Vaccins contre le Covid-19 : faudra-t-il une quatrième dose ?
A l’instar de nombreux pays occidentaux, les autorités sanitaires françaises s’interrogent sur la nécessité d’une nouvelle injection pour les personnes ayant reçu leur rappel il y a plus de quatre mois.
Par Nathaniel HerzbergPublié aujourd’hui à 05h23, mis à jour à 10h33
Temps de Lecture 7 min.

La question devient désormais lancinante. Face au déferlement de la vague Omicron, une quatrième dose de vaccin contre le Covid-19 est-elle inéluctable ? Les antivax dénoncent déjà ce qu’ils considèrent comme une fuite en avant aveugle. A l’autre extrémité du spectre, les premiers vaccinés, ceux qui ont reçu leur rappel en septembre ou octobre 2021, s’interrogent sur les conséquences de la perte d’efficacité du vaccin dans le temps, particulièrement vis-à-vis du nouveau variant. Souvent âgés ou souffrant de comorbidités, ne risquent-ils pas de voir leur système immunitaire dépassé par les ruses du supermutant ?
Le sujet peut sembler simple, se réduire au suivi épidémiologique des triples vaccinés et à l’analyse des performances éventuelles d’une injection supplémentaire. Sauf que ces données, pour l’heure, restent parcellaires. Et que plus que jamais, la décision va dépendre de la situation épidémiologique, de la faisabilité d’un tel déploiement – alors que la priorité affichée reste la troisième dose – et de ses conséquences sur la confiance en la vaccination.
Bref, une équation particulièrement complexe, à laquelle le ministère de la santé a apporté, mardi 11 janvier, lors d’un point-presse, une réponse particulièrement prudente : « La quatrième dose, elle est encore en discussion, il est encore trop prématuré pour se prononcer sur le sujet. » « On fera comme les autorités scientifiques nous diront de faire », a-t-il poursuivi. Et d’ajouter : « Dans les autres pays européens, on est tous à peu près au même stade sur ces questions, en attente de position des autorités scientifiques. »
Israël et le Chili sautent le pas
En réalité, tous les pays occidentaux hésitent. Ou presque. Israël, qui, depuis le début de la pandémie, fait figure de champion de la vaccination, a officiellement entamé, lundi 3 janvier, une campagne d’administration d’une quatrième dose à tous ses citoyens âgés de plus de 60 ans. Le ministère israélien de la santé a appuyé sa décision sur deux études. Une première, épidémiologique, réalisée sur les 850 000 personnes de plus de 60 ans ayant reçu le rappel, a montré que, quatre mois après l’injection, le risque d’infection était multiplié par trois. Des chiffres que la poussée d’Omicron risquait d’aggraver, compte tenu des capacités du variant à échapper aux anticorps générés par le vaccin.null
La seconde analyse a suivi 154 professionnels de santé qui avaient reçu leur rappel avant le 20 août 2021 et se sont vu proposer la fameuse quatrième dose. Une semaine plus tard, leurs anticorps avaient été multipliés par cinq et aucun effet indésirable préoccupant n’avait été observé. Le chef du comité vaccinal israélien a également mis en avant le contexte, à savoir « le taux énorme » de contamination par le nouveau variant. A l’autre bout du monde, le Chili a lui aussi sauté le pas. Lundi 10 janvier, il a commencé à offrir une quatrième dose à toutes les personnes immunodéprimées et, à partir du 1er février, viendra le tour de l’ensemble de la population âgée de plus de 55 ans.
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Le Royaume-Uni a choisi la voie inverse. Comme Jérusalem, Londres a pourtant conduit jusqu’ici une campagne d’immunisation précoce et vigoureuse, poussée par son très proactif comité sur la vaccination et l’immunisation (JCVI). Mais cette fois, les conseillers du gouvernement ont appuyé sur le frein.
Dans un avis rendu vendredi 7 janvier, ils ont estimé que « les dernières données montraient que la dose de rappel continuait d’apporter un haut niveau de protection contre les formes sévères provoquées par le variant Omicron chez les personnes âgées ». Trois mois après la troisième dose, l’efficacité contre l’hospitalisation chez les plus de 65 ans resterait de 90 %. Avec deux doses, en revanche, cette protection n’est que de 70 % après trois mois et de 50 % après six mois. La recommandation du comité tient donc en trois principes : pas de besoin immédiat de quatrième dose, priorité au premier rappel dans tous les groupes d’âge, appel aux non-vaccinés afin qu’ils commencent leur immunisation.
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Hésitations stratégiques
Aux Etats-Unis, enfin, Anthony Fauci, le conseiller de la Maison Blanche sur le Covid-19, a indiqué, le 24 décembre 2021, qu’une décision sur la quatrième dose lui semblait « prématurée », insistant sur l’importance du premier rappel et sur le manque de données. Mais, cinq jours plus tard, il a précisé qu’une telle perspective lui apparaissait « concevable », au vu, notamment, de la poussée d’hospitalisations dans certains Etats.
Ce spectre particulièrement large traduit les hésitations stratégiques actuelles. Faut-il tout faire pour endiguer le raz de marée qui, d’ici à deux mois, pourrait avoir touché 50 % de la population européenne, comme l’a annoncé l’Organisation mondiale de la santé (OMS), au risque de faire exploser les services hospitaliers ? Ou faire confiance en la capacité du premier rappel à prévenir les formes graves, quitte à laisser courir le virus ?
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« C’est la seule vraie inconnue, indique l’infectiologue Odile Launay, coordinatrice du centre de vaccinologie Cochin-Pasteur. La baisse des anticorps dans le temps va s’accompagner d’une baisse d’efficacité sur l’infection. Mais va-t-on la retrouver sur les formes sévères ? Si c’est le cas, notamment pour les personnes âgées ou souffrant de comorbidités, il faudra se résoudre à une quatrième dose, du moins pour elles. Mais nous manquons encore de données. »
Les études israéliennes et britanniques offrent certes des indications potentiellement précieuses. Mais chaque pays présente des profils de vaccination et un niveau d’infection particulier. En France, le talon d’Achille reste la proportion relativement élevée de personnes âgées encore non vaccinées et l’ampleur de la vague. Une déferlante qui frappe actuellement. « C’est tout le paradoxe, admet Daniel Floret, vice-président de la commission technique des vaccinations à la Haute Autorité de santé (HAS). Pour jouer pleinement son rôle, la quatrième dose devrait être donnée maintenant. Mais nous n’avons pas encore toutes les données scientifiques nous permettant de savoir si cette nouvelle étape est nécessaire. »
« Il y a du pour et du contre »
Faut-il prendre le risque d’attendre, mettre peut-être en danger les plus fragiles ? Ou, au contraire, sauter le pas, quitte à menacer tout l’édifice… pour rien. Président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale (COSV), Alain Fischer reconnaît qu’il n’y a « pas d’argument décisif, il y a du pour et du contre ».
En faveur d’une quatrième dose, il aligne plusieurs arguments : « D’abord, la circulation massive d’Omicron et de Delta. Même si le nouveau variant est moins sévère, l’effet de masse fera qu’on aura des conséquences hospitalières lourdes. Ensuite, l’érosion de l’efficacité sur les infections a été observée en population générale, ça risque d’être pire pour les personnes fragiles. Il n’y a pas d’inquiétude sur les effets indésirables : la campagne de rappel s’est très bien passée et les personnes âgées font moins de réactions que les autres. Sur le plan de l’organisation, c’est faisable. 1,2 million de personnes ont reçu un rappel en septembre [2021], puis 1,6 million en octobre. On peut les revacciner sans perturber le rythme du premier rappel, qui est essentiel… »
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Beaucoup d’arguments favorables, on le voit. Sauf que l’immunologue en a autant de l’autre côté de la balance. « Le premier rappel donne déjà une très bonne protection contre les formes graves de Delta, il est bien possible qu’il fasse de même avec Omicron, et pendant longtemps. Or, c’est notre priorité. On ne sait pas non plus quelle protection supplémentaire offrirait la quatrième dose sur les personnes fragiles. Les données israéliennes, déjà très limitées, portent sur des soignants, un autre profil. Ne risque-t-on pas aussi de nourrir le discours antivax ? Sans compter que 27 % des plus de 65 ans n’ont pas encore reçu leur rappel : ne va t-on pas les décourager en laissant penser que ça ne sert à rien puisqu’il faudra y retourner trois mois plus tard ? »
Pour Alain Fischer, une décision positive ne pourrait concerner « que ces groupes à risque, pas la population générale, qui, de toute façon, ne serait éligible qu’après la vague Omicron ». Il attend une nouvelle série de données, vendredi 14 janvier, qui devrait permettre au COSV de rendre un avis « rapide ».
« On risque de fatiguer la population »
Celui de la HAS devrait suivre, une ou deux semaines plus tard. Avec une nouvelle difficulté : « Nous n’avons pas de cadre réglementaire pour le moment, indique Daniel Floret. L’EMA [Agence européenne des médicaments] n’a pas étendu l’autorisation de mise sur le marché à une quatrième dose. » Aucun laboratoire ne l’a même demandée. Interrogé sur cette perspective, mardi 11 janvier, Marco Cavaleri, directeur de la stratégie vaccinale de l’agence, s’est montré très réservé devant la perspective d’un rappel tous les quatre mois. « On risque de surcharger le système immunitaire et de fatiguer la population », a-t-il averti.
Le même jour, le groupe technique de l’OMS sur les vaccins s’est montré plus frileux encore : « Une stratégie de vaccination basée sur des rappels répétés a peu de chances d’être appropriée ou viable », a-t-il indiqué, du moins si ceux-ci utilisent les produits actuels. Il réclame des vaccins adaptés à Omicron ou, mieux, à plusieurs variants. Sauf que les premiers ne seront homologués, au mieux, qu’en avril ou mai, avertit l’EMA ; les seconds restent en phase de développement. « C’est pourtant maintenant qu’il faut choisir », avertit Alain Fischer.Covid-19: le Danemark donne le feu vert à la quatrième dose
Frappé de plein fouet par la vague Omicron, le Danemark a annoncé, mercredi 12 janvier, un « nouveau chapitre avec la décision de proposer une quatrième dose aux citoyens les plus vulnérables » (immunodéprimés, malades de cancer…) qui ont reçu leur troisième injection au début de la campagne de rappel à l’automne, a déclaré le ministre de la santé, Magnus Heunicke. Grâce à la vaccination, « nous avons à nouveau le contrôle de l’épidémie », a avancé M. Heunicke.
Le ministre a également annoncé la réouverture, dimanche, des institutions culturelles fermées depuis le 19 décembre, avec une jauge de 500 personnes pour tous les événements en intérieur. Les bars et restaurants restent obligés de fermer à 23 heures, avec interdiction de servir de l’alcool entre 22 heures et 5 heures. La validité du passe sanitaire est réduite à cinq mois après la seconde dose, contre sept mois auparavant. 79,6 % de la population du pays scandinave est vaccinée.
Covid-19 : le Chili déploie la quatrième dose de vaccin
S’appuyant sur un dense réseau sanitaire de proximité, le pays garde une longueur d’avance en Amérique latine sur la vaccination.
Par Flora Genoux(Buenos Aires, correspondante)Publié hier à 16h30
Temps de Lecture 2 min.

Au cœur de l’été austral, lundi 10 janvier, le Chili a commencé à administrer la quatrième dose de vaccin contre le Covid-19. Les personnes immunodéprimées âgées de plus de 12 ans et dont la dernière injection date de plus de quatre mois ont été appelées à retendre le bras, soit environ 130 000 personnes, selon les précisions du ministère de la santé.
Le Chili devient ainsi le premier pays d’Amérique latine à mettre en œuvre ce nouveau rappel, dans la lignée d’une politique vaccinale l’ayant toujours placé parmi les pays les plus efficaces au monde en la matière. Plus de 92 % de la population cible de plus de 18 ans a terminé son schéma vaccinal, tandis que, dès la fin du mois de novembre 2021, le gouvernement a annoncé étendre la campagne aux enfants, dès l’âge de 3 ans.null
Le chef d’Etat sortant, Sebastian Piñera (droite, qui laissera sa place au président élu Gabriel Boric, gauche, le 11 mars), s’est ainsi félicité du « succès » du Chili : « Avec cette quatrième dose, nous cherchons à maintenir ce leadership et à protéger la santé et la vie de nos compatriotes. » Il a justifié : « L’expérience a montré que l’efficacité des vaccins et des rappels diminue avec le temps et avec l’apparition de nouveaux variants. »
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A partir du 7 février, les plus de 55 ans ayant reçu une troisième dose depuis au moins six mois seront à leur tour éligibles à un rappel (près de 260 000 personnes). La troisième dose a été déployée dès le mois d’août, et plus de 11 millions de personnes l’ont reçue, pour une population de 19 millions d’habitants.
Moindre efficacité de Sinovac
Depuis le début de la campagne, le Chili, pourtant logistiquement mis au défi par sa géographie, le pays s’étirant sur plus de 4 000 kilomètres le long de l’océan Pacifique, a pu s’appuyer sur un dense réseau sanitaire de proximité et une solide culture de la vaccination. Alors que d’autres pays de la région essuyaient des retards de livraison ou butaient sur les discussions avec les laboratoires, le pays a, dès début 2021, assuré ses stocks, en anticipant les négociations, d’abord avec la Chine, son premier partenaire commercial. C’est cependant la moindre efficacité du vaccin chinois Sinovac qui a rapidement mis en évidence l’importance d’une dose de rappel. Les vaccins Pfizer et AstraZeneca sont également injectés.
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Un mois après le premier cas de variant Omicron, confirmé le 4 décembre, le Chili a enregistré un rebond des nouvelles contaminations. Le 6 janvier, le pays comptabilisait le plus important nombre de tests positifs quotidiens depuis le 8 juillet 2021. Le ministre de la santé, Enrique Paris, a, ce jour-là, souligné « la notable différence » entre les deux réalités pandémiques.« Le 8 juillet, nous comptions 2 167 personnes en soins intensifs, sous assistance respiratoire, contre seulement 404 aujourd’hui (…), nous déplorions alors le décès de 186 personnes contre 30 aujourd’hui. » Le 12 janvier, le Chili enregistrait plus de 4 800 nouveaux cas – avec un taux de positivité s’établissant environ à 7 % – encore loin du pic de plus de 8 000 cas supplémentaires atteints au mois de juin 2021. « Je veux être franc, ce chiffre va augmenter », a cependant averti le président chilien lundi 10 janvier.
Flora Genoux(Buenos Aires, correspondante)