Exploitation minière des océans : la ruée vers le fond
3 août 2021 | Par Floriane Louison
L’exploitation minière des grands fonds marins pourrait s’ouvrir d’ici deux ans. L’État insulaire du Nauru, « le pays qui s’est mangé lui-même », est à la manœuvre pour récolter des nodules polymétalliques, malgré les immenses incertitudes scientifiques.
Nauru : 21 kilomètres carrés pour 12 000 habitants perdus sur une île de l’océan Pacifique. Leur histoire est devenue un quasi-mythe de l’Anthropocène, cette époque où nous vivons, caractérisée par la magnitude géologique des bouleversements écologiques causés par les humains. Ce micro-État était assis sur un trésor : d’immenses gisements de phosphate, utilisé pour les engrais dont l’agro-industrie fait un usage massif. Ils ont creusé la terre jusqu’à la fin, amassant une richesse colossale et dilapidée. Un jour, le sol s’est tari. Le phosphate n’est pas infini.

Aujourd’hui, l’île n’a plus de ressources, 80 % de sa surface n’est qu’une friche minière, plus rien n’y pousse. Les habitants se sont regroupés sur le rivage menacé par la montée des eaux. Les années d’opulence ont dégradé leur santé. Le taux d’obésité atteint des records. « Ces dernières années, l’Australie y avait imposé un camps de réfugiés. Il va fermer », explique le journaliste Luc Folliet, auteur de Nauru, l’île dévastée.
Et voilà que l’île apocalyptique revient curieusement dans l’actualité. Fin juin, son président, Lionel Aingimea, a déclenché la « règle des deux ans » issue d’un accord de 1994 sur la Convention des Nations unies du droit de la mer. Cette règle oblige, à l’issue de cette échéance, à ouvrir l’exploitation minière des grands fonds marins. Nauru, « le pays qui s’est mangé lui-même », comme il est surnommé, a encore faim. Il n’a plus rien à tirer de son île mais l’océan qui l’entoure est profond et rempli de merveilles.
L’île dispose d’un permis d’exploration dans les abysses de Clarion-Clipperton, situés à plus 4 000 mètres de profondeur dans l’océan Pacifique, entre Hawaï et le Mexique. Ils sont gorgés de ressources minérales. Nauru, avec ses très faibles moyens, n’est pas capable d’aller les chercher tout seul. L’explorateur, c’est la société Nauru Ocean Resources Inc, filiale de The Metals Company – un groupe minier canadien à la vision dystopique.
La seule zone de Clarion-Clipperton – un point dans l’océan – contient plus de ces minerais stratégiques que toutes les réserves connues sur Terre.
« Imaginez dans 100 ans », vous propose-t-il. Imaginez un monde sans carbone où l’énergie serait solaire ou éolienne et tous les véhicules électriques. Ce monde-là sera « métallique ». Pour sortir du fossile et limiter le réchauffement climatique sans bouleverser nos modes de vie, nous aurons besoin de plus de trois milliards de tonnes de métaux pour déployer les technologies éoliennes, solaires et de stockage, selon les projections de la Banque mondiale. La production de voitures électriques, elle, devrait être multipliée par 30 d’ici 10 ans. Elle demande quatre fois plus de métaux qu’un véhicule standard. Les besoins seront exponentiels. Et on ne parle là que de « green tech ». Nos smartphones, entre autres, sont tout aussi truffés de métaux.
« La réalité est que la transition vers des énergies propres n’est pas possible sans prélever des milliards de tonnes de métaux de la planète », a expliqué, lors d’une conférence de presse, le PDG de The Metals Company, Gerard Barron, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions. Il est régulièrement qualifié d’« Elon Musk australien ». Mais si son homologue américain regarde vers l’espace, lui a les yeux tournés vers les fonds océaniques.
Et plus précisément vers un caillou de la taille d’une pomme de terre, connu sous le nom de nodule polymétallique. Fabriqués pendant des millions d’années, ces nodules qui tapissent certaines plaines abyssales sont très riches en cobalt, nickel, cuivre et manganèse. « Une batterie dans une pierre », résume The Metals Company. La seule zone de Clarion-Clipperton – un point dans l’océan – contient plus de ces minerais stratégiques que toutes les réserves connues sur Terre.

Champ de nodules polymétalliques @Ifremer/Nautile, Nodinaut (2004).
Ces nodules, « on en parle depuis 50 ans », souligne Jean-Marc Sornin, président d’Abyssa, une société française dédiée à l’exploration des grands fonds marins. Mais leur exploitation reste une aventure futuriste dans laquelle peu se jettent à corps perdu. Car transformer des nodules en batterie est un exploit technologique. Il faut d’abord des machines capables de racler les obscures plaines abyssales afin de les récupérer, puis des aspirateurs géants pour les remonter à la surface, des milliers de mètres plus haut.
« À bord de notre navire de production, les nodules seront séparés du sédiment et de l’eau, rejetés sous la zone photique [là où la lumière ne passe plus – ndlr] », décrit The Metals Company sur son site, bien que d’autres techniques soient expérimentées. Là, il faudra encore les rapporter sur terre, extraire les métaux des nodules dans des usines qui n’existent pas encore, selon des procédés encore expérimentaux, et puis les envoyer aux quatre coins du monde pour les transformer en téléphones, en voitures électriques ou en panneaux solaires.
La maturité technologique et industrielle de la filière est une vaste question, tout comme sa rentabilité économique, loin d’être certaine. « Mais on sent aujourd’hui que les technologies d’exploration et d’exploitation vont permettre de passer à une phase plus active. Il y a une sorte de course qui commence », constate Jean-Marc Sornin.
Détruire ce qu’on ne connaît pas encore
« L’exploitation des nodules réduit considérablement les impacts écologiques et sociaux de l’exploitation minière terrestre », affirme The Metals Company sur son site. C’est d’ailleurs l’un des arguments clés des groupes miniers, la logique du « moins pire ». Moins pire de détruire les fonds marins que les forêts tropicales. « Les plaines abyssales stockent 15 fois moins de carbone que les écosystèmes terrestres […]. C’est l’une des zones les plus communes et les moins peuplées de la planète, c’est en fait un désert sans plantes, sans lumière, sous très haute pression, où 70 % de la faible biomasse est composée d’organismes microbiens », décrit le groupe canadien.
Les scientifiques ne s’aventurent pas à de telles conclusions. L’océanographe Pierre-Marie Saradin connaît bien les grands fonds. Ou plutôt leurs mystères insondables. « Notre connaissance de ce milieu est très limitée », souligne ce responsable de l’unité Étude des écosystèmes profonds de l’Ifremer – l’organisme public français de recherche océanographique. L’exploitation minière est toujours « une destruction », rappelle-t-il. Il s’agit donc de détruire ce que l’on ne connaît pas encore.
Le royaume des nodules est complexe et, surtout, très différent des autres territoires de vie sur Terre. En effet, il y a très peu de biomasse et énormément de toutes petites espèces mais il y a une très grande biodiversité. Elle existe, en partie, grâce aux nodules. « Ce n’est pas exubérant mais très original », décrit Jean-Marc Daniel, responsable du département Ressources physiques et écosystèmes de fond de mer de l’Ifremer.
Quel est son rôle dans le fonctionnement de la mer ou de la planète ? Aucune idée, ou à peine.« Nous ne sommes pas capable de dire par exemple si son rôle dans la séquestration du carbone est minime ou important », poursuit Pierre-Marie Sarradin.
L’impact d’une activité minière est le même en terre qu’en mer, c’est juste qu’il sera moins visible, et le jour où on s’en rendra compte, il sera trop tard.
Étienne Ruellan, géologue
Pour rajouter des incertitudes aux incertitudes, l’impact environnemental du bruit, de la lumière ou des rejets sédimentaires générés par l’activité minière océanique est encore mal compris. Le tout pourrait interagir avec les autres menaces qui pèsent déjà sur l’océan. Entre autres : le réchauffement climatique, l’acidification, la surpêche, le ruissellement agricole, les déversements de pétrole, le chalutage des fonds ou encore les déchets plastiques.
« L’exploitation minière ne fera que participer à ce désastre. L’impact d’une activité minière est le même en terre qu’en mer, c’est juste qu’il sera moins visible, et le jour où on s’en rendra compte, il sera trop tard », analyse pour sa part le géologue Étienne Ruellan, directeur de recherche au GET (Géosciences environnement Toulouse), un laboratoire de recherche fondamentale. En juin, 488 scientifiques ont lancé un appel à un moratoire « jusqu’à ce que des informations scientifiques suffisantes et solides soient obtenues pour prendre des décisions éclairées ».
Pourtant, l’exploitation minière sera autorisée : « Il n’y pas de débat existentiel sur cette question. La communauté internationale a dépassé ce point il y a déjà de nombreuses années », a déclaré Michael Lodge, secrétaire général de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), une organisation autonome fondée en 1994 sous l’égide de l’ONU pour réglementer, organiser et contrôler l’activité minière de la haute mer.
Depuis son QG de Kingston en Jamaïque, elle règne sur toute la moitié bleue du globe. Les États contrôlent leurs eaux territoriales, proches des côtes. Après, c’est la « Zone » dans le jargon un peu science-fictionnel du droit international de la mer. « Un bien commun de l’humanité » régi par l’AIFM et des règles très spéciales, « horriblement compliquées et aussi un peu utopiques », résume le spécialiste du droit océanique Jean-Pierre Beurier.

Comcombre de mer dans un champ de nodules @Ifremer, Nodinaut (2004).
Selon la Convention des Nations unies du droit de la mer, les ressources minières de l’océan doivent être exploitées « pour le compte de l’humanité tout entière », et en particulier des États en développement, dans une juste répartition des richesses et avec l’obligation de protéger le milieu marin. Dans le texte originel, il était notamment prévu la création d’une « Entreprise », avec un grand « E », une sorte de groupe minier onusien chargé d’exploiter durablement les ressources minérales de la mer pour en réserver les bénéfices aux pays les plus pauvres. La réalité est moins enthousiasmante. L’Entreprise n’a jamais vu le jour.
Il est désormais question d’une redevance – versée aux pays en développement – sur laquelle les négociations internationales achoppent encore. Chaque titulaire d’un permis doit être parrainé par un État membre de l’ONU. La France, par exemple, parraine l’Ifremer, titulaire de deux permis d’exploration sur les 31 qui ont été accordés dans la « Zone ». Dans les faits, ces permis profitent à une poignée de sociétés des pays développés.
Concernant l’exploitation des nodules, 42 % des permis sont entre les mains de trois groupes miniers privés occidentaux : The Metals Company, le belge DEME et UK Seabed Resources Ltd, filiale anglaise du puissant groupe américain Lockheed Martin. Les « États parrains » de ces entreprises sont, pour moitié, des îles du Pacifique : Kiribati, Tonga, les îles Cook et Nauru. L’influence des acteurs privés sur ces gouvernements peu puissants est extrêmement forte, affirme un rapport de Greenpeace. « En février 2019, les dirigeants de DeepGreen [devenu The Metals Company – ndlr] ont carrément remplacé les représentants de Nauru lors d’une session du conseil de l’AIFM, son organe exécutif. » Ils tentent d’imposer leur agenda.
Les États, à l’image de la France, sont majoritairement dans une position attentiste. « Ils envisagent plutôt les fonds marins comme un grenier, ils ont décidé de ne pas bouger », explique le chercheur Jean-Pierre Beurier. Une entreprise comme The Metals Company est plus pressée. Elle est en train de fusionner avec une autre société, tente d’entrer en Bourse et doit convaincre les marchés, alors que l’exploitation n’est pas encore autorisée et le code minier, pas terminé. « L’idée diabolique de The Metals Company, c’est d’aller derrière le micro-État de Nauru, pour, à travers ce faux nez, accélérer les choses », résume Jean-Pierre Beurier.
« C’est un ultimatum et le top départ de la course vers le fond, avec soit des règlements préparés à la hâte, soit rien du tout si le code minier n’est pas finalisé d’ici deux ans, mettant en route une destruction massive de l’environnement », dénonce Andy Whitmore, de l’ONG Deep Sea Conservation Coalition. Elle vient d’écrire à l’AIFM pour pointer une première faille. Selon la jurisprudence en vigueur, ce sont les États parrains qui s’engagent à contrôler l’activité des explorateurs et futurs exploitants, et notamment leurs éventuelles dérives environnementales. Dans le cas de The Metals Company, le « contrôleur » sera donc… Nauru, l’île qui s’est mangée toute seule.