La déshumanisation du système de santé en raison de l’effet de la numérisation croissante de la relation entre soignants et patients (tribune d’un cardiologue hospitalier).

« La numérisation de la médecine : un progrès mais aussi un écran entre soignants et usagers »

TRIBUNE

Pierre Vladimir Ennezat médecin des hôpitaux cardiologue, GHU Henri Mondor, Créteil

Pierre-Vladimir Ennezat, médecin des hôpitaux et cardiologue, s’inquiète dans une tribune au « Monde » des effets de la numérisation croissante de la relation entre soignants et patients. Cette charge administrative participe d’une déshumanisation du système de santé.

Publié le 16 janvier 2022 à 09h00 – Mis à jour le 17 janvier 2022 à 08h45 Temps de Lecture 4 min.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/01/16/la-numerisation-de-la-medecine-un-progres-mais-aussi-un-ecran-entre-soignants-et-usagers_6109684_3232.html

Tribune. Les écrans sont venus s’interposer massivement entre les patients et les soignants, entre les médecins, les infirmiers, les aides-soignants, les kinésithérapeutes, les brancardiers, les diététiciens, les assistantes sociales, les cadres de santé et les secrétaires, entre les personnels administratifs non soignants et les personnels soignants.

En revanche, le temps passé auprès des patients s’amenuise progressivement : moins d’écoute, un examen clinique réduit, moins d’attention envers leurs interrogations et leurs angoisses, moins de prise en compte du contexte culturel, social, familial et professionnel. En consultation, le temps d’écoute médicale sans interruption n’était déjà que de 23 secondes avant l’ère numérique ! A l’ère de la tarification à l’activité, les actes doivent s’enchaîner dans un temps et un nombre de lits restreints.

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Le fonctionnement des hôpitaux de jour ou de semaine nécessite une programmation réglée comme une horloge suisse. Lorsque vous pénétrez dans l’univers hospitalier, la probabilité de rencontrer physiquement les soignants dans les chambres des patients est devenue largement inférieure à celle de les trouver en face d’écrans.

Un temps considérable pris sur les écrans

Ces derniers s’interposent entre les infirmiers, les aides-soignants et les médecins. Au lieu de faciliter la communication : ils l’ont détruite ! Les visites des médecins se font trop souvent sans les infirmiers, trop occupés à rentrer « les constantes », les administrations de médicaments, à tracer les poses et les ablations de cathéters veineux, à remplir des diagrammes de soins, à rédiger les transmissions dans le dossier informatique ; et sans les aides-soignants devant aussi remplir des plans de soins (distribution des repas, désinfection des chambres, aide à la marche…).

Autrefois les surveillants, les cadres de santé devenus « managers » sont désormais astreints à un temps de travail informatique considérable (planning, reporting…) qui, s’ajoutant aux réunions incessantes, les isole des équipes soignantes. Les yeux des soignants, médecins, internes et paramédicaux restent trop souvent rivés sur ces écrans. Omniprésents et omnipotents, les examens, les programmations, les brancardages et les histoires médicales s’y affichent pendant que les usagers attendent quant à eux une présence, un contact ou simplement un échange humain.

Les réunions pluridisciplinaires autour des dossiers informatiques des patients ont parfois remplacé les « visites du patron » qui avaient l’avantage de réunir physiquement les équipes médicales et paramédicales au chevet du patient, autour d’un objectif de soin commun. L’époque où l’on enregistrait, rangeait, classait, externalisait les pochettes cartonnées des patients dans d’immenses salles poussiéreuses, généralement éloignées des services, est heureusement révolue.

La recherche et l’informatique ne sont plus dissociables

Le développement de l’informatique au sein du système de santé a permis un archivage immatériel des dossiers médicaux, permettant traçabilité et sécurisation des observations et des prescriptions. La recherche médicale et l’informatique ne sont plus dissociables ; la conduite des essais randomisés, le séquençage du génome, l’analyse de registres, du big data, l’observation en temps réel d’une pandémie sont désormais possibles grâce à des calculateurs puissants (« data mining »).

Cependant, pour « nourrir » les disques durs ou consulter ces écrans, il est indispensable de cliquer des milliers de fois pour atteindre les bons menus et avec parfois des redondances de saisies. Prescrire ou rechercher un résultat biologique, consigner un poids quotidien ou une mesure de tension artérielle nécessitent de multiples étapes et de multiples menus.

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Trop souvent, entre deux étapes survient un « bug » qui contraint le soignant à réécrire l’observation, à refaire la même procédure voire à redémarrer le logiciel ou même l’ordinateur et donc à cliquer à nouveau des dizaines de fois sans compter le temps passé avec une « hotline » d’assistance informatique souvent surchargée. Les directions des systèmes d’information envoient des courriels incessants.

Une digitalisation non maîtrisée

En prime, une activité de codage des actes réalisés et des diagnostics établis ou encore la gestion informatique des plannings et des congés peuvent être exigées des soignants. Si la numérisation n’a probablement pas fait gagner du temps, l’effectif des soignants et des secrétaires médicales s’est, lui, réduit.

Cette numérisation massive de la médecine n’est peut-être pas innocente dans la vague de burn-out qui touche l’ensemble du personnel soignant. En première ligne, nos jeunes internes effectuent un travail considérable de secrétariat et de collection des résultats en temps réel, avec un temps de saisie amputant largement le temps d’apprentissage de leur métier de médecin.

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Le manque inquiétant d’infirmiers et aides-soignants, responsable de la fermeture de lits dans beaucoup d’hôpitaux et de cliniques, s’explique en partie par cette destruction des équipes, accentuée par la mobilité et la polyvalence des postes. Dans le monde de l’industrie automobile, la robotisation a clairement été une victoire sur le rythme éreintant du travail à la chaîne ; mais peut-on laisser le secteur de la santé, profondément centré sur l’humain, se déshumaniser et s’épuiser à cause d’une digitalisation non maîtrisée, au nom d’une traçabilité outrancière ?

Pierre Vladimir Ennezat(médecin des hôpitaux cardiologue, GHU Henri Mondor, Créteil)Contribuer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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