Ni riches ni pauvres, ni chômeurs ni cadres : bienvenue dans les Mauges, territoire le plus égalitaire de France
Par Elsa Conesa (Sèvremoine, Maine-et-Loire, envoyée spéciale)
Publié le 01 février 2022 à 01h07, mis à jour hier à 11h39

REPORTAGE
La curiosité statistique dans cette microrégion de l’ouest de la France alimente une certaine mythologie locale de l’égalité, vue comme un héritage des guerres de Vendée.
Il y a là de quoi faire rêver n’importe quel élu local. « Chaque année, on ne dépense que 50 % de notre budget », se désole pourtant Thierry Lebrec en ôtant ses lunettes, embuées par son masque. Il cherche dans ses papiers, peinant lui-même à y croire : 70 % des 25 000 habitants de sa commune pourraient prétendre à un logement social, mais ne le demandent pas. Et pour cause : à Sèvremoine (Maine-et-Loire), entre Nantes et Cholet, tout le monde est propriétaire de sa maison. A vrai dire, tout le monde travaille. La ville compte moins de 5 % de chômeurs, l’un des taux les plus faibles du pays. Thierry Lebrec est chargé de la solidarité et de la santé à la mairie, mais ses administrés se passent très bien de ses services.

Bienvenue dans les Mauges, ce triangle de bocage dont le nom dériverait de l’expression « les mauvaises gens », forgée par Jules César dans sa Guerre des Gaules. Mais cette légende agace les gens du coin, tant elle contrevient à la mythologie locale d’un territoire harmonieux, ouvert et fraternel. Car Sèvremoine est la ville la plus égalitaire du pays, selon l’Observatoire des inégalités, qui reprend les données de l’Insee. Avec ses voisines Beaupréau et Chemillé, qui rivalisent pour la première place du classement, elle forme un écosystème homogène de plus de 70 000 habitants qui se présentent comme des « Maugeois ». Les mieux lotis y sont à peine plus riches que les plus pauvres, et inversement. Autrement dit, il n’y a ni riches ni pauvres, pas de revenu de solidarité active (RSA), pas d’impôt sur la fortune (ISF). Le revenu médian ? 1 781 euros par mois, proche de la moyenne nationale.
De fait, les Mauges sont une sorte d’anomalie statistique. De ce territoire à la fois rural et industriel, on pourrait dire qu’il « coche toutes les cases » de la France rêvée d’Eric Zemmour, imprégnée de culture judéo-chrétienne, sans immigrés et sans multinationales, où la « valeur travail » tient du commandement biblique, et où l’Etat inspire au mieux de la méfiance. Mais l’extrême droite n’a jamais réussi à s’y implanter. « Quand vous pouvez être propriétaire avec le smic, que vos enfants ont accès à une bonne éducation et trouvent du boulot, vous n’avez aucune raison de remettre en cause le système », résume Aymeric Merlaud, ancien conseiller RN des Pays de la Loire et natif des Mauges.

Au royaume des « Maugeois », l’égalité se voit à l’œil nu. Les bourgs se ressemblent tous : une boulangerie, une agence immobilière, une ou deux banques mutualistes, histoire de rappeler les vertus de l’épargne. Autour, le bocage. Difficile de trouver une maison qui ferait de l’ombre à ses voisines. Il y a bien celle du fondateur de l’entreprise historique – souvent dans la fabrication de chaussures –, mais il faut la chercher entre deux rues étroites, et elle n’impressionne guère. « Ici, c’est très mal vu de sortir du lot », assure Laurence Adrien-Bigeon, enseignante en lycée technique et figure de la gauche locale.
« Fief légitimiste »
Contrairement à d’autres communes de cette France périphérique mise en lumière par les « gilets jaunes », point de panneaux « A vendre » dans les vitrines. Plutôt des affiches de recrutement. Même les friches industrielles ont été reconverties en musées ou en salles de yoga. Les jeunes disent recevoir tous les jours des offres d’emploi par SMS.
« Quand on ne bosse pas, on est un “cassos” [un cas social] », confie Ludivine Sabin, 22 ans, qui s’occupe d’enfants dans une garderie, encore ouverte à 19 heures. Elle-même a menti à ses amis lorsqu’elle cherchait un emploi, n’osant pas leur dire qu’elle ne faisait « rien ». « La “valeur travail”, dans les Mauges, c’est considérable, abonde l’abbé Pierre Pouplard, s’attardant dans le presbytère de l’église de Saint-Germain-sur-Moine. C’est un fief légitimiste. »Lire aussi Article réservé à nos abonnésQualité de vie, villes à taille humaine, dynamisme : pourquoi l’« arc atlantique » attire tellement
Les patrons le confirment : les grèves et arrêts maladie sont moins fréquents qu’ailleurs. Et les conflits se règlent en face à face, sans syndicats. « L’héritage judéo-chrétien fait qu’il y a cette simplicité dans le dialogue social », témoigne l’entrepreneur Frédéric Grimaud, dont le groupe éponyme, un des leaders mondiaux en génétique animale, est un gros employeur de Sèvremoine, où il a choisi de maintenir son siège. Cette entreprise est l’une des rares à disposer d’une section syndicale. « Les gens considèrent que c’est un péché de ne pas être un bon travailleur. Ça fait un peu guimauve, mais c’est vrai. »

Cette « valeur travail », évoquée sans cesse, s’appuie sur un paternalisme un peu suranné. Le patron veille sur ses salariés qui, en retour, le suivent toujours, décrit Laurence Adrien-Bigeon. « C’est celui qui donne du travail à toute la famille, donc on ne le conteste pas, on le vénère même. On vote comme lui. Ceux qui sont contre ça sont honnis. Les syndicats sont très mal vus. Les gens syndiqués, il y a trente ans, on leur crachait dessus quand ils défilaient dans la rue. »

Pourtant, lorsque l’industrie de la chaussure s’est effondrée dans les années 1990, la région aurait dû sombrer. Chaque bourg, chaque village avait son usine Eram, GEP ou Sacair, donnant à ce morceau de France son identité : « Les Mauges, l’usine à la campagne ».
L’extinction s’est produite, mais sans choc social. Il faut dire que beaucoup d’ouvriers étaient des ouvrières, dociles et peu syndiquées. Depuis, elles ont retrouvé du travail. La solidarité a joué, mais surtout, le tissu industriel n’a cessé de se renouveler. « Aujourd’hui, on recrée de l’emploi industriel, et pas seulement dans l’agroalimentaire, mais aussi dans la maroquinerie, l’électronique, la menuiserie », confirme l’économiste Laurent Davezies, spécialiste du développement territorial. Précisément cette industrie de main-d’œuvre que les politiques rêvent de ressusciter à travers le pays.
Objet d’études académiques
C’est aussi l’un des secrets de l’égalité : l’industrie locale étant à faible valeur ajoutée – sauf exception –, les cadres et les ingénieurs sont peu nombreux. Les autochtones se méfient d’ailleurs des entreprises désireuses de faire venir des ingénieurs, comme Thales, qui compte en recruter cinq cents pour fabriquer des radars à Cholet, au risque de mettre en péril ce fragile équilibre. « Cinq cents gros salaires qui vont vouloir venir par ici, ça va faire monter les prix des maisons », analyse Clément, 26 ans, serveur au Globe Trotter, un troquet de Saint-Macaire.
Dans les Mauges, le modèle n’est pas celui des écoles de commerce ou d’ingénieurs. « Le territoire est l’un de ceux où le taux de CAP et de BEP est le plus élevé de France », constate Hervé Guéry, directeur du bureau d’études Compas. Les enfants choisissent les filières techniques afin de pouvoir gagner leur vie dès que possible. Les patrons embauchent, pourquoi chercher plus loin ? Laurence Adrien-Bigeon se heurte à une forme d’inertie lorsqu’elle essaie d’en pousser certains vers des études longues : « Il n’y a pas de cadres, donc pas beaucoup de modèles à suivre. »Et les familles n’ont pas les moyens de payer des formations dont elles ne voient guère l’utilité. Aymeric Merlaud confirme : dans sa génération, seuls quatre ou cinq camarades de son village ont fait un bac général. Tous les autres ont commencé à travailler à 18 ans. Et aucun n’a quitté la région.

Le cas des Mauges, alliant résilience économique et sociologie très égalitaire, est un objet d’étude académique. « Cette égalité des revenus, c’est assez hallucinant d’un point de vue statistique, et ça n’existe presque que là-bas », dit Laurent Davezies. Sur place, l’explication avancée est presque toujours la même : ce côté très entrepreneurial et cette solidarité qui rapproche patrons et employés sont hérités des guerres de Vendée. Les patrons avaient une revanche à prendre sur la Révolution, assurent même certains. « La sociologie fait qu’on se prend en main, insiste Didier Huchon, le maire de Sèvremoine. Les gens n’attendent rien de l’Etat. »Quitte à renvoyer l’image d’un territoire rebelle. « Tous les préfets, en arrivant, pensent qu’on est en défiance. »
Ce divorce historique est ancré dans la mémoire collective, plus nettement encore que dans les mémoires individuelles. Dans les monuments aux morts, qui, comme au Fief-Sauvin, font apparaître côte à côte un chouan et un poilu de 1914. Dans les noms de rues, qui célèbrent les combattants royalistes. Dans la préférence des familles pour l’enseignement catholique, ultradominant face à l’école publique, à jamais qualifiée d’« école du diable ».

« Les guerres ont forgé une immense méfiance envers l’Etat », raconte l’historienne Anne Rolland, originaire des Mauges et autrice de plusieurs ouvrages sur le sujet. Un tiers de la population locale a été décimé par les « colonnes infernales », dit-elle. « Dans la période de la reconstruction, l’entre-soi joue beaucoup. Les réseaux familiaux sont très importants, les villages s’organisent, s’unissent pour remettre sur pied les étables, les manufactures, en refusant l’aide de l’Etat. Les patrons vont cultiver cette proximité. » Lorsque Napoléon puis Louis XVIII proposèrent des subventions, très peu de gens les demandèrent. Et trois siècles après, le territoire reste l’un de ceux qui fournissent le moins de fonctionnaires à l’Etat.
Célébration collective
Les récits de la reconstruction continuent d’imprégner les esprits. De même que ceux, réels ou fantasmés, d’une noblesse locale moins riche qu’ailleurs, « moins arrogante », « qui ne fréquentait pas Versailles », ou « vivant au milieu de ses paysans ». Si bien que lorsque les experts de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont cherché à tirer des leçons du cas des Mauges, Laurent Davezies les a mis en garde. « Ces expériences sont inscrites dans une profondeur historique et ne sont absolument pas répliquables, leur a-t-il dit en substance. Si vous voulez reproduire ça ailleurs, il faudra bombarder, massacrer une population et attendre trois siècles en espérant que ça marche… Il faut martyriser un territoire pour obtenir un tel effet de cohésion ! »

Cette célébration collective de l’égalité, Anne-Marie Poupard peine à y croire. Venue de Saumur, cette éleveuse de lapins installée dans les Mauges raconte comment ses beaux-parents s’agenouillaient devant le châtelain local, propriétaire des terres que son mari exploite encore. L’aristocrate en question disposait de son banc capitonné à l’église. « Il entrait chez mes beaux-parents comme si la maison lui appartenait, leur parlait comme à des domestiques. » Il convie toujours les paysans dans son manoir pour percevoir les loyers deux fois par an. « Mon mari refuse de s’agenouiller, dit-elle. Mais cette façon de faire, ça définit aussi les gens des Mauges. Ils sont moins vindicatifs. Ils ont toujours peur de perdre leurs terres. » Un notaire confirme : le fermage pratiqué par l’aristocratie terrienne est loin d’être marginal dans la région.Lire aussi Article réservé à nos abonnésL’abandon des territoires par l’Etat, une réalité complexe
« Les Maugeois sont obéissants, hyperdisciplinés ; ce sont d’anciens paysans », abonde Christophe, 55 ans, qui sirote une bière au Globe Trotter. Son père était syndicaliste, et lui est l’un des rares à se plaindre des conditions dans l’industrie locale. A force d’enchaîner emplois saisonniers et contrats courts, il est usé. « Evidemment qu’on est égaux, vu qu’on est tous payés au smic ! » Clément, le serveur, le ressert. Lui n’est pas certain que les gens du coin soient exploités, puisqu’ils ont du travail et sont heureux. A l’évidence, les deux ont raison. Christophe avale une gorgée et soupire : « Ce ne seront jamais des révolutionnaires. »