En ALLEMAGNE ON NOTE DE NOMBREUSES SORTIES DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

En Allemagne, des catholiques en plein désarroi

Les « sorties d’Eglise » se multiplient, signe d’une défiance des fidèles envers une institution ébranlée par les scandales d’abus sexuels en son sein.

Par Publié le 27 janvier 2022 à 10h45 

Temps de Lecture 6 min.

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A Cologne, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le 12 juin 2021, plusieurs centaines de personnes manifestent devant la résidence du cardinal Woelki pour une clarification complète des cas d’abus dans l’Eglise catholique et une plus grande égalité des droits pour les femmes dans l’Eglise.
A Cologne, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le 12 juin 2021, plusieurs centaines de personnes manifestent devant la résidence du cardinal Woelki pour une clarification complète des cas d’abus dans l’Eglise catholique et une plus grande égalité des droits pour les femmes dans l’Eglise.  ROBERTO PFEIL / DPA/PICTURE-ALLIANCE/MAXPPP

Un « moment étrange ». Voilà le souvenir que Stefan Nix-Pauleit garde de ce jour de l’été 2021 où il est allé au tribunal de Cologne pour notifier sa « sortie » de l’Eglise catholique. « Vous entrez dans un bureau, vous montrez une pièce d’identité, vous signez un papier et vous repartez. Cinq minutes montre en main. Une simple formalité. Très bizarre quand on pense à ce que cette démarche peut représenter. En tout cas pour quelqu’un comme moi. »

A la tête d’un cabinet d’architecte dans le centre de Cologne, Stefan Nix-Pauleit a longtemps été un catholique fervent. « Ma famille était très catholique, je suis allé à l’école catholique, j’ai été membre des jeunesses catholiques et j’ai même un peu étudié la théologie après mon bac », raconte cethomme de 57 ans, marié et père de quatre enfants – dont trois sont eux aussi « sortis » de l’Eglise. Un acte dont la conséquence directe est de nature fiscale, puisque celui qui l’accomplit cesse de verser l’« impôt religieux » (Kirchensteuer), dont s’acquittent catholiques et protestants pour participer au financement de leur Eglise et qui correspond à 8 % ou 9 % de l’impôt sur le revenu selon les Länder.

Créneaux du tribunal pris d’assaut

S’il n’est administrativement sorti de l’Eglise qu’à l’été 2021, Stefan Nix-Pauleit s’en était en fait intérieurement détaché « depuis deux ou trois ans ». En tant que « catholique libéral », il raconte s’être senti « de moins en moins à l’aise avec l’attitude de l’Eglise vis-à-vis des femmes et des homosexuels ». A cela se sont ajoutées les révélations sur les abus sexuels commis par des prêtres pendant des décennies. « Autant que les faits, c’est l’attitude des responsables actuels de l’Eglise vis-à-vis de ces affaires que j’ai fini par ne plus supporter, explique-t-il. Trop, c’était trop. Je ne me reconnaissais plus dans cette Eglise. Il ne me restait qu’une option : partir. »null

Stefan Nix-Pauleit est loin d’être seul. En 2021, le nombre de « sorties d’Eglise » enregistrées par le tribunal de Cologne a atteint un record : 19 340 au total, un chiffre sans comparaison avec celui des années précédentes (6 960 en 2020, 10 073 en 2019 et 7 618 en 2017). « Nous avons littéralement été pris d’assaut, raconte Maurits Steinebach, porte-parole du tribunal. A chaque fois que nous proposions sur notre site de nouveaux créneaux pour que les gens prennent rendez-vous, tous étaient réservés en quelques minutes. En février 2021, le serveur a même lâché pendant un week-end tellement il y avait de demandes. » Pour suivre le rythme, le tribunal a renforcé ses capacités d’accueil, passées de 1 000 à environ 1 500 par mois entre le début et la fin de l’année 2021.

Limite de ces statistiques : elles englobent à la fois les catholiques et les protestants, sans faire de distinction entre les deux confessions. Avant que les deux Eglises ne publient leur bilan pour l’année précédente et pour l’ensemble de l’Allemagne, ce qu’elles font chaque été, aucun chiffrage global n’est possible. A l’échelle régionale, des indications sont toutefois disponibles. Dans une enquête publiée le 11 janvier à partir de données issues de plusieurs villes de l’archidiocèse de Cologne, la Frankfurter Allgemeine Zeitung a ainsi pu montrer que, pour les seuls catholiques, le nombre de sorties d’Eglise avait souvent augmenté de 50 % entre 2019 et 2021. A Bonn, il a même été multiplié par deux.

Des chiffres « dramatiques »

Maire social-démocrate de Solingen, Tim Kurzbach est aussi le président du conseil diocésain de l’archevêché de Cologne, au sein duquel siègent à la fois des ecclésiastiques et des laïcs. A ses yeux, ces chiffres sont « dramatiques » et doivent être pris « très au sérieux ». « Avant, ceux qui décidaient de sortir de l’Eglise étaient des gens qui, en réalité, en étaient déjà détachés. Aujourd’hui, ceux qui partent sont de plus en plus des personnes qui étaient actives dans la vie des paroisses, parfois depuis dix ou vingt ans »,explique le maire, pour qui les facteurs locaux sont également décisifs. « Bien sûr, ils s’inscrivent dans une tendance générale qui concerne toute l’Allemagne. Mais comparé aux autres diocèses, celui de Cologne est plus fortement affecté. C’est la conséquence d’une perte de confiance majeure dont le premier responsable est l’archevêque lui-même, Rainer Maria Woelki », explique Tim Kurzbach, résumant une opinion très largement partagée.Lire aussi   Le cardinal de Munich démissionne, reconnaissant « l’échec » de l’Eglise catholique dans la « catastrophe des abus sexuels »

C’est un fait : ces derniers mois, aucun prélat allemand n’a suscité autant d’animosité que ce cardinal de 65 ans aux petites lunettes rondes et aux lèvres pincées. A son arrivée en Rhénanie, en 2014, l’ex-archevêque de Berlin fut pourtant bien accueilli. Succédant à l’ultraconservateur Joachim Meisner, qui avait régné pendant un quart de siècle sur le diocèse de Cologne, Rainer Maria Woelki s’est notamment illustré par ses initiatives en faveur des réfugiés, à l’unisson de la politique d’accueil de la chancelière Angela Merkel pendant la crise migratoire de 2015-2016.

Acte de censure décrié

Mais depuis lors, le vent a tourné. En 2020, l’archevêque renonce à publier une enquête sur les abus sexuels commis à Cologne alors même qu’il l’avait pourtant commandée au cabinet d’avocats Westphal-Spilker-Wastl – celui-là même qui vient de publier le retentissant rapport sur la pédocriminalité dans l’archidiocèse de Munich, dans lequel Joseph Ratzinger, le futur pape Benoît XVI, est mis en cause.Lire aussi   Article réservé à nos abonnés  Abus sexuels dans l’Eglise : l’ancien pape Benoît XVI accusé d’inaction

Après cette décision dénoncée comme un acte de censure et qui provoque un véritable tollé, Woelki tente de se rattraper en commandant un second rapport, qui sera publié en mars 2021. Mais la confiance est rompue. Deux mois plus tard, le pape François diligente sur place une « visite apostolique » afin de faire la lumière sur les éventuelles erreurs de l’archevêque, contre lequel les appels à la démission se multiplient. Mais celui-ci refuse de céder. A défaut de quitter définitivement son poste, Woelki accepte de se mettre en « pause spirituelle », autrement dit de se retirer provisoirement, mais avec la ferme intention de revenir.

Débuté mi-octobre, ce congé est censé prendre fin « au début du Carême », c’est-à-dire le 2 mars. A quelques semaines de l’échéance, l’ambiance se tend à nouveau. Samedi 15 janvier, un groupe de responsables du diocèse, ecclésiastiques et laïcs, ont été invités à se prononcer pour ou contre le retour de l’archevêque. Le résultat du vote, qui a eu lieu à bulletin secret, a été directement transmis à Rome, sans avoir été dévoilé à quiconque.

Ras-le-bol général

Epuisant, le « feuilleton » Woelki nourrit un ras-le-bol général aux quatre coins de l’archidiocèse. A une cinquantaine de kilomètres au nord de Cologne, depuis sa paroisse de Meerbusch, près de Düsseldorf, le père Michael Berning ne s’en cache pas. « L’ambiance, en ce moment, est délétère, dit-il.A vrai dire, j’ai du mal à imaginer comment Woelki pourrait recréer un climat de confiance. Au point où on en est, mieux vaut sans doute repartir avec de nouvelles têtes, pour ouvrir un nouveau cycle. »

« Prêtre depuis vingt-huit ans », Michael Berning voit lui aussi avec inquiétude les fidèles s’éloigner par cohortes de plus en plus importantes. Dans sa paroisse, qui compte un peu plus de 7 000 membres, 141 sorties d’Eglise ont été enregistrées en 2021, contre 89 en 2020 et 83 en 2019. « A chacun, j’écris un mot pour proposer qu’on discute autour d’un café, afin de comprendre ce qui l’a conduit à cette décision. Rares sont ceux qui répondent, 2 % ou 3 % peut-être. Et quand j’ai une explication, les gens me disent le plus souvent que le problème ne vient pas de la paroisse, où ils se sentent en général plutôt bien, mais qu’ils partent à cause des abus sexuels ou d’autres affaires impliquant l’Eglise. »Lire aussi   Pédocriminalité : un moment charnière pour le Vatican

Dans ce contexte, on devine sans peine quelle a été sa réaction en prenant connaissance, jeudi 20 janvier, du rapport consacré aux abus sexuels commis dans l’archevêché de Munich. « En découvrant qu’un futur pape était au courant de certains méfaits mais qu’il n’a pas agi en conséquence et qu’il ne s’est pas occupé des victimes, encore plus de gens vont vouloir tourner le dos à l’Eglise. Face à cela, que voulez-vous faire ? Pendant des années, vous vous décarcassez pour faire vivre la foi et animer la pastorale, et en face, vous avez des gens qui fichent tout en l’air… »

Thomas Wieder(Cologne, envoyé spécial)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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