« Les lobbies de la viande redoublent d’efforts pour défendre leur bout de gras jusque dans les salles de classe »
Jean-François Julliard
Directeur de Greenpeace France
Sous couvert de pédagogie, les filières de la viande profitent d’un laissez-passer dans les écoles pour véhiculer une vision enjolivée de l’élevage et convaincre les enfants de consommer toujours plus de viande, dénonce le directeur de Greenpeace France Jean-François Julliard, qui réclame un encadrement strict.
Publié hier à 11h30
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Tribune. De l’école maternelle jusqu’aux grandes écoles, les lobbies de la viande partagent les bancs de nos enfants durant toute leur scolarité.
Selon les chiffres communiqués par l’interprofession de la viande bovine, plus de 500 000 jeunes de 6 à 11 ans ont été exposés entre 2016 et 2019 à sa vaste campagne de publicité « A table avec les Jolipré », déclinée en cahiers pédagogiques et cahiers de vacances, BD, séries TV, posters et autres accessoires distribués dans les écoles.
Les enfants sont les consommateurs de demain, et leur endoctrinement commence dès aujourd’hui
Cette campagne, aux côtés de pléthore de communications à l’intention des enfants déployées chaque année par les interprofessions de la viande, affiche en théorie un objectif louable : favoriser auprès des jeunes l’information sur l’alimentation et son lien avec l’agriculture.
Mais sous couvert de pédagogie, les lobbies de la viande profitent d’un laissez-passer dans les écoles et auprès de nos enfants pour véhiculer une vision enjolivée de l’élevage et dispenser des conseils nutritionnels biaisés, avec une seule idée en tête : les convaincre de consommer toujours plus de viande — au détriment de leur santé et de l’environnement dans lequel ils vont grandir.
Pourtant, les interventions dans les écoles publiques sont censées respecter des principes de neutralité politique et philosophique, et ne sont pas censées avoir de but lucratif.
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L’investigation de long cours que nous avons menée sur les pratiques d’influence des lobbies de la viande et dont nous publions les résultats cette semaine démontre que les interprofessions de la viande redoublent d’efforts, de créativité et de budget pour défendre leur bout de gras, et ce jusque dans les salles de classe.
Kits d’animation trompeurs
Alors même que les enseignants peinent à organiser des sorties scolaires, faute de moyens et de temps, les lobbies de la viande profitent de leurs difficultés pour s’immiscer en douce dans le quotidien de nos enfants et les désinformer. Des sorties scolaires clés en main visant à donner une vision à l’eau de rose de l’élevage sont proposées aux professeurs ; des nutritionnistes sont missionnés directement par les lobbies pour réaliser des interventions dans les établissements scolaires, des kits d’animation trompeurs sont distribués aux instituteurs mais aussi aux infirmiers et médecins des écoles…
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Ce n’est pas un hasard si les enfants sont pris pour cible numéro un des lobbies : ce sont les consommateurs de demain, et leur endoctrinement commence dès aujourd’hui. A l’âge où se forme la pensée, les enfants n’ont pas encore les clés qui leur permettraient de distinguer une publicité mensongère de véritables contenus pédagogiques, d’autant plus lorsque ces contenus sont si adroitement conçus qu’ils prêtent même à confusion les publics plus avertis que sont les parents et les professeurs.
Les lobbies ne devraient pas avoir droit de cité dans ces espaces publics, et pourtant carte blanche leur y est donnée. Dans les sphères de décision et d’encadrement de la restauration scolaire, où l’on devrait s’attendre à une impartialité exemplaire, les lobbies sont à pied d’œuvre pour influencer les menus servis à la cantine et s’assurer que la viande y conserve une place prédominante.
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Cela est d’autant plus discriminant pour les enfants issus des classes défavorisées qui, contrairement aux idées reçues, sont déjà ceux qui consomment le moins de fruits et légumes et le plus de viande en dehors de l’école — et souvent de mauvaise qualité.
Obésité, diabète, cancers
Pourtant, tous les signaux sanitaires indiquent clairement qu’une réduction de la consommation de viande au profit d’une assiette plus végétale est nécessaire. Les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont sans équivoque : une alimentation trop riche en graisses et en protéines animales peut entraîner une augmentation des maladies chroniques d’origine nutritionnelle, comme l’obésité, le diabète, les maladies cardiovasculaires ou encore les cancers.
Cette urgence sanitaire se double d’une urgence environnementale. Aujourd’hui, l’élevage industriel a des effets dévastateurs sur la planète : 19 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales sont dues à l’élevage, et la culture de soja destiné à nourrir nos animaux d’élevage industriel accélère la déforestation en Amérique du Sud. Nous ne pouvons pas laisser perdurer ce modèle qui détruit le monde que nous allons laisser à nos enfants !
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En résumé, il est urgent que nous consommions moins de viande et ce, au profit de plus de végétal et, lorsqu’il y a de la viande, de viandes écologiques et locales. Cela doit passer par une éducation qui prend en compte les conséquences positives mais aussi négatives de l’élevage, sans parti pris. Et de toute évidence, ce ne sont pas les représentants des filières viande qui peuvent assurer ce rôle.
C’est pourquoi, pour protéger la santé de nos enfants et pour défendre leur droit à s’épanouir et à apprendre dans un environnement sain, à l’abri des lobbies, nous nous mobilisons pour demander un encadrement strict des lobbies dans les écoles et nous lançons une pétition pour exiger que les lobbies de la viande ne puissent plus avoir leurs entrées à la cantine ou dans les salles de classe.
Jean-François Julliard est l’auteur de l’ouvrage « Accident majeur » (avec Alizée du Pin, Editions du Faubourg, 2021) et vient de publier « Climat. 5 ans pour sauver notre humanité. Ce que la France doit faire » (Tallandier, 224 pages, 17,90 euros).
Jean-François Julliard(Directeur de Greenpeace France)