
Election présidentielle 2022 : un scrutin plus que jamais imprévisible, selon la troisième enquête électorale publiée par « Le Monde »
La troisième vague de l’enquête électorale Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec le Cevipof et la Fondation Jean-Jaurès pour « Le Monde » montre la progression de Valérie Pécresse et la grande indécision des sondés.
Par Abel MestrePublié hier à 04h23, mis à jour hier à 14h24 https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2021/12/18/presidentielle-2022-un-scrutin-plus-que-jamais-imprevisible_6106578_6059010.html
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A moins de quatre mois du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, le scénario n’a jamais été aussi incertain. Alors que, depuis plusieurs mois, était annoncé un duel entre Emmanuel Macron, président sortant, et l’extrême droite – incarnée soit par Marine Le Pen, soit par Eric Zemmour – se dessine une autre possibilité rebattant toutes les cartes : celle d’une qualification de Valérie Pécresse, candidate désignée par le parti Les Républicains (LR) début décembre.
C’est le principal enseignement de la troisième vague de l’enquête électorale réalisée par Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec le Centre d’études de la vie politique française de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean Jaurès pour Le Monde. Cette étude a été réalisée du 7 au 13 décembre, soit avant que Christiane Taubira, ancienne ministre de la justice sous François Hollande, annonce« envisager être candidate ». La force de ce panel est son amplitude, puisque l’échantillon utilisé est de 10 928 personnes. Les intentions de vote sont calculées à partir des sondés « certains d’aller voter ayant exprimé une intention de vote »,soit 6 332 personnes. Résultat : les marges d’erreur sont très faibles, comprises en 0,2 et 1,1 point.
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En l’espace de deux mois, Mme Pécresse a gagné 7 points dans les intentions de vote. Elle recueille 17 % (marge d’erreur de plus ou moins 0,9 point), arrivant en deuxième position derrière Emmanuel Macron (24 %, marge d’erreur de plus ou moins 1,1 point), qui, lui, perd 1,5 point, notamment au profit de la présidente de la région Ile-de-France.


Extrême droite et abstention très hautes
Selon l’étude d’Ipsos, Mme Pécresse réussit à capter une partie de l’électorat de M. Macron, mais aussi de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour, les deux candidats d’extrême droite. Ces derniers connaissent donc un tassement des intentions de vote en leur faveur. Tous deux sont à 14,5 % (marge d’erreur de plus ou moins 0,9 point), soit une baisse de 1,5 point par rapport à la vague précédente, où M. Zemmour n’était pas encore candidat.
Il ne faut pas en conclure pour autant que l’extrême droite est distancée ou durablement affaiblie. Avec un cumul à 29 % des intentions de vote au premier tour, cette famille politique est très haute : il y a cinq ans, en décembre 2016, Marine Le Pen, seule candidate d’extrême droite, était créditée par notre panel de 24 % à 25 % des intentions de vote. Par ailleurs, l’écart séparant ces deux candidats et Mme Pécresse n’a, pour l’instant, rien d’insurmontable.
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Ces résultats montrent ainsi que les scores dans le carré de tête sont extrêmement serrés et que la situation n’est pas du tout stabilisée. Tout dépend ainsi de la capacité de Mme Pécresse à solidifier sa dynamique. Elle bénéficie, en cette fin de précampagne, de l’effet tremplin d’une primaire réussie, où elle a été largement élue au second tour face à Eric Ciotti, avec plus de 60 % des voix. De même, elle a l’attrait de la nouveauté : c’est la première femme à représenter la droite à la présidentielle. C’est sa première participation au scrutin majeur de la Ve République, quand c’est la troisième fois que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se présentent, la deuxième pour Emmanuel Macron.
Deux éléments incitent, cependant, à la prudence. L’abstention, d’abord. Selon notre panel, 61 % des personnes interrogées se déclarent « certaines d’aller voter », c’est neuf points de moins qu’en décembre 2016. Logiquement, les abstentionnistes « probables » et « potentiels » sont à 27 % des personnes interrogées, contre 18 %, il y a cinq ans. A mesure que la campagne avancera, les Français s’intéresseront aux enjeux du scrutin et une partie de ces abstentionnistes pourrait décider de voter. Reste à savoir pour qui.


Autre donnée de toute première importance : la mobilité électorale. Notre enquête montre qu’en deux mois 30 % des sondés ont changé d’avis et font partie de ceux que l’on appelle « les changeurs ». Un chiffre conséquent.
Cette volatilité se voit notamment dans la sûreté du choix au premier tour. Pour 47 % des personnes interrogées, la décision n’est pas arrêtée. Si Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Eric Zemmour bénéficient d’un socle plus solide que les autres prétendants (respectivement 65 %, 68 % et 61 % des personnes ayant l’intention de voter pour eux se déclarent sûres de leur choix), ce n’est pas le cas de Valérie Pécresse : la moitié (49 %) des personnes ayant l’intention de voter pour elle reconnaissent que cela peut encore bouger.

Les candidats de gauche au-dessous de 10 %
Pour la gauche, en revanche, rien ne va plus. Pas un candidat n’atteint les 10 % d’intention de vote. Ceux qui font la course en tête, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot (8,5 % chacun, marge d’erreur de plus ou moins 0,7 point), semblent bien incapables de tutoyer leurs adversaires d’extrême droite, qui sont 6 points devant. Les autres sont tous au-dessous de la barre des 5 %.
La solution serait-elle l’union au premier tour, par le biais d’une primaire, comme le propose la socialiste Anne Hidalgo ? Ou autour d’une candidature consensuelle comme celle, possible, de Christiane Taubira ? Pas sûr. Car si le cumul de tous les candidats de gauche, écologistes et d’extrême gauche est compris entre 24 % et 29,5 %, il semble impossible de faire cohabiter des programmes qui divergent sur des points aussi cruciaux que la transition écologique, le nucléaire, la sécurité ou la laïcité, ou encore imaginer que des révolutionnaires se rangent derrière des réformistes.

L’autre enseignement de la troisième vague de cette enquête présidentielle est l’amorce du retour d’une tripartition de la vie politique. Alors que les scrutins législatif et présidentiel de 2017 avaient fait exploser les clivages traditionnels, les résultats de l’enquête semblent montrer que les trois piliers politiques – gauche et écologiste, droite, extrême droite – tendent à se reconstituer.
Le transfert des votes entre 2017 et 2022 est ainsi assez parlant. On voit que, si les électeurs changent de choix, ils restent dans la même famille politique. Ainsi, les électeurs de Jean-Luc Mélenchon en 2017 restent largement derrière le député des Bouches-du-Rhône (39 %), mais ils se reportent aussi sur Yannick Jadot (16 %), Fabien Roussel (9 %) et même Anne Hidalgo (7 %). Idem pour les anciens électeurs de Benoît Hamon, qui se répartissent majoritairement entre M. Jadot (28 %) et Mme Hidalgo (27 %).
A droite, la même dynamique est à l’œuvre : ceux qui avaient voté pour François Fillon il y a cinq ans basculent logiquement et majoritairement en faveur de Mme Pécresse (52 %), puis Emmanuel Macron (24 %). A noter tout de même les 17 % d’anciens fillonistes qui choisissent, cette année, Eric Zemmour. A l’extrême droite, justement, les transferts sont encore plus cloisonnés : 55 % des électeurs de Marine Le Pen gardent le même choix, 31 % optent pour M. Zemmour.
Macron identifié centre droit
Il en va de même des seconds choix des électeurs hésitants (soit ceux certains d’aller voter mais pas sûrs de leur choix). Les personnes interrogées devaient répondre à cette question : « Si finalement vous ne deviez pas voter [pour le candidat que vous avez indiqué], quel serait votre choix au premier tour ? » Les réponses sont éclairantes. Parmi ceux qui avaient d’abord choisi Yannick Jadot, 14 % à se rabattent sur Jean-Luc Mélenchon, 26 % sur Anne Hidalgo, 18 % sur Emmanuel Macron. Chez les mélenchonistes, 22 % d’entre eux voteraient pour M. Jadot, 14 % pour Mme Hidalgo. Parmi les électeurs potentiels de la maire de Paris, 34 % choisiraient Yannick Jadot en candidat de remplacement, 22 % Emmanuel Macron, 11 % Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg. On voit donc que, si Emmanuel Macron continue d’attirer une partie de l’électorat social-démocrate, ce mouvement est moindre que ceux internes à la gauche et aux écologistes.
A droite, les électeurs de Mme Pécresse choisiraient à 44 % Emmanuel Macron comme second choix. Arrive ensuite, et très loin derrière, Eric Zemmour (17 %). De la même manière, l’électorat macroniste se rabattrait pour moitié (50 %) sur la candidate du parti Les Républicains, devançant largement l’option Jadot ou Hidalgo (respectivement 12 % et 11 %). M. Macron, chantre de la stratégie du « en même temps », est donc identifié, après cinq ans d’exercice du pouvoir, comme un candidat de centre droit, LR-compatible.
Enfin, les mouvements à l’extrême droite se font presque en vase clos. 41 % des électeurs lepénistes choisiraient Eric Zemmour ; 49 % des électeurs du polémiste d’extrême droite porteraient leur choix sur Marine Le Pen. Dans ce moment où la précampagne s’achève et où la dernière ligne droite n’est pas encore entamée, tout est encore très ouvert.
Présidentielle 2022 : le sentiment de relégation territoriale favorise les extrêmes
Les électeurs les plus en souffrance convergent vers un vote à l’extrême droite. Ainsi, Emmanuel Macron ne recueille que 7 % des intentions de vote chez les sondés qui se considèrent comme des « oubliés » de la République.
Par Martial Foucault(Directeur du Cevipof)Publié hier à 09h05, mis à jour hier à 17h11
Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/12/18/presidentielle-2022-le-sentiment-de-relegation-territoriale-favorise-les-extremes_6106606_823448.html
Le quinquennat qui s’achève aura donné lieu à des relations complexes, voire conflictuelles, entre les élus locaux et l’exécutif. Trois actes ont scellé la montée en puissance de l’enjeu territorial. D’abord, le mouvement des « gilets jaunes » disséminé un peu partout en France. Ensuite, le grand débat national, qui a révélé les craintes des citoyens face à la déliquescence des services publics locaux. Enfin, une crise sanitaire qui a rappelé l’ampleur des inégalités spatiales de santé. Le territoire, comme concentré des bonheurs et malheurs français, s’est donc imposé au fil des mois pour devenir une ligne de clivage fortement politisée. Mais que sait-on du comportement électoral des Français selon la perception qu’ils ont de leur propre territoire de vie ?
Commençons par déconstruire l’idée selon laquelle la France des villes serait opposée à la France des champs. Et, implicitement, que le vote rural pencherait à droite et le vote des villes à gauche. En réalité, il n’existe pas de différence majeure entre électorats. A peine observe-t-on des intentions de vote plus fortes dans les communes de moins de 2 000 habitants en faveur de Marine Le Pen (18,5 %, contre 14,5 % en moyenne nationale).
D’ailleurs, il est remarquable d’observer que la taille de la commune de résidence ne bouleverse pas le rapport de force politique au plan national. Le président de la République devance l’ensemble de ses adversaires quelle que soit la strate de population. Pour rappel, à la même période en 2016, Emmanuel Macron était devancé par François Fillon et Marine Le Pen dans toutes les catégories de communes.
Un constat sévère pour Macron
Au fond, la compétition se joue à deux niveaux et entre deux couples. Un premier duel oppose, dans les communes rurales, M. Macron (21 %) à la candidate du Rassemblement national (18,5 %). Une seconde bataille met aux prises le chef de l’Etat (26 %) face à Valérie Pécresse (18 %) dans les grandes villes. Dans ces mêmes métropoles, Eric Zemmour et Mme Le Pen, respectivement crédités de 14 % et 10 % d’intentions de vote, ne parviennent pas à contester le leadership du président de la République, dont l’image de chef de file d’une bourgeoisie urbaine et mondialisée n’a jamais été aussi vraie
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Néanmoins, la densité démographique ne suffit pas à appréhender les distinctions géographiques du vote. Connaître le ressenti des personnes sur la qualité globale de leur territoire de vie permet de dépasser l’application d’indicateurs de prospérité ou de précarité par trop globaux. En demandant aux personnes interrogées dans l’enquête si elles ont le sentiment de vivre dans un territoire en difficulté, 45 % d’entre elles répondent positivement. Ce chiffre reste le même quelle que soit la taille de la commune. Autrement dit, le sentiment de déclassement territorial n’est pas simplement une affaire de ruraux (et périruraux) contre urbains (et périurbains). C’est surtout un jugement sur le bilan des politiques publiques menées ces dernières années dans les territoires.
Les électeurs les plus en souffrance convergent vers un vote à l’extrême droite. Par exemple, les partisans d’Eric Zemmour sont 66 % à déclarer vivre dans un territoire en difficulté, ceux de Marine Le Pen sont 61 % et ceux d’Emmanuel Macron ne sont que 26 %. Pour le président sortant, qui cherche dans cette précampagne à ne pas laisser ses opposants capitaliser sur les fractures territoriales, le constat est assez sévère. En effet, plus les Français qualifient leur cadre de vie de difficile, moins ils sont nombreux à envisager de voter pour M. Macron. Ainsi, ce dernier recueille seulement 7 % d’intentions de vote pour ceux qui se sentent oubliés de la République des territoires, contre 37 % pour ceux qui ont un sentiment opposé (la moyenne de l’intention de vote se situant à 24,5 %). A l’inverse, Mme Le Pen parvient à grossir les rangs de ses soutiens parmi les personnes qui ressentent une forme de relégation territoriale. Ils sont, en effet, 31 % à lui accorder leur confiance, contre 5 % pour celles et ceux qui ne perçoivent pas leur territoire en difficulté.
Une double peine
Toutefois, il ne faut pas en tirer la conclusion qu’un territoire en difficulté est un agrégat de tous les malheurs individuels. Par exemple, un tiers des personnes qui déclarent vivre dans une telle zone se disent également satisfaites de la vie qu’elles mènent. A l’opposé, deux tiers des électeurs subissent une double peine : ni heureux dans leur vie, ni heureux dans leur territoire. Et ces derniers forment un important contingent des électeurs frontistes (28 % d’intentions de vote).
L’ancrage territorial du vote implique non seulement de combiner des mesures objectives et subjectives, mais surtout de discerner les différentes facettes du ressenti individuel. Ainsi, en 2017, le vote Le Pen n’était pas uniquement un vote de catégories sociales (défavorisées) mais surtout un vote des strates malheureuses. En 2022, les projets articulant diversité des territoires et bonheur d’un commun géographique pourraient se révéler décisifs pour qui parviendra à convaincre les électeurs d’une vision correctrice des inégalités territoriales.Election présidentielle 2022 : les 12 enquêtes d’opinion du « Monde »
A l’approche de la présidentielle et jusqu’aux élections législatives de juin 2022, Le Monde, Ipsos-Sopra Steria, le Cevipof et la Fondation Jean Jaurès travaillent ensemble pour scruter les évolutions de l’opinion. Au total, douze enquêtes, intégrant des intentions de vote mais aussi des analyses, seront publiées. Retrouvez tous nos contenus :
La première vague (avril 2021)
- Le duel Macron-Le Pen éclipse les opposants
- Marine Le Pen fidélise ses soutiens malgré la grande mobilité électorale
- Xavier Bertrand émerge mais fait face à de nombreux défis
- Derrière les intentions de vote, l’image dégradée des candidats
La deuxième vague (octobre 2021)
- Un paysage politique plus morcelé que jamais
- Eric Zemmour, une percée malgré de mauvais traits d’images
- Fragmentées, les gauches sont reléguées au second plan
- L’illusion d’optique de la radicalité
La troisième vague (décembre 2021)
- Un scrutin plus que jamais imprévisible
- L’électorat de Valérie Pécresse, au-delà du « fillonisme »
- Le sentiment de relégation territoriale favorise le vote extrême
- Les « changeurs », un instrument pour mesurer la mobilité électorale
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Martial Foucault (Directeur du Cevipof)