Thomas Piketty : « Emmanuel Macron porte une responsabilité écrasante dans la droitisation du paysage politique »

Thomas Piketty
Economiste
Le macronisme au pouvoir a déplacé une bonne partie des électeurs et des élus du centre gauche vers le centre droit, analyse l’économiste dans sa chronique.
Publié aujourd’hui à 03h17, mis à jour à 11h49
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Chronique.
Comment expliquer la droitisation extrême du paysage politique français ?
Même si la question est complexe et admet des réponses multiples, il ne fait guère de doute que l’expérience du macronisme porte une responsabilité écrasante.
Soyons clairs : la dispersion des candidatures à gauche et l’effet de découragement produit sur les électeurs contribuent aussi à expliquer cette situation. Cette explication est toutefois insuffisante. Si l’on additionne l’ensemble des candidats de gauche (socialistes, écologistes, « insoumis », communistes, etc.), on arrive péniblement, d’après la dernière enquête réalisée par Le Monde en décembre, à 27 % des intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle prévu le 10 avril 2022, contre 29 % en totalisant les deux candidats d’extrême droite (Zemmour et Le Pen), 17 % pour la candidate de droite (Pécresse) et 24 % pour le président sortant, qui, pour simplifier, peut être placé au centre droit, et est d’ailleurs de plus en plus perçu comme tel par les électeurs. Nulle part chez nos voisins on n’observe une telle faiblesse de la gauche. Les partis sociaux-démocrates, socialistes, travaillistes ou démocrates sont au pouvoir en Allemagne et en Espagne, ou en situation d’y revenir lors des prochaines élections au Royaume-Uni et en Italie.
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Il faut certes prendre en compte que le Parti socialiste a été au pouvoir en France pendant vingt ans au cours des quarante dernières années, ce qui a pu nourrir une lassitude particulière. Par comparaison, les sociaux-démocrates ont été au pouvoir seulement sept ans en Allemagne et les travaillistes treize ans au Royaume-Uni. Il n’y a qu’en Espagne que les socialistes ont été davantage au pouvoir, ce qui a d’ailleurs fini par alimenter une scission au sein de la gauche, avec l’émergence de Podemos, que les deux partis ont eu bien du mal à surmonter, pour finalement gouverner ensemble. En France, il aurait sans doute fallu que le centre gauche reconnaisse ses erreurs au pouvoir et se tourne davantage vers La France insoumise après la débâcle de 2017. Cela n’aurait peut-être pas suffi, mais il est toujours temps d’essayer.
Virulence
La droitisation extrême du paysage politique français peut également s’expliquer par d’autres facteurs spécifiques, à commencer par un traumatisme postcolonial et franco-algérien particulièrement virulent en France. La nostalgie de l’Algérie française et le terreau xénophobe qui entoure ces plaies toujours vives ont ainsi joué un rôle central dans l’émergence du lepénisme comme du zemmourisme.
Tout cela est vrai, mais insuffisant pour rendre compte de la situation actuelle. Si la France s’est particulièrement droitisée, c’est aussi et surtout parce que le macronisme au pouvoir a déplacé une bonne partie des électeurs et des élus du centre gauche vers le centre droit, et même de plus en plus loin vers la droite. Sur le plan économique, Macron a appliqué le programme de la droite : suppression de l’ISF, « flat tax » sur les dividendes, dérégulation du marché du travail, priorité absolue accordée aux « premiers de cordée », avec les conséquences que l’on sait lors de la crise des « gilets jaunes », et un discrédit durable apporté à toute idée de taxe carbone en France. S’étant fait voler sa plate-forme économique, la droite s’est alors lancée dans une course-poursuite avec l’extrême droite, à grand renfort de diatribes antimigrants et antimusulmans, comme on a pu le voir lors de la primaire des Républicains.
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Le gouvernement macroniste lui-même, ne sachant plus comment s’adresser aux classes populaires, s’est mis à singer la droite la plus extrême. Il a notamment contribué à banaliser ces dernières années la rhétorique nauséabonde sur la « gangrène islamo-gauchiste à l’université », phraséologie détestable venue de l’extrême droite avant d’être reprise par un pouvoir s’appuyant pourtant pour partie sur des électeurs issus du centre gauche. Il a ainsi puissamment alimenté la droitisation en cours, dont il se veut aujourd’hui l’antidote, tel un pompier incendiaire.
Cynisme
Que conclure de tout cela ? Tout d’abord, il serait sain que les soutiens de Macron se rendent compte de cette dérive et en tirent les conséquences. Soit ils l’approuvent et dans ce cas votent pour Pécresse : la différence entre les deux est infinitésimale, et cela rétablirait de la clarté dans le paysage politique. Il est trop facile pour les électeurs aisés d’avoir tous les avantages fiscaux et financiers du macronisme tout en se donnant à peu de frais la bonne conscience d’un soi-disant « progressisme ». Après tout, cela n’a rien d’infamant de voter pour une droite probusiness et un tantinet nationaliste. Soit ils désapprouvent cette dérive, et dans ce cas ils retournent voter à gauche au premier tour (le choix ne manque pas…).
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Ensuite et surtout, tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce cynisme doivent se rassembler pour surmonter leurs différends autour d’une plate-forme fondée sur la justice sociale, fiscale et environnementale. Il faut d’urgence réorienter la construction européenne et les règles de la mondialisation, ce qui passe par des rapports de force et des mesures unilatérales (par exemple sur l’imposition minimale des bénéfices localisés dans les paradis fiscaux ou sur la taxe carbone aux frontières), mais aussi par des propositions constructives de type sociales-fédéralistes, comme la création entre les pays qui le souhaitent d’une assemblée européenne compétente pour voter des impôts communs et promouvoir un autre modèle de développement. Si la gauche abandonne l’internationalisme démocratique et universaliste et laisse prospérer l’internationalisme marchand et faussement européen au centre droit (qu’il soit macronien ou pécressien), alors elle ne contribuera elle aussi qu’à préparer à plus ou moins long terme l’arrivée au pouvoir du nationalisme xénophobe.
Thomas Piketty est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d’économie de Paris
Thomas Piketty(Economiste)