JO 2022 : la Chine paralysée par Omicron et sa gestion zéro Covid
Grâce à sa stratégie, Pékin estimait avoir vaincu l’épidémie dès septembre 2020. Mais en raison des confinements, les chaînes de production sont souvent interrompues.
Par Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant), mis à jour hier à 18h33
La Chine y mettait son point d’honneur. Contrairement au Japon, qui n’avait admis aucun visiteur aux Jeux olympiques de Tokyo durant l’été 2021, les Chinois allaient pouvoir, eux, assister aux JO d’hiver prévus à Pékin du 4 au 20 février. Seuls les étrangers en seraient privés. Une décision logique puisque, grâce à sa politique zéro Covid, la Chine estimait avoir vaincu l’épidémie dès septembre 2020 alors que le reste du monde ne parvenait pas s’en défaire. Ce scénario a volé en éclats. Lundi 17 janvier, le Comité olympique Pékin 2022 a annoncé qu’il n’y aurait finalement pas de vente de billets. Seuls des spectateurs chinois préalablement « invités » pourront assister aux épreuves. Combien ? Sous quelles conditions ? Mystère.

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Ce revirement de dernière minute le prouve : la célébration en grande pompe de la « victoire » contre le Covid-19 en septembre 2020 était prématurée. Avec seulement 4 634 victimes du SARS-CoV-2 recensées par les autorités depuis janvier 2020, dont 2 décès depuis avril 2020, la Chine fait, officiellement, mieux que le reste du monde en matière de mortalité. Mercredi 19 janvier, le pays ne dénombre que 53 nouveaux cas localement transmis.
Certains experts étrangers jugent « statistiquement aberrants » ces nombres si faibles. De fait, en matière de transparence, la Chine a quelques progrès à faire. Lou Jiwei, un ancien ministre des finances, s’est même plaint en décembre qu’il n’y ait « pas assez de données qui montrent le côté négatif » des choses.
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Néanmoins, en Chine, nul ne pense vraiment que les chiffres officiels soient très nettement sous-évalués. La situation ne laisse pas supposer que les hôpitaux soient débordés. Et ceux qui jugent ces chiffres très minorés sous-estiment sans doute le systématisme avec lequel le triptyque « tester, tracer, isoler » est mis en œuvre. Deux ans après le début du confinement à Wuhan, c’est justement là que le bât blesse. « On arrive à la fin d’un cycle mais nul ne sait encore ce qui va lui succéder » résume un diplomate occidental.
Quasiment coupée du reste du monde
C’est que ce triptyque est coûteux : les communes doivent désormais avoir à disposition des millions de tests. Une ville de moins de 2 millions d’habitants dispose de deux jours pour tester toute la population à la moindre alerte. Trois jours pour les plus grandes. L’isolement aussi a un coût, psychologique et économique. Depuis mars 2020, la Chine est quasiment coupée du reste du monde. Y compris de Hongkong. Le trafic aérien international a été réduit de 98 % et, comme les compagnies aériennes sont sanctionnées quand on découvre des cas de Covid-19 à bord des avions entrant en Chine, les rares vols encore programmés sont souvent annulés. En raison des confinements, les chaînes de production industrielles sont souvent interrompues.
Surtout, au moindre test positif dans le pays, ce sont des millions de personnes qui peuvent être placées en quarantaine. Wuhan en 2020 et Xi’an (13 millions d’habitants, confinés depuis le 22 décembre) ne sont pas des exceptions. A la frontière avec le Myanmar, Ruili a connu deux cents jours de quarantaine en 2021. La capitale du Hebei, Shijiazhuang (près de 10 millions d’habitants) a été coupée du reste de la Chine durant trois semaines en janvier 2021. Dans les provinces du nord-est du pays (Heilongjiang, Jilin, Liaoning) plusieurs villes ou quartiers ont subi le même sort. Tout comme Urumqi (Xinjiang) etc. Dans le Henan, Yuzhou (1,1 million d’habitants) a imposé début janvier à chacun de rester chez soi en raison de la découverte de trois cas asymptomatiques.
Depuis le début de l’année, la propagation du variant Omicron multiplie les villes touchées. De Dalian (Liaoning) au nord à Shenzhen (Guangdong) au sud en passant par Tianjin, Pékin et Shanghaï, au moins neuf villes recensent au moins un cas. Quand ce n’est pas un quartier entier qui est bouclé, c’est au moins un immeuble. On a vu à Pékin et Shanghaï des consommateurs bloqués quarante-huit heures dans des centres commerciaux parce qu’un cas y avait été détecté. Le moindre déplacement, y compris au supermarché voisin, peut se transformer en souricière. En raison d’Omicron, les cas importés de l’étranger augmentent. Ils sont passés de cinq à environ trente par jour à Shanghaï malgré la baisse du nombre de vols. Certaines villes dont Pékin doivent actuellement gérer simultanément les deux variants, Delta et Omicron.
Des Jeux à huis clos
La capitale s’isole. Ses habitants sont priés de ne pas sortir – notamment s’ils sont fonctionnaires ou s’ils ont des enfants scolarisés – et y entrer relève du parcours du combattant. Il faut au moins présenter un test antigénique réalisé quarante-huit heures avant l’arrivée puis, à partir du 22 janvier, en réaliser un second sur place. Entrer à Pékin en provenance d’une zone à « risque moyen ou élevé » – c’est-à-dire où un cas de Covid-19 a été confirmé dans les deux semaines précédentes – est théoriquement impossible. D’où la décision d’organiser les Jeux d’hiver quasiment à huis clos.

Ces politiques très strictes engendrent des drames. A Xi’an, durant le confinement, une femme enceinte de huit mois a perdu son bébé car elle n’a pas été admise à l’hôpital. Faute de soins, un homme a fait une crise cardiaque. Deux cas médiatisés qui ont entraîné des sanctions. Au nom de l’isolement, un couple d’Européens diagnostiqués positifs à leur arrivée en Chine a été séparé de son bébé durant plusieurs semaines.
Un mois avant les JO, les autorités ont tellement peur du moindre contact entre les étrangers et les Chinois que ceux-ci ont reçu l’ordre de ne pas intervenir en cas d’accident de la route qui impliquerait un véhicule réservé aux Jeux. Tout ce qui vient de l’étranger est suspect. Depuis lundi 17 janvier, les autorités de Pékin expliquent que c’est par un colis en provenance du Canada qu’Omicron se serait infiltré dans la capitale.
Peur omniprésente
Si elle est globalement efficace, la politique zéro Covid n’est pas infaillible. Pour s’être interrogé sur cette stratégie, l’un des principaux épidémiologistes chinois, Zhang Wenhong – il avait déclaré dès juillet 2021 que « le monde devait coexister avec le virus » – a été qualifié de « traître » sur les réseaux sociaux et a dû faire machine arrière. Car le sujet reste politiquement mais aussi sociologiquement sensible. Conséquence de la propagande véhiculée depuis deux ans, une grande majorité de Chinois sont convaincus que le virus entraîne quasiment systématiquement la mort. La peur est omniprésente, d’où l’acceptation par la population des mesures drastiques imposées.
Aujourd’hui, les responsables commencent à parler de « politique zéro Covid mature et dynamique » car « personne ne peut garantir qu’il n’y ait plus aucun cas, en raison des cas importés »explique le Global Times. Mais nul ne voit très bien quels changements concrets ces qualificatifs entraînent. Zhang Wenhong met désormais en garde ses compatriotes contre Omicron « dont la virulence ne doit pas être négligée » – et les appelle à recevoir une troisième dose.
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Mais l’efficacité des vaccins chinois face à Omicron est toute relative. Selon certains spécialistes, la Chine est donc dans une impasse. « Le succès initial du zéro Covid et l’attachement personnel de Xi Jinping rendent impossible le changement de cap. La politique de la Chine va échouer à contenir les infections, provoquant de plus larges contaminations, appelant en retour des confinements plus sévères (…) expliquait, le 2 janvier, un rapport du centre de réflexion américain Eurasia Group. Le pays va rester figé dans cette position au moins jusqu’à ce qu’il puisse développer à domicile des vaccins à ARN messager et des boosters – soit jusqu’à la fin de l’année au plus tôt. »
Malgré un accord de coopération passé entre le chinois Fosun et l’allemand BioNTech, les autorités bloquent en effet la distribution de ce vaccin à ARN messager. « Il ne sera autorisé que le jour où un groupe chinois aura développé son propre vaccin. Pas avant », affirme un ambassadeur européen. En Chine, la lutte contre la pandémie est autant politique que sanitaire.Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant)
« Avec sa stratégie zéro Covid, la Chine s’est engagée dans une impasse dont elle aura du mal à sortir »
CHRONIQUE

Stéphane Lauer
Elle se voyait être le premier pays à tourner la page de la pandémie en s’enfermant dans une bulle sanitaire. C’est le contraire qui est en train de se produire.
Hier à 00h43, mis à jour hier à 09h31. Lecture 4 min.
Chronique. En septembre 2020, Xi Jinping plastronnait en affirmant que la lutte contre la pandémie de Covid-19 démontrait la « supériorité » de la direction du Parti communiste et du système socialiste chinois. Même si les chiffres sont hautement sujets à caution en Chine, le nombre de morts restait effectivement ridiculement bas par rapport à la plupart des pays, les contaminations étaient devenues résiduelles et la croissance économique était en train de déjà repartir. Grâce à la stratégie zéro Covid, consistant à appliquer de façon stricte le triptyque « tester, tracer, isoler » et en se coupant du reste du monde, le régime pensait qu’il serait le premier à pouvoir tourner la page de l’épidémie. C’est exactement le contraire qui est en train de se produire.
Au moment où les pays européens commencent à lever les mesures de restriction avec la décrue de la vague liée au variant Omicron, la Chine se retrouve empêtrée dans une surenchère sanitaire pour maintenir, coûte que coûte, le zéro Covid. Mais ce qui est apparu un temps comme une protection efficace oblige désormais le pouvoir à basculer dans une fuite en avant, source de tensions sociales et de perturbations économiques qui risquent d’avoir de lourdes conséquences, non seulement pour la Chine mais aussi pour l’ensemble de l’économie mondiale.
Partout dans le pays, les confinements sporadiques de centaines de milliers de personnes se multiplient. Dès qu’un cas de contamination fait son apparition, ce sont des villes entières, des ports ou des centres de production qui sont perturbés, voire paralysés. Pourtant, les frontières du pays restent étanches. Peu de personnes sont autorisées à entrer en Chine et celles qui s’y risquent sont parquées pendant trois semaines dans des centres de rétention où les seules communications avec l’extérieur (réception, restauration, surveillance) se font de manière automatisée pour limiter les contacts humains au maximum.
« De grandes difficultés avec Omicron »
Maintenir le couvercle sur la marmite pandémique va devenir de plus en plus compliqué pour le régime, alors que le variant Omicron se révèle beaucoup plus contagieux que ceux qui étaient en circulation jusqu’à présent. « La Chine aura de grandes difficultés avec Omicron et une politique zéro Covid », prévient Tulio Oliveira, qui, en tant que directeur du Centre sud-africain de lutte contre les épidémies, a alerté l’Organisation mondiale de la santé sur les caractéristiques du nouveau variant.
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La Chine n’a pas été le seul pays à opter pour la stratégie zéro Covid. Mais ce choix était difficilement tenable à moyen terme, comme anticipé il y a un an dans Le Monde. L’Australie, Singapour et la Nouvelle-Zélande sont en train de l’abandonner. « Cette étape de la pandémie est différente de ce à quoi nous avons été confrontés jusqu’à présent, reconnaît la première ministre, Jacinda Ardern. Omicron est plus transmissible et donc plus difficile à contrôler. Mais, comme auparavant, le Covid change, nous changeons. »
La Chine, elle, ne varie pas, bien au contraire. « Le succès initial du zéro Covid et l’attachement personnel de Xi à celui-ci rendent impossible tout changement de cap », souligne le groupe de réflexion Eurasia Group, qui considère la politique zéro Covid suivie par la Chine comme le premier risque pour l’économie mondiale en 2022.
Entêtement du pouvoir chinois
Pour la plupart des spécialistes, la Chine s’est engagée dans une impasse car la faible circulation du virus, efficace au plus fort de la pandémie, devient désormais son talon d’Achille. Une grande partie de la population n’est pas immunisée contre le Covid-19 et les vaccins développés par les laboratoires chinois restent d’une efficacité très médiocre.
« Le maintien du verrouillage du pays pendant deux ans a rendu plus risquée sa réouverture », insiste Eurasia Group. Celle-ci pourrait provoquer une flambée des contaminations, encore plus importante que celle qu’ont connue ces dernières semaines les pays occidentaux, qui, eux, ont une couverture vaccinale bien plus solide. L’alternative consistant à attendre la disparition complète de la maladie à l’échelle du globe semble vaine dans la mesure où le virus devrait continuer à circuler pendant encore des années.
L’entêtement du pouvoir est d’autant plus fort que 2022 sera marqué par deux événements qui vont conduire à un verrouillage encore plus strict. Dans quelques jours s’ouvrent les Jeux olympiques d’hiver de Pékin. Ce qui devait être une vitrine pour le pays se transforme en mauvaise publicité : un spectacle sans public, avec des athlètes qui risquent de passer autant de temps à faire des tests de dépistage qu’à participer aux épreuves. Et, surtout, à l’automne, se tient le Congrès national du Parti communiste chinois. Le régime ne veut prendre aucun risque avec cet événement qui doit être l’occasion de prolonger de cinq ans le mandat de secrétaire général de Xi Jinping.
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En attendant, pour convaincre la population de la pertinence de sa stratégie, le pouvoir n’hésite pas à entretenir la paranoïa, en laissant penser que le virus est capable de se transmettre par le courrier et les colis en provenance du reste du monde. Les quelques voix qui s’élèvent pour dire que « vivre avec le coronavirus » est possible sont réduites au silence.
Entre la reprise en main par le pouvoir d’un certain nombre de secteurs (Internet, éducation, divertissement et immobilier) et la poursuite de la stratégie zéro Covid, l’économie chinoise devrait connaître en 2022 l’une de ses pires années. Goldman Sachs prévoit une croissance de 4,3 %, soit presque deux fois moins qu’en 2021. Or, la Chine est le plus gros contributeur au PIB mondial, avec un cinquième de la croissance globale sur les cinq prochaines années, selon les chiffres du Fonds monétaire international.
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Au tout début de la pandémie, la Chine avait tardé à alerter et préféré cacher à la communauté internationale la gravité de la situation. Deux ans plus tard, sa gestion exclusivement politique de la situation sanitaire risque à nouveau de coûter très cher au reste du monde.Lire aussiLes chaînes d’approvisionnement chinoises à l’épreuve d’OmicronStéphane Lauer