Les déserts médicaux et l’émission de Cash investigation n’ont pas plu aux médecins libéraux – les journalistes de la 2 répondent

Numerus clausus, coercition à l’installation… La réponse de Cash Investigation aux médecins en colère

Par Louise Claereboudt le 17-01-2022

https://www.egora.fr/actus-pro/medias/71308-numerus-clausus-coercition-a-l-installation-la-reponse-de-cash-investigation?nopaging=1

Quelques jours après la diffusion de leur émission sur les déserts médicaux, qui a provoqué la grogne des praticiens et de leurs syndicats – accusés de bloquer les avancées en matière d’accès aux soins -, les journalistes de Cash Investigation ont répondu à certaines critiques. Leurs réponses sauront-elles vous convaincre ?   

Tout au long du week-end, les réactions au dernier numéro de Cash Investigation, diffusé ce jeudi 13 janvier sur France 2, ont continué de pleuvoir, témoignant du niveau d’agacement et de colère de toute la communauté médicale. Cette dernière dénonce unanimement les allégations de l’équipe d’Elise Lucet, selon laquelle la liberté d’installation est responsable des déserts médicaux et prive les Français de leur droit à un accès aux soins pour tous.  

Après la CSMF et l’UFML-S, la Fédération des médecins  de France (FMF) – via sa présidente, le Dr Corinne Le Sauder – dénonce, dans un communiqué, « ce pseudo-journalisme qui condamne les médecins alors qu’ils font un travail extraordinaire sur tout le territoire français rendu sous dense médicalement dans sa quasi-totalité depuis des décennies par les Gouvernements successifs ». Elle réclame, elle aussi, un droit de réponse en direct « afin de rétablir la vérité ». 

« Madame Lucet, vous devriez avoir honte de dénigrer ceux qui exercent en tout point du territoire et dont certains ont laissé leur vie avec cette pandémie. Vous devriez avoir honte de dénigrer ceux qui ont laissé toute leur jeunesse dans les hôpitaux de jour comme de nuit et qui mettent leur vie au profit non pas de l’argent comme vous le supputez mais au profit de leurs patients », tacle le syndicat, invitant la présentatrice à venir « passer quelques jours avec les médecins sur le terrain et leurs patients… » 

C’est dans une vidéo que le président du syndicat MG France a, pour sa part, souhaité répondre aux journalistes de l’émission, soulignant qu’elle « reprend la plupart des arguments erronés et convenus de ceux qui méconnaissent la réalité ». Notant que le nombre de médecins généralistes ne cessent de baisser depuis dix ou vingt ans, le Dr Jacques Battistoni appelle l’Etat à investir « dans la médecine générale pour rendre ce métier plus attractif pour les jeunes professionnels ». 

Alors que Cash Investigation ne soumet qu’une seule solution pour mettre fin aux déserts médicaux – celle de revoir les règles liées à la liberté d’installation – le Dr Battistoni semble peu…

convaincu : « Cette obligation ne peut fonctionner que si le nombre de professionnels est vraiment important. Ça a été le cas pour les infirmières. Aujourd’hui, les médecins généralistes qui sortent de leurs études sont très peu nombreux et cette contrainte aurait pour effet de tarir définitivement le nombre de médecins qui s’installeraient. » 

Pour le praticien installé à Ifs (Calvados), il serait plus efficace de salarier des collaborateurs autour du médecin, à l’instar de l’assistant médical. La dialyse, business plus juteux que la greffe pour les médecins ? Les néphrologues libéraux portent plainte contre Cash Investigation

A quelques mois de l’élection présidentielle, et alors que nombre de candidats appellent à mettre en place des délégations de tâches et transferts de compétences, MG France a lancé une pétition destinée aux patients pour défendre l’exercice de leur médecin traitant.  

« Cela ne dure que 3 ans » 

Face au flot de réactions provoquées par la diffusion de leur enquête, les journalistes de Cash Investigation en ont sélectionné certaines et y ont répondu en vidéo. A commencer par celle de Quentin, jeune généraliste installé dans la Loire et qui vient « de débuter (par choix !) dans une ville sous-dotée » : « Je ne pense pas que la coercition pour la coercition soit la bonne solution », estime-t-il. Réponse d’Elise Lucet : « Personne ne demande la coercition pour la coercition. Il s’agit plutôt d’un encadrement de la liberté d’installation, comme au Québec, pour les jeunes médecins. Avec à la fois des incitations financières s’ils s’installent dans des zones qui manquent de praticiens, et des sanctions financières s’ils ne respectent pas les règles d’installation. Et c’est limité dans le temps puisque cela ne dure que trois ans. » 

Un étudiant en médecine à Lille, Raphaël, s’étonne pour sa part « que [Cash Investigation] n’évoque à aucun moment le numerus clausus, qui a créé ces dernières décennies une pénurie de médecins qui s’étend sur tout le territoire ». Une remarque légitime, qui a d’ailleurs été soulevée par nombre de praticiens et de syndicats à l’issue de la diffusion de l’émission. Sur ce point, Sophie Le Gall, rédactrice en chef du magazine, indique avoir souhaité aborder la question avec Olivier Véran, ministre de la santé, « puisque c’est sous le quinquennat d’Emmanuel Macron qu’il a été supprimé ». Mais ce dernier « a refusé de s’exprimer dans ‘Cash Investigation’ », déplore-t-elle. « Il faut refonder le contrat entre la nation et ses médecins » : ce député socialiste plaide pour le conventionnement sélectif

Un autre téléspectateur s’est quant à lui étonné des propos du directeur de l’hôpital de Flers, interrogé par Cash Investigation, qui affirme qu’il n’y a jamais eu autant de médecins en France qu’aujourd’hui. « Le directeur de l’hôpital de Flers a raison, répond Elise Lucet. Il y a effectivement en France de plus en plus de médecins. Regardez l’évolution entre 2012 et 2021 : on passe de 215 930 médecins à 227 946. Il y a donc bien un accroissement. Analysons maintenant ces chiffres plus précisément. Toujours sur la même période, le nombre de spécialistes augmente fortement et passe de 114 495 à 127 325. En revanche, chez les généralistes, cela stagne et même cela baisse un peu : on passe de 101 435 à 100 621. Les étudiants sont donc plus attirés par les spécialités que par la médecine générale. » 

Le constat posé, reste à voir si les médecins auront davantage envie de s’installer en cabinet de médecine générale s’ils venaient, un jour, à se voir contraint d’exercer dans des déserts.

Quand Cash investigation éreinte les néphrologues 

Paris, le mardi 18 janvier 2022

https://www.jim.fr/medecin/actualites/pro_societe/e-docs/quand_cash_investigation_ereinte_les_nephrologues__190814/document_actu_pro.phtml

– Rares sont les numéros de l’émission Cash Investigation qui ne suscitent pas la colère des représentants des secteurs visés. Le dernier en date, diffusé jeudi 13 janvier et qui concernait la médecine n’a pas fait exception comme nous l’avons déjà évoqué dans ces colonnes à propos des interventions de chirurgie oncologique réalisées sans respect de certains seuils. L’évocation de la dialyse ce même jour mais un peu plus tard a également fait couler beaucoup d’encre.

Une controverse récurrente

Le fait que la dialyse représenterait une « rente » pour certains néphrologues et que cet « intérêt » financier freinerait l’incitation à la transplantation sont des accusations récurrentes, portées par certaines associations de patients (en particulier Renaloo) et confortées par quelques rapports publics. Ainsi, en février 2020, cinq ans après un premier rapport sur le sujet, la Cour des Comptes s’était montré sourcilleuse en évoquant l’importante rentabilité des centres privés de dialyse.

Forfait global

Cash Investigation s’inscrit (sans grande nuance) dans cette même ligne. Les points forts du reportage se concentrent tout d’abord sur le témoignage d’un néphrologue à visage couvert (et alors que la caméra du journaliste est cachée) qui explique comment il facture systématiquement 30 à 40 euros de consultation pour ses patients reçus par son centre, auxquels il ne consacre que quelques secondes d’entretien (entre 16 secondes et 7 minutes). Résultat, la recette du jour peut s’élever à 4 000 euros bruts par jour. Cette présentation de ce cas unique suffit aux journalistes de Cash Investigation pour conclure à l’existence d’un système d’escroquerie généralisée. L’émission signale ainsi que la rentabilité des centres de dialyse privés est exceptionnelle, atteignant 11 % contre 3 % en moyenne pour les cliniques généralistes. Évidemment, une telle présentation a fait bondir le Syndicat des Néphrologues Libéraux (SNL). Alors que l’organisation a annoncé qu’il allait porter plainte pour diffamation, il décrypte : « Le reportage met en scène en caméra cachée un individu présenté comme un néphrologue expert qui démontre la supercherie en pratiquant le spectacle d’une médecine bâclée, non conforme aux recommandations de bonne pratique. Ce néphrologue probablement peu expérimenté ne pratiquait d’ailleurs pas son métier comme titulaire dans le service ou il se présente. La méprise de cet individu est basée à notre sens sur deux questions. Que définit l’acte dont on parle d’une valeur d’environ 40 euros ? Et à quels patients s’applique cet acte ? Et bien cet acte n’est absolument pas celui d’une consultation même de 25 minutes. Il s’appelle « surveillance d’une séance de dialyse ». Il s’agit d’un forfait par patient et par dialyse global qui inclut ce qui se passe en amont de la dialyse (prescription, mise à jour du dossier…), au moment de la dialyse pendant les 4 ou 5 heures de traitement (présence médicale continue en salle de dialyse obligatoire par la réglementation, traitement des évènements médicaux voir des urgences pendant la séance…) et en aval (gestion du dossier notamment de greffe, interprétation et prescription des résultats biologiques, de la qualité de la dialyse, modification de la prescription de dialyse, surveillance de l’abord vasculaire,  lettre aux correspondants médicaux …). La réglementation nous impose aussi une astreinte médicale en dehors des plages d’ouverture du service, nuit dimanche et jours fériés non rémunérée que nous incluons dans cet acte de «surveillance » détaille le syndicat, offrant une vision bien différente de celle qui transparaît à travers le reportage.

Contre-indications à la greffe

L’autre démonstration à charge de Cash Investigation, liée à la première, suggère clairement que certains néphrologues freineraient l’accès à la greffe, en raison du caractère lucratif de l’activité de dialyse. L’exemple donné est celui du CHU de Marseille qui semble se montrer particulièrement tatillon vis-à-vis des patients souhaitant s’inscrire sur la liste des patients en attente de greffe souffrant d’obésité. Or, d’une part la Haute autorité de Santé (HAS) ne fait pas de l’obésité une contre-indication à la greffe, mais surtout nombre de patients évincés par Marseille ont finalement été inscrits sur la liste d’autres CHU et ont pu être greffés avec succès. L’émission de France 2 note par exemple qu’entre 2017 et 2020 neuf patients présentant un IMC révélateur d’une obésité ont été greffés à Marseille contre le double au CHU de Montpellier (dont l’activité globale est pourtant moindre). Plus généralement, alors que Marseille n’est qu’à la douzième place française quant au nombre de transplantations, devancée par des CHU plus « modestes », la cité phocéenne est la championne en ce qui concerne l’activité de dialyse observe Cash Investigation, suggérant implicitement une corrélation entre ces deux phénomènes.

L’illusion que l’on peut greffer tout le monde

Là encore, les sous-entendus de la séquence ont fait bondir les néphrologues. « La réalité tient plus à la pénurie de greffons, aux difficultés de disposer d’un donneur vivant alors même que la majorité des patients dialysés sans contre- indication sont inscrits sur liste de greffe. Certes cette inscription prend un peu de temps, nécessite le contrôle préalable des facteurs de risque notamment cardiaque et vasculaire. Le travail du Néphrologue et de l’équipe soignante est de maintenir la qualité du traitement de dialyse, la qualité de vie du malade, l’éducation et l’éviction des facteurs de risque jusqu’à la transplantation. Nos rapports avec les équipes de transplantation sont excellents, les échanges fréquents pour augmenter le nombre de transplantations » écrit le SNL, tandis que dans les colonnes du Quotidien du médecin, le président de l’organisation le Dr José Brasseur est encore plus cash : « On n’a interrogé que l’association Renaloo qui vit dans l’illusion qu’on peut transplanter tout le monde ». De fait, même dans les pays étrangers qui connaissent une activité de transplantation rénale bien plus dynamique qu’en France, une partie des patients souffrant d’insuffisance chronique rénale terminale (ICRT) ne peut en bénéficier.

Le mythe du néphrologue hostile à la greffe déconstruit par… Renaloo !

Si l’animosité entre Renaloo et certains néphrologues est elle aussi ancienne, l’association se montre cependant bien plus nuancée que certaines démonstrations de Cash Investigation, comme le révèle un communiqué publié au lendemain de la diffusion de l’émission. Ainsi, après avoir rappelé que « Parmi l’ensemble des néphrologues, salariés ou libéraux, l’immense majorité est exemplaire, entièrement dévouée aux patients et à une spécialité conjuguant haute technicité et sollicitude », elle cite à propos de la perception de la greffe par les néphrologues : «Interrogés il y a quelques années dans l’enquête Sivoir sur le traitement qu’ils choisiraient pour eux-mêmes si leurs reins ne fonctionnaient plus, 60% d’entre eux optaient directement pour la greffe, sans passer par la dialyse ».

De vrais scandales mais pas nécessairement là où cherche Cash ?

Cependant, certains dysfonctionnements signalés par Cash Investigation ne peuvent que retenir l’attention tant de Renaloo que de l’opinion publique en général. Il s’agit notamment des difficultés d’inscription sur les listes d’attente, avec une trop faible proportion de patients inscrits avant de nécessiter le recours à la dialyse et en moyenne deux ans et demi d’écart entre les recommandations de la Haute autorité de santé et la réalité. De la même manière, les différences qu’on observe en fonction des territoires en ce qui concerne le nombre de transplantations et les indications retenues doivent probablement inciter à la réflexion. Enfin, concernant la pénurie de greffons largement mise en avant pour expliquer une activité stagnante en France et qui ne parvient pas à rattraper celle de nombre de ses voisins, le professeur Mourad (CHU de Montpellier) remarque qu’elle pourrait être en partie résorbée par une meilleure organisation. Sa remarque fait écho à des observations récurrentes émanant par exemple de l’Agence de biomédecine. Un beau sujet d’investigation qui fâche pour les reporters de Cash.

Aurélie Haroche

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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