Ulrich constate cependant que les gros navires de la pêche pélagique (en pleine eau), industrielle et minotière n’ont généralement pas des taux de rejet de leurs captures très élevés, même si cela peut représenter de grosses quantités : « Ils prélèvent des volumes tellement importants qu’ils n’ont pas la possibilité de trier et que tout va dans la cale. Les taux de rejet sont les plus forts dans les pêcheries chalutières de fond, là où il y a le plus de mixte, où l’on attrape des espèces petites et d’autres grosses, certaines à forte valeur commerciale et d’autres qui n’en ont pas vraiment. »
« Ce n’est pas simple de trier au fond avant la capture, poursuit-elle. C’est extrêmement compliqué pour un pêcheur d’être capable d’attraper uniquement ce qu’il veut, parce que ça peut être intéressant commercialement, et d’éviter ce qu’il ne veut pas. » « Même avec des engins très sélectifs comme les chaluts, il est évident qu’on est amené à pêcher des espèces non désirées », confirme Pascal Le Floc’h.
A côté de ces raisons, sur le site Internet de l’Ifremer, Youen Vermard affirme que le partage historique des quotas de pêche « est un autre point de blocage. Il est inégal entre pays et entre pêcheurs d’un même pays, et mène à rejeter des poissons de bonne taille et de qualité, même quand le quota global n’est pas atteint », détaille-t-il, pointant l’exemple des merlus pris dans les filets des pêcheurs danois. « Plutôt que de les débarquer, d’épuiser leur maigre quota et de voir leur pêcherie fermée prématurément, ils les rejettent. »
Au fond, résume Pascal Le Floc’h, si la réglementation sur les rejets est un « échec relatif » depuis huit ans, c’est le résultat d’une « incompréhension entre l’obligation juridique et l’impossibilité pratique ». « Mais ce n’est pas une raison pour ne pas maintenir les efforts pour améliorer la sélectivité de la pêche », conclut Clara Ulrich.
Grégor Brandy