Cambodge: les casinos chinois illégaux du crime organisé de Sihanoukville mauvais coté de la route de la soie

Cambodge : à Sihanoukville, les « cités interdites » du crime organisé chinois

Par  

Publié le 14 janvier 2022 à 16h29, mis à jour hier à 17h08

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/01/14/cambodge-a-sihanoukville-les-cites-interdites-du-crime-organise-chinois_6109512_3210.html

ENQUÊTE

Grand bénéficiaire des « nouvelles routes de la soie », le Cambodge hérite également de leurs effets délétères, comme à Sihanoukville qui attire les grands projets mais aussi les casinos illégaux aux airs de camps de travail forcé.

Les Cambodgiens l’appellent « Chinatown » : onze barres de onze étages chacune, en forme de « U » géant, situées à moins de 200 mètres de la plage d’Otres, à Sihanoukville, célèbre pour son sable blanc. Les touristes y ont l’habitude de partager des barquettes de fruits de mer, le crépuscule venu, sur des sièges en plastique loués quelques riels, la monnaie cambodgienne, à un marchand ambulant. Mais, depuis la crise sanitaire liée au Covid-19, les pique-niqueurs sont rares. Sihanoukville, avec ses routes à quatre voies à peine tracées, est maculée de chantiers inachevés – on compte cent immeubles en construction. Au milieu de ces squelettes noirs, Chinatown ressemble à une base fortifiée. A l’entrée, des gardes surveillent deux grands portails équipés de caméras.

Le complexe de Victory Hill, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVANb POUR « LE MONDE »

Chinatown n’est que l’un de la douzaine de complexes spécialisés dans les jeux d’argent et les arnaques en ligne clandestins installés au Cambodge. Il y a aussi White Sand 3, avec son entrée digne d’un camp de travail et ses fenêtres aux barreaux sinistres ; Victory Hill, dont plusieurs tours inachevées enserrent de gros immeubles. D’autres centres similaires existent aussi aux frontières avec la Thaïlande et le Vietnam. Dans leurs enceintes vivent et travaillent plusieurs dizaines de milliers de personnes, sous la férule de patrons chinois en accointance avec des gangsters d’horizons variés.

Le « plat où l’on saigne le cochon »

Ces « parcs d’investissement dans les industries digitales », selon leur désignation officielle, emploient – souvent sous la contrainte – une main-d’œuvre essentiellement chinoise. Covid-19 oblige, ils se sont diversifiés, enrôlant des Khmers et des étrangers, afin de pénétrer de nouveaux « marchés ». « Ma mission était de trouver des “clients” dans cinq pays en Europe, dont la France, l’Espagne et l’Italie », explique Sem Chakrya (un pseudonyme), une Khmère de 27 ans employée à Chinatown, dans le mystérieux complexe d’Otres, au cours de l’été 2021. « J’avais quatre smartphones, chacun affichant un profil différent, mais doté de la même photo : celle d’une jolie fille de type européen », poursuit-elle. La jeune femme de la photo, dont elle ignore la nationalité, était sur place, coordonnant les activités avec le manageur chinois, discutant en visioconférence avec les « clients », si nécessaire.

Chakrya n’est qu’un chaînon de ce que l’on nomme en mandarin le sha zhu pan, c’est-à-dire le « plat où l’on saigne le cochon ». La victime est d’abord harponnée dans des sites de rencontre, puis incitée à participer à des loteries et autres jeux en ligne, voire à investir dans la cryptomonnaie. Il s’agit de l’appâter en la laissant d’abord gagner de petites sommes, d’engraisser sa « tirelire », avant de la ruiner en vidant son compte. Pour lutter contre ces arnaques, devenues un fléau en Chine, Pékin a multiplié les mesures répressives, entraînant la relocalisation de ces activités dans des pays peu régulés du Sud-Est asiatique. S’est ainsi constitué un arc chinois de la criminalité en ligne, s’étendant des Philippines à la Birmanie, en passant par le Laos et le Cambodge, et dont Sihanoukville fait figure de « capitale ».

« Ce phénomène, c’est la face cachée des routes de la soie », estime la chercheuse française Elsa Lafaye de Michaux, qui pilote un projet de recherche sur l’influence chinoise en Asie du Sud-Est, au sujet de ce côté pervers de la spectaculaire percée chinoise au Cambodge. Xigang (nom de Sihanoukville en mandarin signifiant le « port de l’Ouest ») en est l’une des pièces maîtresses. Doté d’un accès stratégique sans pareil sur le golfe de Thaïlande, le site est grandiose : une péninsule en pente douce, qui s’avance vers le couchant, bordée de longues plages et d’îlots boisés. Sa superficie est presque la même que celle de la zone économique spéciale de Shenzhen en Chine (près de 2 000 kilomètres carrés). Sihanoukville compte aujourd’hui 90 000 habitants et la province homonyme, 310 000 – soit l’équivalent de la population de Shenzhen… en 1982.

Le premier ministre cambodgien, Hun Sen, et son bienfaiteur chinois ont pour ambition de transformer la province de Sihanoukville en futur « Shenzhen de l’Asie du Sud-Est »

Or, depuis que le Cambodge a rejoint, en 2016, les « nouvelles routes de la soie », les projets chinois pleuvent sur le « port de l’Ouest ». Une autoroute, dont le coût est estimé à 2 milliards de dollars (1,7 milliard d’euros), va relier la ville à la capitale, Phnom Penh, située à 200 kilomètres au nord-est. Parmi d’autres projets-clés, une centrale à charbon et un port en eau profonde sont en construction à Stung Hav, à 15 kilomètres de Sihanoukville – une région que le premier ministre cambodgien, Hun Sen, et son bienfaiteur chinois ont pour ambition de transformer en futur « Shenzhen de l’Asie du Sud-Est ».

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Les Etats-Unis sanctionnent le Cambodge pour sa proximité avec la Chine

Au nord, à 40 kilomètres à vol d’oiseau, dans la province voisine de Koh Kong, une cité touristico-industrielle de 360 kilomètres carrés, à Dara Sakor, doit accueillir deux ports et un aéroport – aujourd’hui presque achevés. A une dizaine de kilomètres à l’est de Sihanoukville, la baie est en cours de poldérisation pour y bâtir une smart city (baptisée « Ream City ») de plus de 800 hectares. Un temps interrompus, ces grands travaux ont repris, dans l’urgence de renouer avec l’avenir radieux de la « future Shenzhen » : en 2021, la province a été désignée « zone économique spéciale polyvalente », et l’élaboration d’un nouveau plan directeur confiée à l’Institut de planification urbaine de Shenzhen. « On ne veut pas que Sihanoukville ne dépende que du tourisme et des casinos, on veut diversifier »,explique au Monde Long Dimanche, vice-gouverneur de la province.

Les deux lions, symboles de Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »
Un vendeur de bouées sur la plage d’Otres, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »

Des casinos en ligne

Il faut dire que le moteur du « miracle » chinois de Sihanoukville – tourisme et casinos – s’est un peu enrayé. Cela avait pourtant commencé comme un feu d’artifice. En 2017, le gouvernement cambodgien y avait attribué des licences à soixante-quinze établissements de jeux, et autorisé les « casinos en ligne » (avec des caméras filmant en temps réel le croupier qui obéit aux instructions des joueurs, situés le plus souvent en Chine). Selon Ben Lee, fondateur d IGamiX, une société de consulting basée à Macao, cité par la revue hebdomadaire japonaise Nikkei Asia,en 2020, les revenus liés aux jeux à Sihanoukville ont alors atteint 3,5 à 5 milliards de dollars par an – dont 90 % générés par quelque quatre cents casinos virtuels, que les autorités cambodgiennes sont incapables de contrôler.

Pour la seule année 2018, selon les autorités de la ville, un milliard de dollars ont été investis dans des projets immobiliers, résidentiels et commerciaux. Des dizaines de gratte-ciel et de complexes hôteliers, avec casino attenant, ont alors surgi de terre, tels les luxueux Xihu ou Jinbei, avec leurs Rolls et leurs Hongqi (limousines chinoises) stationnées devant leurs portes, ou le sulfureux et bas de gamme Goddess of Liberty : quelques étages de béton surplombant une cour intérieure avec piscine, avec vue sur une carcasse d’immeuble inachevé et une plage artificielle.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Au Cambodge, villes nouvelles, polders et casinos sortent de terre

En 2018, la province a attiré 2 millions de touristes, pour la plupart venus de Chine. Quant au nombre de résidents chinois, il s’élève alors officiellement à 180 000 – beaucoup plus en réalité. A cette époque, la majorité des restaurants et des commerces de Sihanoukville sont tenus par des Chinois. De 2016 à 2019, le prix du terrain a décuplé : « En 2019, c’était très à la mode de partir travailler à Sihanoukville. Ça voulait dire travailler moins pour gagner plus, ce à quoi rêvent les jeunes en Chine », raconte Gavin, 31 ans, un Chinois de la province du Sichuan, arrivé en 2019 pour vendre de la bande passante (vitesse de téléchargement par Internet) et qui, depuis, a rejoint une ONG d’aide à l’enfance défavorisée.

Enlèvements, règlements de comptes, drogues, prostitution… Autant de casse-tête pour la police de la ville, car délinquants et victimes sont le plus souvent des Chinois

Sihanoukville agit alors comme un aimant, attirant les crapules venues de Chine, de Hongkong, de Macao et de Taïwan. La chronique des faits divers locaux s’allonge : enlèvements, règlements de comptes, drogues, prostitution… Autant de casse-tête pour la police de la ville, car délinquants et victimes sont le plus souvent des Chinois. Le 12 décembre 2021, une opération de police sino-cambodgienne conduit à l’interception d’un véhicule chargé d’une tonne et demie de kétamine (un anesthésique puissantdétourné en drogue euphorisante) sur la route menant à Sihanoukville. Trois Taïwanais sont arrêtés. Un raid mené près d’une usine de mangues, où la drogue aurait été produite, entraîne une fusillade. Le malfaiteur, un autre Taïwanais, est tué.

La Chine réalise aussi qu’elle perd des centaines de milliards de yuans, qui quittent le pays sous forme de cryptomonnaie et via les applications de paiement en ligne. Sous la pression de Pékin, le gouvernement de Hun Sen annonce alors que les licences des casinos virtuels ne seront pas renouvelées à partir de janvier 2020. Quant au gouvernement chinois, il adopte une loi interdisant toute sollicitation de ses citoyens pour des activités de casino en ligne de part et d’autre de ses frontières. La peine encourue est de dix ans de prison. A ces restrictions s’ajoute, en mars de la même année, l’irruption du Covid-19, qui entraîne le départ de dizaine de milliers de Chinois de Sihanoukville. « Regardez tous ces chantiers à l’arrêt ! Un patron chinois avait loué un terrain pour y construire un casino ou un hôtel. Il est reparti et ne paie plus le loyer, laissant une carcasse en béton au propriétaire », se désole Ouk Chetany, ancien élu d’une commune de Sihanoukville.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Commerce : Bruxelles sanctionne le Cambodge pour violation des droits humains

M. Ouk, ancien membre de la principale coalition d’opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (Cambodia National Rescue Party, CNRP), avait dû quitter ses fonctions quand Hun Sen, au pouvoir depuis trente-six ans, avait décidé en 2017 de dissoudre le CNRP pour se débarrasser de ses opposants. Cet accès d’autoritarisme n’a pas contribué à assainir le climat de prédation régnant dans la cité portuaire. Parce qu’il refusait de rejoindre le Parti du peuple cambodgien (PPC) au pouvoir, Ouk Chetany fut condamné à deux ans de prison pour « accaparement illégale de terres » : il avait continué à aider ses anciens administrés à défendre leurs droits face à un projet d’infrastructure…

Les enseignes chinoises sur les bâtiments du complexe Chinatown, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »
Des Chinois au balcon du casino en ligne White Sand 3, à Sangkat Muoy, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »
Des ouvriers cambodgiens travaillent sur une site de construction derrière un des bâtiments du complexe Chinatown, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »

Battu et défenestré

Avec la pandémie, les « parcs digitaux » ont pris la relève des casinos, qui leur étaient affiliés ou dont ils étaient partenaires, fermés pour raison sanitaire ou par manque de touristes. Leurs employés – chinois ou étrangers –, dont les papiers d’identité ont été confisqués, se sont vus confinés et interdits de sortie. Des mois fastes ont repris en catimini, les opérations d’arnaque sur Internet prenant le pas sur les tables de jeux en ligne.

Pékin, qui avait mis en place une force d’intervention conjointe avec Phnom Penh, en 2019, pour mieux policer ses citoyens (avec une centaine de Chinois appréhendés chaque année puis rapatriés), est handicapé par son auto-isolement. Il recourt depuis à des expédients : Gavin, le Sichuanais, est par exemple régulièrement appelé par la police de sa région natale lui demandant des justificatifs de son emploi à Sihanoukville. Les rares avions à destination du Cambodge sont minutieusement contrôlés : le 25 novembre 2021, la moitié des passagers d’un vol pour Phnom Penh au départ de Canton, soit une centaine de personnes, se sont vu refuser l’embarquement après vérification par la police de leurs téléphones portables et de leurs justificatifs.

Sem Chakrya, la Cambodgienne qui a travaillé au Chinatown d’Otres à l’été 2021, a pu démissionner au bout d’un mois, car elle était khmère. « Je ne voulais pas tromper des gens. Et puis je ne pouvais pas supporter l’ambiance, les gardes devant les ascenseurs et les portes. Il y avait beaucoup de tension. Les Chinois sont déprimés. L’un d’entre eux s’est suicidé quand j’y étais », dit-elle dans le préfabriqué de plain-pied où elle vit avec sa mère et ses frères, à quelques encablures de Chinatown. Quelques mois après son départ, elle a reçu un message d’un groupe Facebook d’employés khmers incitant à diffuser la photo barrée du sigle R.I.P.  (« repose en paix ») d’un jeune Vietnamien de Chinatown : il avait été battu et défenestré par un patron chinois qui a prétendu qu’il était drogué et s’était suicidé, précise le message.

Les arnaques en ligne font au moins deux victimes : le « client », en Chine ou à l’étranger, qui est trompé, et l’exécuteur de l’arnaque maintenu en quasi-esclavage, parfois « revendu » à un autre employeur

Pour cause de pénurie de main-d’œuvre, de nombreux Chinois et étrangers sont retenus contre leur gré dans les « cités interdites » des jeux en ligne. « Avant le Covid, les gens travaillaient six mois, puis s’en allaient. Tout à coup, les vols ont été annulés, et comme ils ne pouvaient être remplacés, ils ont été forcés à rester », assure Huang Yan, un jeune journaliste chinois travaillant à Phnom Penh pour un média en ligne en mandarin. Le quotidien cambodgien, quasi-officiel, Khmer Times a mentionné Chinatown pour la première fois en août 2021, dans un article révélant que quatre citoyens philippins avaient été « délivrés » du complexe. En octobre, ce sont quarante et un travailleurs indonésiens qui avaient été sortis de Chinatown par la police cambodgienne, sur pression de leur ambassade. Le 24 novembre, c’étaient au tour de cent trois Thaïlandais d’être « libérés » d’un complexe près de Pursat, non loin de la frontière avec la Thaïlande. Le responsable de la lutte contre le trafic humain de la police thaïlandaise avait déclaré, dans un communiqué de presse, que « [les victimes] avaient subi des violences physiques, des extorsions financières, des séquestrations ou privations de nourriture ». Trois autres « transferts » de Thaïlandais ont eu lieu depuis.

Selon des informations transmises au Monde, un Français d’une trentaine d’années résidant au Cambodge a passé deux mois de l’été 2021, son passeport confisqué, dans un autre complexe situé dans une province du sud du pays. Il avait répondu à une annonce parue sur Facebook, promettant un salaire de 1 100 dollars, et passé deux entretiens d’embauche avec un « employeur » chinois.La police de l’immigration est intervenue après que des proches ont alerté les autorités cambodgiennes. Le jeune homme n’a pas souhaité s’exprimer.

Un garde cambodgien surveille le complexe de Victory Hill, à Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »

En réalité, les policiers ne pénètrent pas dans ces « cités interdites »  : « Ils négocient avec les gérants, puis les employés concernés sont emmenés dans un commissariat », explique Huang Yan. Les arnaques en ligne font donc en général au moins deux victimes : le « client », en Chine ou à l’étranger, qui est trompé, et l’exécuteur de l’arnaque maintenu en quasi-esclavage, parfois « revendu » à un autre employeur. « Deux gars de mon dortoir étaient des cadors, ils arrivaient à soutirer environ 500 000 yuans [69 000 euros] par mois à leurs victimes, et en gagnaient 90 000 [12 460 euros] », confie Xiao Xiong, un Chinois de 23 ans qui préfère user d’un pseudonyme, car il attend, dans une planque de Phnom Penh, un vol pour la Chine, prévu fin janvier.

« Quinze heures de travail par jour »

Xiao Xiong était arrivé fin juillet 2021 au Cambodge, en provenance de Tongliao, en Mongolie-Intérieure, pour ce qu’il croyait être un travail de promotion des jeux en ligne, sur les conseils d’un camarade de jeu vidéo. Il s’est retrouvé dans une zone économique spéciale de la région de Pursat. « On m’a dit qu’on allait m’expliquer comment saigner le cochon à la mode de l’Asie du Sud-Est. Je ne savais pas ce que cela voulait dire »,raconte le jeune homme au visage émacié et aux cheveux ras. On lui avait alors fourni des profils sur des applications de rencontre chinoises.

Xiao Xiong, une victime chinoise d’une société de jeux en ligne, attend, dans sa chambre près de l’aéroport international de Phnom Penh, son vol pour la Chine prévu à la fin du mois de janvier. Ici, le 4 janvier 2022. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »

Xiao Xiong a dû ruser. Ses employeurs l’avaient prévenu qu’il lui faudrait payer 200 000 yuans (27 600 euros) de dédommagement s’il voulait partir, et, sous prétexte que le jeune homme « ne veut pas arnaquer », ne lui versaient qu’une fraction – 400 dollars – des 2 000 dollars mensuels promis. « Un jour de travail normal, c’était quinze heures, cinq minutes pour une cigarette et trente minutes pour manger. Sans jour férié. Dans ces conditions, j’aurais gagné davantage en Chine », lâche-t-il, dépité, alors qu’il voulait économiser pour ouvrir une affaire à son retour à Tongliao.

Grâce à un téléphone portable dissimulé, il avait tenté d’alerter la police, en vain – celle-ci a prévenu ses employeurs qui l’ont aussitôt menacé –, puis, finalement, avait interpellé le premier ministre… sur la page Facebook de ce dernier : Cher Premier ministre Hun Sen, j’ai été enlevé et détenu au Cambodge, et battu. Je suis Chinois », avait-il écrit en anglais. Il a été libéré deux jours plus tard, début novembre.

Il est aujourd’hui sous la protection de Chen Baorong, un sexagénaire chinois originaire du Hubei, au corps mince et noueux, sculpté par des années de labeur dans une mine d’or du Cambodge. Arrivé au début des années 2000, M. Chen a épousé une Cambodgienne un an plus tard. Il a fait fortune en une décennie. En 2020, à Phnom Penh, il voit deux Chinois qui s’acharnent sur un troisième. Il prend sous sa protection l’homme battu, qui lui raconte s’être enfui d’un centre d’opérations de fraude en ligne. Chen Baorong l’héberge ; d’autres victimes obtiennent son contact. « Je recevais jusqu’à dix appels à l’aide par jour », dit-il, puis des menaces et des tentatives de le soudoyer. Les rescapés sont cachés dans un hôtel, le temps que l’ambassade régularise leurs papiers et qu’ils puissent se payer un vol de retour – dont le prix atteint aujourd’hui plusieurs milliers d’euros.

Les « Oknha », les oligarques khmers, sont présents dans les casinos, ce qui favorise de multiples passerelles entre les diverses machines à laver l’argent sale

M. Chen est désormais à la tête d’une équipe d’une centaine de personnes qui font jouer leurs guanxi, leurs « relations personnelles », là où les requêtes officielles sont court-circuitées par des intérêts puissants. Ces bons samaritains chinois sont souvent des patrons d’usine à Sihanoukville, ou des commerçants arrivés au Cambodge bien avant cette vague de l’argent facile. Grâce à eux, deux cents Chinois ont été libérés des griffes de la mafia du jeu, depuis janvier 2021. Chen Baorong estime qu’environ 40 % des milliers d’employés chinois des « parcs digitaux » participent volontairement aux opérations illégales pour gagner de l’argent, mais que le reste le fait sous la contrainte.

Chen Baorong, un chef d’équipe chinois de Cambodia-China Charity Team (CCCT), qui vient en aide aux victimes chinoises, dans son bureau à Phnom Penh, le 4 janvier 2022. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »

Depuis le début de la pandémie, nombre d’entre eux sont acheminés clandestinement par des « têtes de serpent », c’est-à-dire des passeurs, basés dans la province du Fujian. « Ils arrivent par bateau, puis sont vendus aux sociétés de jeux en ligne. Au début, les bateaux allaient directement de la Chine au Cambodge, mais les contrôles se sont renforcés. Récemment, de petites embarcations les emmènent de l’île de Hainan jusque dans les eaux internationales, où les attendent de plus gros bateaux. Un dernier transfert s’opère avant d’accoster au Cambodge. Les plus jeunes, notamment les mineurs, n’ont pas de papiers », décrit M. Chen. Des détails que confirment des témoignages de Chinois, publiés dans la presse cambodgienne, mais aussi la police de l’immigration cambodgienne et les autorités chinoises.

Des Chinois mangent devant un restaurant chinois de Sihanoukville, le 19 décembre 2021. PHILONG SOVAN POUR « LE MONDE »

En associant des casinos aux routes de la soie chinoises, le Cambodge de Hun Sen a ouvert la boîte de Pandore : les gigantesques projets touristico-industriels de Sihanoukville et des environs impliquent tous d’influents entrepreneurs : les Oknha, un titre désignant les oligarques khmers, parmi lesquels une poignée de Chinois naturalisés, adoubés par le gouvernement à la suite de substantielles donations. Les Oknha sont présents dans les casinos, ce qui favorise de multiples passerelles entre les diverses machines à laver l’argent sale.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés Au Cambodge, villes nouvelles, polders et casinos sortent de terre

La cryptomonnaie de « Dent cassée »

Parmi les grands requins frayant dans l’univers trouble d’un pays aux plus mauvaises notes d’Asie du Sud-Est en matière de corruption et de blanchiment d’argent figure Wan Kuok-koi, le président du groupe Dongmei, plus connu sous le surnom de Broken tooth (« Dent cassée ») : ancien chef, à Macao, de la 14K, deuxième plus puissante triade de Hongkong, il s’est lancé, en 2012, après quatorze ans de prison, dans une carrière d’entrepreneur en cryptomonnaie (sa monnaie pour joueurs est baptisée Dragon coin) et dans l’immobilier en Asie du Sud-Est, en particulier au Cambodge où il a fondé, en 2018, le siège de l’« association mondiale de la culture et de l’histoire des Hongmen ».Lire aussi Article réservé à nos abonnés  A Macao, sortie de prison grand style pour « Dent cassée »

Les Hongmen, une notion qui renvoie à la genèse des triades dans la Chine ancienne, forment un réseau international d’associations, implanté à Taïwan, Hongkong et Macao, mais aussi au sein des diasporas chinoises, dont « Dent cassée » est un acteur-clé. Ils sont soutenus en sous-main par le Front uni – la branche du Parti communiste chinois chargée des opérations d’influence chez les Chinois de l’étranger – pour leur capacité de mobilisation nationaliste et d’infiltration. Le site de l’association cambodgienne de « Dent cassée » promet ainsi « d’assister les entrepreneurs le long des routes de la soie », en développant des zones économiques spéciales et en créant une « société de sécurité », la Hongmen Security Company.

Sous l’Empire britannique, la quête de débouchés des marchands d’opium et des compradors, ces autochtones inféodés aux intérêts européens, ne nourrissait-elle pas les visées stratégiques de Londres, et vice-versa ? La grande poussée expansionniste chinoise impulsée sous Xi Jinping charrie, elle aussi, toutes sortes d’acteurs, dont il est d’abord exigé loyauté et patriotisme. Jusqu’au jour où Pékin considérera que la prolifération du crime organisé sur les routes de la soie au Cambodge est devenue trop embarrassante et qu’elle nécessite un grand nettoyage.

.Brice PedrolettiSihanoukville, envoyé spécial

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire