17es Assises nationales hospitalo-universitaires
Marie-Noëlle Gerain-Breuzard*: « Je suis exaspérée par le récit décliniste autour de l’hôpital public »
PAR GILLES NOUSSENBAUM – PUBLIÉ LE 16/12/2021
Crédit photo : crédit : David Darrault
Les 17es Assises nationales hospitalo-universitaires avaient pour fil rouge l’incertitude. Y a-t-il eu plus ou moins d’incertitude à l’issue de ces échanges?
Le thème avait été choisi avant la crise de la Covid. L’enjeu n’était pas forcément de réduire le champ des incertitudes, mais de mieux appréhender l’ensemble de leurs composantes. Je retiens l’approche pluridisciplinaire, à savoir scientifique, juridique, philosophique, managériale. Cela élargit le champ d’horizon et permet de mieux l’accepter, sans y voir une entrave au fonctionnement dans le quotidien. Cette thématique tranchait avec les assises précédentes, plutôt programmatiques. C’est en tout état de cause un signal d’humilité que de s’interroger sur l’incertitude dans un univers pétri de sciences et jouant un rôle majeur dans la chaîne de soins.
L’incertitude domine le quotidien des CHU. Quelle est la situation aujourd’hui des soignants? Faut-il parler d’hémorragie?
La répartition de cette cinquième vague, c’est l’une de ses caractéristiques, est plus homogène dans l’Hexagone. Certaines régions, certes, sont plus en tension que d’autres. La crise percute un hôpital, et plus spécifiquement un CHU dont les équipes sont fatiguées. Cela ne se traduit pas nécessairement par des départs massifs mais par un absentéisme plus important depuis 2019. La moyenne est entre 10 % et 15 % pour tous les établissements de santé. Cette situation, inédite, est observée tout au long de 2021. Elle s’est accentuée depuis le mois de septembre. Les hospitaliers sont, il est vrai, sur le pont 24 heures sur 24 depuis vingt et un mois. L’absentéisme constitue à la fois la conséquence et la cause d’une mauvaise qualité de vie au travail et aucun d’entre nous, à quelques jours de fêtes de fin d’année, ne souhaitent compromettre les congés de fin d’année des équipes. Les hôpitaux publics et singulièrement les CHU sont sur une ligne de crête très étroite et tous les acteurs du système de santé devraient être mobilisés à parts égales.
Ne faut-il rien changer au fonctionnement des CHU? Nous ne sommes plus en 1958 l’année de la réforme Debré…
Nous présenterons en janvier des propositions pour le modèle CHU dans le cadre de la campagne présidentielle, dont le ministre a rappelé l’efficacité et la puissance du modèle. Le rôle des CHU doit être conforté en matière de recherche et d’innovation. Dans ce domaine comme dans les autres, la force du système est la pluralité et l’interaction des acteurs et les CHU y ont toute leur place Dans cet écosystème, les CHU occupent une place essentielle en matière de recherche en santé. En ce qui concerne nos missions sur les territoires, nous sommes au milieu du gué quant à un principe de responsabilité territoriale qui doit s’affirmer dans les trois dimensions, soins, enseignement et recherche aux côtés des universités. Mais la place des CHU en matière d’enseignement et de soins ancrés dans un territoire est fondamentale.
Pourtant l’exercice des trois missions, soins, enseignement, recherche, relève de la fiction, comme le reconnaissent un grand nombre d’acteurs.
Je ne le pense pas. Cette réalité s’incarne différemment selon les âges de la vie d’un praticien hospitalo-universitaire. Au début de sa carrière, il s’investira davantage dans la recherche. Progressivement, il pourra s’épanouir dans des fonctions de coordination, de management. Aujourd’hui, les fonctions hospitalo-universitaires se séquencent sans doute davantage au cours d’une carrière. Au fil des réflexions menées sur l’attractivité des carrières HU, l’idée a émergé de contractualiser avec chaque équipe hospitalo-universitaire. Ce qui doit permettre de dégager du temps pour les différentes missions, et qui doit faciliter l’organisation du travail au sein de l’équipe pour porter l’exercice des différentes missions.
Les jeunes générations de médecins paraissent moins attirées par le prestige des carrières hospitalo-universitaires.
| La construction d’une carrière hospitalo-universitaire relève souvent du saut d’obstacles. Elle exige de réels sacrifices, mais continue de constituer aussi un facteur d’attractivité. Certains jeunes ont aussi cette méritocratie chevillée au corps. Pour autant, cet emblème est moins fort aujourd’hui. Enfin, l’excellence dans les CHU n’est pas incarnée que par les hospitalo-universitaires, elle se manifeste aussi par l’engagement des praticiens hospitaliers et des équipes paramédicales.On a parlé des soignants. Mais les directeurs des CHU sont-ils aussi fatigués?Nous n’avons pas le droit de nous poser cette question alors que nous n’avons pas à gérer directement la vie des patients. Dans un monde d’incertitudes, il nous faut continuer à donner confiance aux équipes. Certains collègues sont las, mais ce n’est franchement pas le moment du doute pour un directeur d’hôpital. Certes, nous nous répandons peu dans les journaux grand public. Le mode d’expression d’un directeur d’hôpital ne s’inscrit pas dans le registre de la surmédiatisation. Nous sommes bien sûr exaspérés par le récit décliniste, autour de l’hôpital public qui confond les causes et les conséquences de difficultés que nous ne nions pas. Il permet notamment de ne pas interroger les réalités, qu’elles soient sociologiques, managériales, financières… La énième séquence médiatique de ce récit : « Il y a trop d’administratifs » qui méconnaît la réalité objective (ils représentent 12 % des effectifs dans le secteur public en incluant les secrétaires médicales contre 14 % dans le secteur privé) et sublime une délégation maximale aux pôles comme solution, est bien éloignée de ce que la gestion des crises a mis en évidence. L’hôpital, a fortiori le CHU, est un ensemble complexe dans lequel les missions de pilotage et d’arbitrage, de gestion, de coordination et d’interfaces avec les tutelles, assumées par les directions, sont indispensables pour sécuriser l’activité de soins et permettre à ceux qui les assument de s’y consacrer. .* présidente de la conférence des directeurs généraux des Chu, directrice générale du Chu de Tours. |
Le « constat plus modéré » du ministère de la santé sur la crise de l’hôpital
Face aux estimations alarmantes sur les fermetures de lit, une enquête commandée par Olivier Véran à ses services souligne une relative stabilité dans les capacités d’accueil des établissements, et dans les effectifs.
Par Camille StromboniPublié hier à 11h00
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Le débat fait rage depuis la rentrée. Combien de lits sont-ils fermés dans les hôpitaux, faute de personnels suffisants ? En octobre, le conseil scientifique, jetant un pavé dans la mare, a avancé le chiffre de 20 %. Une estimation immédiatement contestée par le ministre de la santé, qui avait promis de faire sa propre évaluation. Elle a été rendue publique jeudi 16 décembre.
La polémique a démarré en octobre quand, sur fond d’accalmie de la crise du Covid-19, les difficultés des établissements de santé dans l’incapacité de reprendre une activité normale ont commencé à remonter de nombreux territoires. Réduction du nombre de lits, blocs opératoires au ralenti, services d’urgences obligés de fermer la nuit… : les alertes se sont accumulées, avant de donner lieu à une intense bataille de chiffres.
« Fatigue des soignants »
L’enquête ministérielle, finalement, ne confirme ni n’infirme ce chiffre de 20 %, qui repose principalement sur des remontées de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Elle répond à la question différemment, en déplaçant la focale. A l’instantané, elle préfère la comparaison d’une année sur l’autre, jugée plus valable « méthodologiquement » – et qui permet de relativiser la crise.
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Ainsi, selon l’étude réalisée par la Direction générale de l’offre de soins (DGOS), les établissements de santé ne comptent que 2 % de lits d’hospitalisation complète de moins qu’en 2019. Celle-ci a récolté les données de 1 100 établissements, publics et privés, dans les différents secteurs du soin (médecine, chirurgie, soins de suite et de réadaptation, psychiatrie, hospitalisation à domicile…), portant sur la période d’octobre et novembre.
Résultat : s’il n’est pas question de nier les « tensions sur les ressources humaines », la « fatigue des soignants », la « charge de soins » plus importante dans les hôpitaux, la situation n’apparaît pas aussi dramatique que certains chiffres ont pu le laisser penser. Le ratio de « 20 % » de fermetures de lits a pu être « vrai localement, à certains moments », mais ils ne sont pas « une vérité générale », selon le ministère, pour qui l’enquête permet d’apporter un « constat global plus modéré » sur la situation.
Activité ambulatoire en hausse
Cette poursuite de la baisse du nombre de lits dans les établissements, qui impacte plus fortement certains secteurs comme la chirurgie (– 7 %), se trouve en grande partie compensée par une progression de l’activité ambulatoire, c’est-à-dire les prises en charge de patients inférieures à une journée. Le « nombre de places » dans les établissements a ainsi augmenté globalement de 19 % par rapport à 2019, selon l’enquête ministérielle. Certaines disciplines voient, en revanche, le tableau se dégrader sur tous les plans, comme la psychiatrie, sans compter des situations « hétérogènes » selon les territoires.
Autre enseignement : les chiffres ne montrent pas de saturation extrême des lits en octobre. Les taux d’occupation supérieurs à 90 %, soit des niveaux particulièrement élevés, concernent 16 % des capacités en service de médecine. 84 % de l’offre se maintient, elle, à des niveaux normaux, soit avec « des marges de manœuvre », « encore des lits vides », selon le ministère.
Sur le volet des ressources humaines, l’étude vient confirmer les constats de nombre d’hôpitaux pour expliquer les fortes tensions : l’absentéisme progresse d’environ 1 point. C’est chez les infirmiers que le turn-over apparaît aussi le plus défavorable : entre les départs et les recrutements, le déficit s’élève à 784, dans les établissements répondant à l’enquête. « Rien qui ne permet de confirmer une quelconque hémorragie ou un mouvement massif [de départs] », relève-t-on au ministère de la santé.
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Camille Stromboni