Quelles sont les sources les plus anciennes sur Jésus ?
Les sources antiques évoquant Jésus en disent davantage sur les premiers chrétiens que sur l’identité à proprement parler du fondateur du christianisme.
Par Jérémy André Publié aujourd’hui à 08h00, mis à jour à 10h00
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Jésus n’a rien écrit, si ce n’est quelques mots dans la poussière, raconte l’Evangile de Jean (8, 6-8). Aucune preuve archéologique ne témoigne de son existence, laquelle n’est connue que par des témoignages indirects et postérieurs. Si cette fragilité des sources conduit certains à nier l’existence même de Jésus, toutes les sources indirectes sont-elles pour autant suspectes ? « Que ça vous plaise ou non, le Nouveau Testament est encore le document primaire de la littérature qui permet de comprendre les origines de la chrétienté », rappelle Joseph Hoffmann, professeur d’histoire à Oxford, en introduction d’un ouvrage collectif paru en 2010 (Sources of Jesus Tradition, Prometheus Book).
Les épîtres de Paul, textes les plus anciens du canon chrétien, datent de la décennie 50-60. Originaire de Tarse, dans le sud-est de l’Asie Mineure, leur auteur a été un contemporain de Jésus, mais n’a rejoint ses disciples qu’après la mort de ce dernier, dans les années 30 de notre ère. Pour Paul, il ne fait pas de doute que Jésus est « né d’une femme », tout en étant « fils de Dieu » (Lettre aux Galates 4, 4), qu’il est mort en croix et a ressuscité. Paul a lui-même rencontré Jacques, le frère de Jésus, et l’apôtre Pierre… Et déjà il mentionne des « écritures » (1 Corinthiens 15, 3), attestant l’existence d’une tradition écrite dès les premiers temps du christianisme. Pas de quoi raconter une vie, mais c’est bien ce qu’il nous reste de plus proche du Jésus historique.

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Des Evangiles relativement tardifs
A l’inverse, les quatre livres les plus prolixes, et dont le sujet est précisément la vie de Jésus, les Evangiles, sont bien plus tardifs. Ce n’est qu’au IIe siècle qu’ils vont être attribués aux quatre évangélistes – Matthieu, Marc, Luc et Jean – par l’évêque Irénée de Lyon (v. 130-202), justement pour légitimer la transmission de la tradition évangélique. Apôtre, Matthieu était censé avoir écrit le premier, dans la toute jeune communauté des chrétiens ; l’apôtre Pierre aurait ensuite dicté son Evangile à Marc, et Paul à Luc ; enfin, l’apôtre Jean aurait couché ses propres souvenirs durant ses vieilles années.
Les évangélistes sont des chrétiens de deuxième ou troisième génération et aucun ne semble avoir été un témoin des faits relatés
Mais au XVIIIe siècle, l’histoire de ces textes a été totalement repensée. Les Evangiles de Matthieu, Marc et Luc, qui présentent d’importantes similarités dans leur plan et dans leur contenu, ont été regroupés sous le nom de « synoptiques » (de synopsis, « table des matières » en grec : parce qu’ils suivent le même schéma narratif, ils peuvent être comparés). L’Evangile selon Marc, le plus court, semble avoir en fait été rédigé le premier, vers 70. Les trois quarts de ce premier texte se retrouvent ensuite repris dans les Evangiles de Matthieu et de Luc, composés dans les années 80. L’Evangile de Jean procède d’une tout autre tradition, fixée à l’extrême fin du Ier siècle, à Ephèse, en Asie Mineure.
Si rien n’empêche que le véritable auteur du livre de Marc soit bien le disciple de Pierre cité dans les Actes des apôtres, la majorité des spécialistes rejettent désormais les autres attributions traditionnelles. Quoi qu’il en soit, tous les évangélistes sont des chrétiens de deuxième ou troisième génération, et aucun ne semble avoir été un témoin des faits relatés. Les Evangiles ont ainsi perdu leur statut de témoins directs de la prédication de Jésus.
Entre embarras et réhabilitation
Mais comment, dans ce cas, séparer le bon grain de l’ivraie, les faits et les mythes ? « Comme dans toute enquête historique, il y a ce qu’on appelle les preuves internes et les preuves externes », explique le théologien américain Craig Blomberg, auteur d’une synthèse, La Fiabilité historique des Evangiles (IVP Academic, 1987, réédité en 2015). « Les preuves externes viennent d’autres sources, considérées comme fiables, qui confirment les informations du texte. Les preuves internes sont liées à la cohérence et à la cohésion du récit en lui-même. A-t-il un sens en ses propres termes ? Est-ce qu’il inclut des choses qui étaient potentiellement embarrassantes pour son auteur ? »
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Plusieurs épisodes des Evangiles sont ainsi relativement gênants pour les premiers chrétiens. En premier lieu, le baptême de l’homme de Nazareth par Jean le Baptiste : Jésus lui-même n’était-il, au départ, qu’un disciple ? Et comment peut-on baptiser, donc laver de ses péchés, le fils de Dieu, né exempt de tout péché ? Impossible cependant pour les évangélistes de passer sous silence cet événement qui était de notoriété publique, au centre de controverses entre chrétiens et communautés baptistes.
« Un autre critère de fiabilité, en particulier pour les paroles, peut être celui de la dissimilarité, poursuit Craig Blomberg. Si une parole qui lui est attribuée ne correspond ni à une idée apparue avant lui, ni à une idée apparue après lui, la meilleure explication est que ce soit une parole originale. Ainsi, les paraboles semblent les enseignements les plus authentiques de Jésus. C’est une forme tout à fait unique. Dans l’Antiquité, il n’y a que quelques rares tentatives d’imiter ce style du Christ, mais de faible qualité. »
Dans une lettre, Pline le Jeune ne semble pas douter que celui que les chrétiens vénèrent comme Dieu a bien été un homme
Le « critère d’embarras » et le « critère de dissimilarité » peuvent s’appliquer tous deux à la crucifixion : l’idée d’un dieu ou d’un sauveur condamné au pire des supplices était parfaitement contraire à l’esprit antique – un « scandale », reconnaissait lui-même Paul –, et ne semble pas être apparue à une époque postérieure, mais précisément avec les premiers écrits chrétiens.
La crucifixion est en outre l’un des rares épisodes attestés dans des sources externes, en particulier non chrétiennes. Ecrites à la fin du Ier siècle, LesAntiquités juives de Flavius Josèphe (v. 37-100) font mention du martyre de « Jacques, frère de Jésus » (chapitre 20, 200) et présentent la naissance du christianisme, en expliquant que Pilate a condamné Jésus à la crucifixion (18, 63-64). A la Renaissance, l’extrait est apparu suspect, parce qu’il semble insinuer la divinité de celui qui y est même appelé le « Christ » : de tels propos sont inattendus pour un écrivain juif, soutien fervent des Romains et peu enclin aux sympathies chrétiennes. Faux grossier d’un moine copiste, s’enflamme dès lors Voltaire, au siècle des Lumières !
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Le consensus est aujourd’hui à une réhabilitation de l’extrait. Avec Le Testimonium Flavianum (Cerf, 2002), l’historien Serge Bardet va jusqu’à défendre de nouveau une authenticité complète. « Il est plus économique d’accepter le texte que d’y voir une interpolation totale ou partielle », justifie-t-il toujours aujourd’hui. Il rend ainsi justice à la thèse du moine faussaire : si le plus ancien manuscrit connu des Antiquités juives ne remonte qu’au Xe siècle, le passage existe depuis le IVe au moins, étant cité par l’évêque Eusèbe de Césarée (v. 265-339). Chez Flavius Josèphe, précise l’historien, « il n’y a aucune référence à la théologie christologique mise en place au IIe siècle. Je vois mal un prêtre pasticher une telle christologie ancienne. On n’a pas la moindre attestation dans l’Antiquité de ce genre de tournure d’esprit, qui n’apparaîtra qu’avec la Renaissance. »
Des mentions chez les auteurs latins
Au Testimonium Flavianum s’ajoutent au début du IIe siècle plusieurs auteurs latins. Dans une lettre, Pline le Jeune (v. 61-115), gouverneur en Bithynie (nord-ouest de l’Anatolie), demande à l’empereur Trajan (règne 98-117) comment traiter les chrétiens, et ne semble pas douter que celui qu’ils vénèrent comme Dieu a bien été un homme.
Dans ses Annales, l’historien latin Tacite (58-v 120) donne une présentation détaillée de la naissance du christianisme à l’occasion des premières persécutions des chrétiens, accusés par Néron d’avoir provoqué l’incendie de Rome en 64. L’extrait semble attester que le fondateur du christianisme, « sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate ». Le fragment avait été découvert en 1429 par l’humaniste florentin Poggio Bracciolini (1380-1459) et fut lui aussi longtemps mis en doute, mais il a retrouvé depuis la faveur des savants. Il n’en constitue pas pour autant une confirmation indépendante, la source de Tacite pouvant être en l’occurrence la tradition chrétienne plutôt que les archives de l’Empire.
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On pourra objecter le même argument à toutes les références païennes plus tardives : que ce soient les évocations par Suétone (v. 70-122) dans la Vie des douze Césars, qui n’apportent quasiment aucune information sur Jésus ; une référence vague dans une lettre d’un stoïcien syrien nommé Mara, dont la datation, entre 70 et le IIIe siècle fait, qui plus est, débat ; les railleries du satiriste anatolien Lucien de Samosate (v. 120-180) ; ou même le Discours véritable contre les chrétiens du philosophe païen Celse, dont il ne nous reste que la réponse par le théologien alexandrin Origène (v. 185-253).
Retour en grâce
Des sources spécifiquement juives ont au contraire plus de chance de relever d’une attestation indépendante. Dans le Talmud de Babylone, tradition orale compilée à partir du VIe siècle par la diaspora juive de Babylonie, il est fait référence (Sanhédrin 43a) à l’exécution de Jésus, « la veille de Pâques », quarante ans avant la destruction du Temple par les Romains en 70, soit en 30 de notre ère. Néanmoins, ici encore, la possibilité d’une pollution par la tradition chrétienne n’est pas à exclure.
Désespérant ? Le salut, les exégètes ont cru le trouver dans les apocryphes. Ces textes qui avaient été bannis par l’Eglise officielle réémergent depuis le XIXe siècle. Tous sont de composition tardive, postérieure au IIe siècle, et donc d’une fiabilité bien plus faible que les textes canoniques. Très populaires, les « apocryphes de l’enfance » (de Thomas, de Matthieu…) visaient en fait à combler le silence du canon sur les premières années de Jésus, en mêlant aventures romancées et inspirations mythologiques. Tout comme les « Evangiles de la passion » (de Pierre, de Nicomède…), pour les derniers jours du Christ.
Il faut sans doute renoncer à cet espoir de trouver la parole ou l’identité authentique du Christ
Seul un « Evangile de Thomas », découvert en 1945 à Nag Hammadi (Haute-Egypte) avec une bibliothèque en copte du IVe siècle, a vraiment attiré l’attention des spécialistes. Ce livre, qui n’est pas du tout biographique, présente 114 paroles de Jésus. La forme – le recueil brut de paroles – attestée aux premiers temps du christianisme, et les nombreuses correspondances avec les Evangiles canoniques n’ont pas manqué d’alimenter les spéculations sur une origine précanonique, qui est loin de faire consensus, le texte pouvant être tout aussi bien inspiré du canon.
Mais il faut sans doute renoncer à cet espoir de trouver la parole ou l’identité authentique du Christ, un Jésus-en-soi, ce que Joseph Hoffmann, dans son introduction citée plus haut, appelle « l’illusion platonique », prélude à la « lassitude ». Et s’intéresser d’abord à ces documents, canoniques ou non, pour ce qu’ils nous apprennent de la naissance du christianisme, des mentalités et de la vie quotidienne du début de notre ère.A la recherche de l’Evangile perdu
Les exégètes font, depuis le début du XIXe siècle, l’hypothèse de sources premières disparues. Par exemple, un quart des Evangiles de Luc et de Matthieu sont quasi identiques, tout en étant différents de ceux de Marc, et semblent ainsi provenir d’une seconde source commune. Proposée au XIXe siècle par des savants allemands, l’existence de cette « source Q » (de Quelle, « source » en allemand) est encore largement débattue.
Tout comme les nombreuses autres spéculations sur des écrits précanoniques : hypothèses de l’Evangile des Hébreux (un texte cité par les Pères de l’Eglise à partir du IIe siècle, qui aurait été écrit directement en hébreu ou en araméen, dans la première moitié du Ier siècle), de plusieurs Evangiles judéo-chrétiens perdus, ou de recueils de paroles qui auraient été la source commune des textes canoniques et apocryphes…
Cet article a initialement été publié dans Le Monde des religions n° 80, novembre-décembre 2016.
A lire : Jésus dans les quatre Evangiles, par Raymond E. Brown (Cerf, 1996) ; Histoire de Jésus ? Nécessité et limites d’une enquête, par Etienne Nodet (Cerf, 2003) ; Un certain juif : Jésus, par John Paul Meier. Tome 1, « Les données de l’histoire » (Cerf, 2004) ; La source des paroles de Jésus (Q) : aux origines du christianisme, par Andreas Dettwiler, Daniel Marguerat (dir.) et al. (Labor et Fides, 2008)
Jérémy André