La poursuite de fonctionnement des réacteurs nucléaires d’EDF ne doit pas être la variable d’ajustement de la politique énergétique française »
Dans un entretien au « Monde », Bernard Doroszczuk, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire, alerte quant à l’absence de marges en matière de sécurité d’approvisionnement électrique.
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D’abord, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Bernard Doroszczuk, tient à souligner un point rassurant. Malgré les complications dues à la crise sanitaire, « le niveau de sûreté nucléaire et de radioprotection a été tout à fait satisfaisant en 2021, affirme-t-il en préambule de son entretien au Monde. Notamment la conduite des quatrièmes visites décennales des réacteurs les plus anciens ». Le « gendarme » du nucléaire français met cependant en garde contre « une double fragilité inédite » : à la fois pour les réacteurs, mais aussi pour les installations qui fabriquent, retraitent ou valorisent le combustible.
Pour 2022, EDF s’attend à produire de l’électricité nucléaire à un niveau historiquement bas depuis au moins trente ans. Pourquoi ?
Un certain nombre d’éléments étaient tout à fait prévisibles : le réacteur EPR de Flamanville [Manche] n’est pas en service ; les deux réacteurs de Fessenheim [Haut-Rhin] sont fermés [depuis 2020] ; et l’hiver 2021-2022, encore davantage que le précédent, est marqué par les travaux du grand carénage et les visites décennales qui impliquent des mises à l’arrêt plus longues de certains réacteurs. La crise sanitaire, et notamment le premier confinement, a aussi eu des répercussions en cascade sur le calendrier des arrêts. Elle a réduit les marges de disponibilité en hiver.
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A ces difficultés identifiées s’est ajoutée, depuis décembre 2021, une indisponibilité de quatre réacteurs liée à la découverte d’un aléa tout à fait inattendu de corrosion sur un circuit important pour la sûreté, le circuit d’injection de sécurité. Cette anomalie a conduit EDF, de façon tout à fait responsable, à mettre à l’arrêt quatre réacteurs [ainsi qu’un autre au moins, à Penly (Seine-Maritime), en janvier].null
Cette accumulation d’événements mène à la situation que nous redoutions : une tension sur le système électrique qui pourrait mettre des décisions de sûreté en concurrence avec des décisions de sécurité électrique. L’ASN a maintes fois exprimé le besoin de maintenir des marges dans le dimensionnement du système électrique et des installations, pour pouvoir faire face à des aléas. Or, aujourd’hui, il n’y a pas de marge !
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Dans ce contexte, vous paraît-il possible de mettre à l’arrêt douze réacteurs supplémentaires d’ici à 2035, comme le prévoit la feuille de route énergétique ?
Compte tenu du développement prévisible des usages électriques dans les prochaines
années, la situation actuelle de tension devrait conduire le gouvernement à se réinterroger sur ce choix, sauf impératif de sûreté. Ce choix devrait être dûment pesé au regard de prévisions réalistes de mise en service, d’ici à 2035, de nouveaux moyens de production, quels qu’ils soient, pour pouvoir conserver des marges pour la sûreté dans le système électrique.
En parallèle à cette réflexion que devrait mener le gouvernement, EDF doit travailler à démontrer la capacité de chacun des réacteurs les plus anciens à poursuivre son fonctionnement au-delà de cinquante ans. Dans le cadre du quatrième réexamen des réacteurs de 900 mégawatts, l’entreprise n’a justifié la poursuite d’exploitation que de quarante à cinquante ans. Il est fondamental qu’EDF engage dès à présent ses travaux de justification, et éventuellement de recherche. Il ne faudrait pas que, faute d’une anticipation suffisante, la poursuite de fonctionnement des réacteurs résulte d’une décision subie au regard des besoins électriques, ou hasardeuse en matière de sûreté. La prolongation d’exploitation ne doit pas être la variable d’ajustement d’une politique énergétique qui aurait été mal calibrée.
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De nombreux scénarios de transition énergétique s’appuient sur une prolongation de la durée de vie des réacteurs au-delà de cinquante ans…
L’un des six scénarios présentés par le gestionnaire du Réseau de transport d’électricité, notamment, envisage un mix énergétique avec une part d’électricité nucléaire proche de 50 % en 2050. Ce scénario repose à la fois sur un programme ambitieux en matière de nouveau nucléaire et sur le fonctionnement de certains réacteurs au-delà de soixante ans, et quasiment la prolongation de l’essentiel des réacteurs actuels jusqu’à soixante ans. Ce que nous disons, c’est que ce scénario repose sur des hypothèses structurantes qui ne sont pas justifiées à ce stade. Il présente donc le risque d’engager le système électrique dans une impasse, dans le cas où le nombre de réacteurs aptes à fonctionner jusqu’à soixante ans ou au-delà serait insuffisant et ne serait connu que tardivement.
La filière nucléaire semble-t-elle prête à répondre au défi de la construction de nouveaux réacteurs ?
Les nouvelles perspectives de politique énergétique, notamment si elles s’appuient sur une composante nucléaire, supposeront un effort industriel considérable. Pour faire face aux nouveaux projets, aux opérations de démantèlement et aux travaux sur le parc actuel, les entreprises de la filière estiment qu’elles auront besoin de renforcer les compétences d’exécution dans de nombreux domaines. Elles prévoient le recrutement de l’ordre de 4 000 ingénieurs par an. C’est considérable ! Nous insistons sur ce point parce que la qualité de la conception, de la fabrication et du contrôle des installations constitue le premier niveau de sûreté.
Relancer le nucléaire aura aussi des conséquences en matière de gestion des déchets…
Faire le choix du nucléaire pendant encore soixante ans, voire quatre-vingts ans, doit s’accompagner d’une politique exemplaire en matière de gestion des déchets. Aujourd’hui, un certain nombre de solutions permettant de gérer les déchets nucléaires sont sur la table, mais elles n’ont pas encore fait l’objet de décisions. Il ne faut pas procrastiner, il est temps de prendre des décisions. Autoriser la création du centre d’enfouissement de Cigéo à Bure [Meuse], cela demande une décision politique. Sinon, dans les quinze à vingt ans qui viennent, il n’y aura aucune solution de gestion pérenne.
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EDF a annoncé un nouveau retard pour la mise en service de l’EPR de Flamanville. Comment expliquer que le calendrier de réparation des soudures n’ait pas été tenu ?
Le chantier est complexe et EDF prend énormément de précautions ; nous constatons d’ailleurs plutôt un niveau de qualité très élevé sur ce qui a été refait. Mais il y a beaucoup plus de soudures à reprendre que ce qu’EDF imaginait au début : sur une centaine à réparer, seule une vingtaine ont été totalement refaites. L’objectif de terminer d’ici au mois d’avril n’était pas réaliste. Et il n’y a pas que les soudures ! D’autres sujets n’ont pas encore été résolus, alors qu’ils sont sur la table depuis des années : le fonctionnement des soupapes ou encore le colmatage des filtres du réservoir d’eau interne en cas d’accident.
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Quel bilan peut-on tirer de l’incident qui a eu lieu sur l’EPR de Taishan, en Chine ?
L’analyse n’est pas terminée, mais nous comprenons qu’il y a un phénomène d’usure mécanique des assemblages lié à des vibrations, ainsi que des sujets liés à l’hydraulique spécifique de la cuve de l’EPR. Nous attendons que le retour d’expérience soit totalement tiré par EDF avant de nous prononcer sur les propositions que l’entreprise nous fera.
Dans votre bilan pour 2021, vous relevez aussi une fragilité des installations du cycle combustible. De quoi s’agit-il ?
Cette fragilité est sans précédent. D’abord, il y a eu la confirmation en 2021 que la piscine centralisée pour l’entreposage des combustibles usés, prévue par EDF sur le site de La Hague [Manche], ne serait disponible qu’en 2034. Ce retard imputable à EDF, alors que la saturation des piscines était identifiée depuis 2010 comme devant intervenir à l’horizon 2030, va obliger les exploitants à mettre en place des solutions transitoires.
Ensuite, la société Orano [ex-Areva] rencontre des difficultés avec son usine Melox de fabrication du MOX [un combustible composé de plutonium et d’uranium appauvri], qui fonctionne à mi-capacité et produit beaucoup de rebuts. Cela oblige Orano à entreposer ces rebuts de manière plus importante que prévu, et les capacités d’entreposage seront saturées dès le premier semestre 2022.
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La troisième difficulté est liée au développement d’une corrosion plus rapide qu’envisagé par Orano sur les évaporateurs de l’usine de retraitement de La Hague, dont ils sont un élément fondamental. Si ces trois éléments venaient à s’aggraver, cela aurait non seulement des répercussions sur la marge à saturation des piscines de La Hague, mais aussi, à terme, sur le fonctionnement des réacteurs eux-mêmes.
Perrine Mouterde et Adrien Pécout
Nucléaire : l’ASN appelle à reconsidérer la décision de fermeture de douze réacteurs d’ici à 2035
19 janvier 2022 •Energie
L’Autorité de sûreté nucléaire estime que les pouvoirs publics devraient réévaluer la décision de fermer douze réacteurs en 2035. La fragilité actuelle du système électrique français montre l’importance de disposer de marges de sécurité.
La place du nucléaire en 2050 est à discuter durant le prochain quinquennat, selon l’ASN.
© Eric
Ce mercredi 19 janvier, Bernard Doroszczuk a estimé qu’il faut « se réinterroger sur la décision de mise à l’arrêt de douze réacteurs nucléaires d’ici à 2035 ». Le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) juge impératif le maintien de marges de manœuvre si la France veut conserver une production nucléaire à long terme. Les difficultés rencontrées actuellement par EDF illustrent le risque associé à un parc nucléaire vieillissant confronté à des imprévus. La question de la fermeture ou du maintien des capacités actuelles est aussi liée à la décision à prendre concernant la part du nucléaire dans le mix électrique à l’horizon 2050. Un autre sujet que l’ASN aimerait voir tranché au cours du prochain quinquennat.
Cinq ans pour prendre trois décisions
Alors que les questions énergétiques sont plus que jamais sur le devant de la scène, « l‘ASN demande que les préoccupations de sûreté nucléaire (…) soient, dès à présent, intégrées dans les choix de politique énergétique ». Le président de l’ASN attend du prochain exécutif qu’il prenne position sur trois dossiers. Objectif : assurer des marges de manœuvre suffisantes pour que le système électrique puisse faire face aux imprévus.“ L’ASN demande que les préoccupations de sûreté nucléaire (…) soient, dès à présent, intégrées dans les choix de politique énergétique ”Bernard Doroszczuk, président de l’ASNLe premier concerne la fermeture de douze réacteurs nucléaires à l’horizon 2035. La décision, validée en janvier 2020 avec l’adoption de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), doit être « remise sur la table » durant le prochain quinquennat. Cette décision doit être « dûment pesée », juge l’ASN, appelant à l’évaluer « au regard de prévisions réalistes de mise en service de nouveaux moyens de production d’ici à 2035 ». Parallèlement, l’Autorité attend d’EDF qu’elle justifie, réacteur par réacteur, la possibilité de prolonger leur fonctionnement au-delà de cinquante ans. Cette prolongation « n’est pas acquise pour l’instant », prévient Bernard Doroszczuk, qui demande à l’électricien de s’atteler à la tâche « sans tarder ».
La deuxième décision à prendre d’ici cinq ans concerne la place du nucléaire en 2050. L’ASN pointe, en particulier, deux enjeux associés au scénario de RTE de maintien à 50 % de la part du nucléaire dans le mix électrique. La France doit d’abord avoir la capacité de mener à bien « un programme ambitieux de construction de nouveaux réacteurs ». La filière nucléaire doit donc mettre en œuvre « un véritable plan Marshall pour rendre industriellement soutenable [le maintien d’une production nucléaire robuste] ». Un plan assorti de l’embauche de quelque 4 000 ingénieurs par an. Le second sujet à anticiper est la prolongation de certains réacteurs au-delà de soixante ans. Cette « hypothèse structurante [n’est pas] justifiée à ce stade ». L’ASN craint, qu’in fine, cet allongement ne découle d’une « décision subie » et soit « hasardeuse en matière de sûreté ». Si ces deux sujets ne sont pas abordés dès maintenant, l’exécutif pourrait engager la France dans une « impasse », alerte Bernard Doroszczuk, appelant les pouvoirs publics à fonder leurs décisions sur « des hypothèses robustes ».
Enfin, la France doit décider de poursuivre, ou non, le retraitement du combustible usé au-delà de 2040. En fonction de la réponse, il faudra anticiper la rénovation des installations de La Hague (Manche) ou prévoir une solution de gestion à long terme des combustibles usés. La décision doit être prise au plus tard en 2030, prévient l’Autorité. De manière plus générale, une politique comportant une part de nucléaire à long terme « doit être impérativement accompagnée d’une politique exemplaire en matière de gestion des déchets », rappelle l’Autorité.
L’absence de marges menace la production nucléaire
La situation actuelle montre déjà à quel point l’absence de marges suffisantes fait peser un risque sur l’approvisionnement électrique. Le système fait face à « une double fragilité inédite », explique le président de l’ASN.
La première vulnérabilité concerne la disponibilité des réacteurs d’EDF, qui est inférieure au niveau escompté. La mise à l’arrêt des deux réacteurs de Fessenheim (Haut-Rhin), le report de la mise en service de l’EPR de Flamanville(Manche) et le décalage du calendrier du grand carénage étaient connus. En revanche, s’y ajoutent deux imprévus : la crise sanitaire a retardé les opérations de maintenance et EDF a dû mettre à l’arrêt ses quatre réacteurs de 1 450 mégawatts (MW) pour s’assurer que leur sûreté n’est pas compromise par la corrosion et les fissures affectant le système d’injection de sécurité (RIS) au circuit primaire principal.
La seconde faiblesse concerne le cycle du combustible. Avec, d’une part, le retard pris dans la construction de la piscine d’entreposage centralisé des combustibles usés. La saturation de celles de La Hague à l’horizon 2030 avait pourtant été identifiée dès 2010. Et, d’autre part, les difficultés auxquelles fait face l’usine Melox, spécialisée à la fabrication du Mox, qui perturbent la gestion du plutonium. En l’occurrence, Orano emploie un nouveau procédé qu’il ne maîtrise pas, ce qui génère d’importants rebus de plutonium. La saturation des capacités d’entreposage des matières plutonifères pose des problèmes d’appro-visionnement, qui imposent à EDF de « démoxer » des réacteurs qui utilisaient jusqu’à présent ce combustible. Enfin, troisième sujet : la corrosion des évaporateurs de l’usine de La Hague est plus rapide que prévue, questionnant sur la capacité de traitement de l’installation.
Chacun de ces problèmes pourrait accélérer la saturation des piscines de La Hague contenant le combustible en attente de traitement. Par ricochets, le fonctionnement des réacteurs pourrait être perturbé s’il devenait plus difficile d’évacuer le combustible usé vers l’usine normande.
Philippe Collet
Nucléaire, tarifs, financements : les déboires d’EDF et de l’Etat actionnaire
L’électricien doit composer avec les injonctions gouvernementales, le retard du chantier de l’EPR, des réacteurs à l’arrêt et des investissements massifs à mener.
Par Adrien Pécout et Perrine Moterde à 11h12, mis à jour à 05h35.Lecture 8 min.

Premiers jours de l’année, et déjà premiers déboires pour le groupe EDF. Entre injonctions de l’Etat, libéralisation du marché de l’énergie en Europe et défaillances techniques, la liste des écueils est longue.
Depuis la rentrée de janvier, une succession de « mauvaises nouvelles ébranl[e] le groupe » en pleine crise européenne des marchés de l’énergie, reconnaissait lui-même le PDG, Jean-Bernard Lévy, dans un message à destination des dirigeants de l’entreprise, révélé peu après par l’agence Reuters, lundi 17 janvier, et consulté par Le Monde.
- Un bradage forcé
Pour l’entreprise, la contrariété principale tient aux décisions de son actionnaire majoritaire (83,9 % des parts), l’Etat français. Depuis une décennie, la libéralisation européenne la contraint à brader une part de sa production au profit de la concurrence, et au nom de l’ouverture forcée du marché. Mais à trois mois de l’élection présidentielle, le gouvernement a annoncé, le 13 janvier, qu’EDF devra en vendre davantage à prix cassé. Pour l’année 2022, ce volume d’accès régulé à l’électricité nucléaire historique devra passer à 120 térawattheures (TWh), contre 100 TWh les années précédentes.
Selon l’Etat, ce surplus d’électricité bradé est censé « protéger le pouvoir d’achat des Français et préserver la compétitivité de l’approvisionnement électrique des entreprises ». Le gouvernement entend ainsi tenir sa promesse de limiter à + 4 % en février la future hausse du tarif pour la majorité des ménages, ceux abonnés au « tarif bleu » d’EDF.
Du point de vue de l’entreprise, la mesure offrira surtout un cadeau de plus aux fournisseurs alternatifs d’électricité, parmi lesquels TotalEnergies et Engie. Maigre consolation pour l’électricien français, le prix du surplus devra passer de 42 euros à 46,20 euros du mégawattheure (MWh). Six fois moins que les cours actuels sur le marché de gros.
« Après l’avoir beaucoup combattue, nous vivons cette décision comme un véritable choc », a écrit M. Lévy au sujet de la mesure gouvernementale. « Nous recommandions des alternatives ciblées au bénéfice des clients les plus sensibles à la hausse des prix, principalement les très petites entreprises et les usines les plus exposées. »
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Car cette mesure a un coût pour EDF ; elle devrait amputer son résultat brut d’exploitation d’une somme comprise entre 7,7 milliards et 8,4 milliards d’euros en 2022. Au total, les pertes pourraient même atteindre entre 10 milliards et 13 milliards en tenant compte du manque à gagner dû à l’arrêt prolongé de plusieurs réacteurs, estime S&P Global Ratings. « Selon nos estimations préliminaires, indique Claire Mauduit-Le Clercq, responsable analyse et crédit de l’agence de notation financière, la combinaison des mesures de l’Etat et de la mise hors service de certains réacteurs pourrait entraîner une baisse extraordinaire par son ampleur. »
Les organisations syndicales ont dit leur« stupeur, colère et indignation », dénonçant « un saccage d’EDF et du service public ». Le 18 janvier, quatre fédérations (CGT, CFE-CGC, CFDT et FO) ont annoncé une journée de mobilisation – le mercredi 26 janvier –, ainsi que la possibilité d’« actions juridiques » – sans préciser lesquelles. Dans un précédent courrier, le 14 janvier, les représentants syndicaux au conseil d’administration d’EDF demandaient déjà à « l’Etat actionnaire de compenser intégralement le coût du soutien provisoire demandé ». « Nous sommes scandalisés que l’Etat organise le pillage de l’entreprise EDF sur l’autel de considérations politiciennes », écrivaient-ils.
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Selon Nicolas Goldberg, référent énergie pour le cabinet de conseil Colombus Consulting, la décision de l’Etat de rehausser le volume d’électricité bradé par EDF trahit surtout « une absence de stratégie industrielle ».
- Des centrales à l’arrêt
Autre difficulté pour l’énergéticien, la faible disponibilité du parc nucléaire français, principale source d’électricité dans le pays. Le 13 janvier, EDF a revu à la baisse ses estimations de production nucléaire : entre 300 TWh et 330 TWh pour 2022. Ce jour-là, l’électricien a dû se résoudre à annoncer la mise à l’arrêt prolongée d’un cinquième réacteur cet hiver, outre ceux en pause pour un simple rechargement du combustible ou pour maintenance. En cause : des fissures dans la tuyauterie. Un problème détecté pour au moins quatre réacteurs et soupçonné pour un autre.
Il s’agit d’une corrosion « sous contrainte », c’est-à-dire sous l’action conjuguée d’une contrainte mécanique et d’un milieu agressif. Or, elle concerne le circuit d’injection de sécurité, un élément essentiel : ce système permet d’injecter de l’eau dans le circuit primaire principal pour refroidir le cœur du réacteur en cas de brèche.
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EDF a d’abord détecté le phénomène sur le réacteur numéro un de Civaux (Vienne). Puis sur le réacteur numéro deux de cette même centrale. Puis sur au moins un des deux réacteurs de la centrale de Chooz (Ardennes), mis d’abord à l’arrêt par précaution en décembre 2021, les analyses pour le deuxième étant toujours en cours. Le problème dépasse cependant ces quatre réacteurs du « palier N4 », c’est-à-dire les plus récents et les plus puissants du pays, 1 450 mégawatts (MW) chacun. Il touche aussi au moins un réacteur à Penly (Seine-Maritime), comme EDF l’a reconnu le 13 janvier.
Ce défaut pourrait-il concerner l’ensemble des réacteurs similaires à ceux de Penly (1 300 MW), voire une grande partie des cinquante-six réacteurs du parc français ? Selon Karine Herviou, directrice générale adjointe de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, « nous ne pouvons pas exclure que l’ensemble du parc soit touché. Nous n’avons pas de fuite ni de brèche dans le bâtiment du réacteur, mais nous ne pouvons pas accepter ce genre de défaut évolutif sur ce type de circuit ».
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Bernard Doroszczuk, président de l’Autorité de sûreté nucléaire, présente ce problème de corrosion comme « un événement sérieux et inattendu ». Mais pas encore au point d’envisager, pour le moment, d’autres interruptions. « La mise à l’arrêt d’un réacteur est la décision ultime, que l’on ne prend que lorsque l’on a un doute avéré et grave, nous n’en sommes pas là. A priori, le phénomène est moins présent et moins intense sur le réacteur de Penly. Les indications sont très faibles et peuvent ne pas avoir d’incidences en matière de sûreté. Cela reste à analyser. »
- Nouveau retard et surcoûts pour l’EPR
Des analyses complémentaires s’imposent aussi pour un réacteur encore à naître, et pour l’instant sans équivalent dans le pays. Le chantier du réacteur EPR de troisième génération à Flamanville (Manche) connaîtra en effet un nouveau retard, et de nouveaux surcoûts. Comme EDF l’a annoncé, le 12 janvier, l’entreprise prévoit désormais le chargement du combustible pour le deuxième trimestre 2023, plutôt que pour la fin de l’année 2022.
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Les coûts de construction devraient passer de 12,4 milliards à 12,7 milliards d’euros. Soit presque quatre fois plus que ceux prévus en 2007, au lancement du chantier, d’abord censé s’achever… en 2012. Sans compter les intérêts intercalaires (frais financiers), qui ont déjà porté le coût total du projet à plus de 19 milliards d’euros, selon un rapport de la Cour des comptes. Au point de peser encore plus sur les finances d’EDF déjà lourdement endettée (42 milliards d’euros en 2021).
Le dernier retard en date s’explique notamment par la remise en conformité des soudures. Celle-ci doit désormais s’achever en « août 2022 », et non plus en avril, explique Alain Morvan, directeur du projet de Flamanville-3. Ce dernier préfère désormais parler d’« un site en préexploitation »,plutôt que d’un chantier à proprement parler. « Le niveau de finition dépasse aujourd’hui les 90 % », assure-t-il.
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Une incertitude suspend aussi l’achèvement des travaux à l’actualité internationale. Car le premier réacteur EPR entré en fonctionnement dans le monde, en 2018, à Taishan (Chine), se trouve à l’arrêt depuis l’été 2021. Un « phénomène d’usure mécanique » a déjà entraîné « une dégradation de la gaine de crayons » (longs tubes contenant des pastilles d’uranium), indique Xavier Ursat, chargé de la direction « ingénierie et nouveau nucléaire » pour EDF. L’électricien détient 30 % des parts de la centrale de Taishan, bien que celle-ci ait un exploitant chinois. Le problème constaté sur ce site « ne remet pas en cause la conception » des modèles EPR en général, assure M. Ursat.
- Des financements fragiles
Malgré le retard de Flamanville, EDF se prépare déjà à de nouveaux chantiers et donc à la nécessité de trouver des financements à la hauteur. Le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, a fini par annoncer son intention de « relancer la construction de réacteurs nucléaires dans notre pays ». Or ces derniers jours, les agences d’analyse ou de notation financière ont déjà agité la perspective d’une recapitalisation de l’entreprise. « S’il s’agit juste de recapitaliser EDF sans revoir les règles du marché électrique, je ne vois vraiment pas en quoi cela va régler le problème durablement, réplique Anne Debregeas, ingénieure chez EDF et représentante syndicale de la fédération SUD-Energie. Les prix de marché indexés sur le gaz, qui n’entrent pourtant que pour une faible part dans les coûts de production, nous les aurions aussi si EDF redevenait 100 % publique. »
« L’hypothèse pessimiste consiste à penser que les gouvernements continueront à considérer EDF comme une entreprise que l’on peut mener à hue et à dia sans vision de long terme et à qui l’on peut demander tout et son contraire », ajoute l’économiste François Lévêque, enseignant à l’école d’ingénieurs Mines ParisTech.
Bruno Le Maire a garanti le soutien de l’Etat : « Je ne laisserai jamais tomber EDF, je ne laisserai jamais tomber les salariés », a déclaré le ministre de l’économie, mercredi 19 janvier, sur BFM-TV. Côté syndical, une crainte s’exprime déjà : le retour du « projet Hercule », mis de côté en 2021 par la direction et le gouvernement, et présenté par ses détracteurs comme la menace d’un démantèlement de l’entreprise.
EDF peut cependant conclure la semaine sur une note plus favorable. Celle de la « taxonomie », pour reprendre le langage de la Commission de Bruxelles. Les Etats membres de l’Union européenne ont jusqu’au vendredi 21 janvier pour contribuer au projet de texte qui pourrait classer le nucléaire comme une énergie « de transition », et donc dans laquelle continuer à investir.Adrien Pécout et Perrine Mouterde
Fissures sur des tuyauteries cruciales pour la sûreté : la liste des réacteurs nucléaires concernés s’allonge !
Communiqué du 14 janvier 2022 de Réseau sortir du nucléaire
En ce début d’année, les quatre réacteurs les plus puissants du parc, Chooz et Civaux, sont à l’arrêt suite à la détection d’une anomalie générique préoccupante (fissures sur une tuyauterie du système d’injection de sécurité) qui concerne au moins trois d’entre eux. Ce 13 janvier, l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire a annoncé que le réacteur n°1 de la centrale nucléaire de Penly (Seine-Maritime) était également concerné par ce défaut, information confirmée par EDF. Cette découverte appelle une remise en question du contrôle de la sûreté et des choix énergétiques français, reposant sur un nucléaire dont la fiabilité supposée n’est pas au rendez-vous.
Cette anomalie soulève de nombreuses interrogations concernant l’état de sûreté du parc. Selon Karine Herviou , directrice générale de l’IRSN, « On ne sait pas s’il n’y a pas de problèmes ailleurs. EDF est en train de revoir tous les enregistrements [des contrôles effectués dans le passé sur le parc] ». Un tel aveu sonne comme une remise en question de la qualité des contrôles et de l’analyse des données effectués jusqu’ici. Ces trois dernières années, plus de 10 réacteurs des paliers potentiellement concernés ont connu leur 2ème ou 3ème visite décennale sans que ce problème n’attire l’attention. Faut-il en conclure que les investigations menées étaient superficielles, et ce d’autant plus pour celles effectuées sous le Covid ?
Ce défaut générique entraînant la défaillance imprévue des plus puissants réacteurs du parc, pose également de nombreuses questions d’un point de vue énergétique. Cette situation apporte la preuve renouvelée que le nucléaire, présenté comme fiable par ses partisans, peut s’avérer intermittent. Surtout, elle survient alors même que la disponibilité du parc est historiquement basse, laissant craindre un conflit dangereux entre sûreté et sécurité d’approvisionnement électrique si d’autres réacteurs sont encore concernés. Un risque sur lequel l’Autorité de sûreté nucléaire alerte depuis longtemps déjà [1]…
Entre les retards à répétition pour l’EPR de Flamanville et les défaillances de réacteurs, les prévisions d’EDF sont à revoir. À moyen terme, tabler sur la prolongation massive du parc à 50 ans et plus, alors que même les plus récents réacteurs connaissent des défauts inquiétants, apparaît comme un scénario bien hasardeux et une dangereuse prise de risque, sans même parler d’envisager de nouveaux réacteurs qui accumuleront retard sur retard.
La découverte de ce défaut doit sonner comme un avertissement pour abandonner des projets irréalistes et prendre d’urgence le virage de la sobriété et des énergies renouvelables.
Contact presse :
Martial Chateau – 06 45 30 74 66
Notes
[1] Déjà, en 2002, Claude-André Lacoste alertait les parlementaires : » L’obsession est l’apparition d’un problème de sûreté qui soit en même temps générique et grave. Pour illustrer mon propos, en cas de problème de sûreté générique et grave, je serais conduit à aller voir le Premier Ministre et à lui dire : « Monsieur le Premier Ministre, vous avez le choix entre deux décisions possibles : première version, on coupe l’électricité ; deuxième version, on continue à faire fonctionner le parc nucléaire d’EDF dans un mode dégradé. ». Ce n’est vraiment pas le genre de circonstances dans lesquelles je souhaite que moi-même ou mon successeur, nous nous trouvions. »