Ceux qui sont sensibles aux approches identitaires de la « race » et du « genre » présentent des profils trop différents pour permettre de constituer une mouvance « woke » en France. 

Le péril largement exagéré d’une jeunesse « woke » en rupture

Selon une enquête de l’Institut Montaigne, ceux qui sont sensibles aux approches identitaires de la « race » et du « genre » présentent des profils trop différents pour permettre de constituer une mouvance « woke » en France

Par Soazig Le NevéPublié hier à 08h30, mis à jour hier à 10h03  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/02/03/les-jeunes-francais-ne-sont-pas-massivement-gagnes-par-le-wokisme_6112124_3224.html

Le « péril jeune » du « wokisme » ne guetterait pas, comme le laissent accroire des analystes qui, de Frédéric Dabi – dans La Fracture (Les Arènes, 2021) – à Brice Couturier – dans OK millennials ! (L’Observatoire, 2021) –, décrivent une jeunesse en rupture de ban, répondant aux sirènes américaines de la « cancel culture ». Ceux-là redoutent non seulement un traditionnel conflit générationnel, mais aussi « une sorte de rupture de civilisation qui serait en train de s’opérer », chacun étant sommé de « s’éveiller » (« to wake ») aux discriminations subies par des minorités, comme le rappellent Olivier Galland et Marc Lazar dans leur enquête « La jeunesse plurielle », publiée, jeudi 3 février, par l’Institut Montaigne.

Guidés par le souci de la nuance et forts d’un panel de 8 000 jeunes de 18 à 24 ans et de 2 000 personnes appartenant aux générations des parents et grands-parents, les deux sociologues arrivent à une tout autre conclusion : les jeunes sont très partagés sur les questions de genre, d’orientation sexuelle, de droits des minorités, tout comme sur la question d’un « racisme structurel d’Etat ».

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« Nous ne nions pas qu’il existe des jeunes “woke”, mais nous disons que la jeunesse, dans son ensemble, n’est pas “woke”, explique Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie à Sciences Po. Les sondages qui ont alimenté la chronique du “wokisme” sont uniquement centrés sur ces questions, ce qui fait qu’on trouve ce qu’on cherche, mais sans pouvoir établir de hiérarchie entre différentes problématiques. »

Peu de points communs

Pour sa part, cette nouvelle enquête, menée en septembre 2021 par l’institut Harris Interactive, montre que les items du genre et des droits des LGBT sont jugés très importants respectivement par 28 % et 35 % du panel, loin derrière les violences faites aux femmes (77 %), le racisme (67 %), le terrorisme (66 %), la faim dans le monde (65 %), les inégalités et l’écologie (tous deux à 62 %). Au total, « les jeunes les plus convaincus par l’idée du “racisme structurel” (11 %) et les plus convaincus de l’importance des questions de genre (28 %) sont une minorité », souligne Olivier Galland, sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS.

Alors que les approches par les concepts de « race » et de « genre » sont vues comme constitutives du “wokisme” aux Etats-Unis, les tenants de ces deux thèses parmi les jeunes Français ont très peu de points communs, selon l’Institut Montaigne. Ceux qui sont sensibles à l’idée que la France est une société raciste du fait de son passé colonial d’une part, et ceux qui sont sensibles aux questions de genre d’autre part, présentent des profils sociaux différents : plutôt des hommes d’origine étrangère dans le premier cas, plutôt des femmes ayant fait des études et issues de milieux favorisés dans le second.

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L’enquête établit que « la probabilité qu’ont les jeunes musulmans d’adhérer à l’idée du racisme structurel est près de trois fois plus élevée que celle des jeunes catholiques ». Elle relève, par ailleurs, probablement sous l’effet de l’intégration et de l’acculturation, que les immigrés ou descendants d’immigrés de la génération des parents et des baby-boomeurs sont nettement moins sensibles à cette question que leurs homologues plus jeunes.

Effet de l’orientation politique

La variable qui a l’effet le plus fort pour soutenir la thèse d’un « racisme d’Etat » est l’orientation politique, les jeunes qui se situent à l’extrême gauche affichant presque quatre fois plus de chances d’en faire partie. Les jeunes d’extrême droite, à un moindre degré, partagent cette idée, un fait qui interroge les deux sociologues : « Considèrent-ils les mêmes victimes du racisme ou bien pensent-ils à un éventuel “racisme antiblanc” ? L’enquête ne permet pas de trancher. »

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Quant au genre, 45 % des jeunes du panel penchent pour la définition « naturelle » des différences de sexe, tandis qu’une courte majorité de 55 % adhèrent à l’idée que ces différences sont uniquement produites par la société. « Les générations des parents et des baby-boomeurs adhèrent beaucoup moins que les jeunes à l’idée que les différences sexuelles sont exclusivement sociales (37 % et 36 %) », observent Olivier Galland et Marc Lazar, qui y voient « un vrai phénomène générationnel ». Un clivage qui concerne particulièrement les femmes : 60 % des jeunes femmes pensent que les différences sexuelles sont sociales alors que leurs mères et grands-mères pensent très majoritairement le contraire.

En soulignant que les jeunes d’origine extra-européenne, « très sensibles à la thématique du “racisme structurel” », sont également « sous-représentés dans les adeptes d’une définition “sociale” du genre », Marc Lazar et Olivier Galland concluent qu’il ne sera « pas si simple » de réunir sous une même bannière “woke” les tenants des approches identitaires de la « race » et du « genre ». La « convergence des luttes intersectionnelle » tiendrait alors davantage du « grand écart » que de la réalité d’une jeunesse française.

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Soazig Le Nevé

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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