Variable d’ajustement d’un hôpital en souffrance, les étudiants infirmiers à la peine
Malgré les besoins de la profession, certains arrêtent leur formation avant d’obtenir leur diplôme, notamment en raison d’expériences difficiles lors des stages.
Par Margherita NasiPublié hier à 03h22, mis à jour hier à 08h22
Temps de Lecture 7 min.

Cela a commencé par de petits détails nocifs. Des bonjours qui restent sans réponse. Puis viennent les paroles blessantes. Des « tais-toi, il en a rien à foutre, de ce que tu racontes », quand l’étudiante de 27 ans souhaite expliquer à un patient le soin qu’elle s’apprête à lui faire. Des « tu es vicieuse », quand elle demande à assister à un soin de sondage sur un jeune homme qui a eu un accident de moto. Le patient hurle de douleur ? On lui propose de se « défouler sur la stagiaire ».
Pendant son dernier stage dans le cadre de sa formation à l’Institut de formation en soins infirmiers (IFSI), au sein du service orthopédique d’un hôpital, Raphaëlle Jean-Louis a vécu « dix semaines d’enfer ». « J’ai failli abandonner, à quatre mois seulement de la fin de mon parcours. » Elle serre les dents. Décroche son diplôme d’infirmière. Et assiste, en tant que professionnelle, aux mêmes scènes de maltraitance envers les étudiants infirmiers.
Elle décide de coucher sur papier toutes les humiliations et brimades subies et observées. Publié en 2018 chez Michalon, Diplôme délivré(e). Parole affranchie d’une étudiante infirmière est en rupture de stock dès son premier jour de parution et sera prochainement adapté sur grand écran. Le personnage principal est une étudiante prise dans le décalage entre sa représentation idéalisée de la profession et la réalité du terrain : un résumé dans lequel pourraient se reconnaître de nombreux jeunes infirmiers.
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Les études en IFSI figurent parmi les plus plébiscitées sur Parcoursup : c’est la formation qui suscite le plus grand nombre de vœux chez les lycéens. Cette année, un peu plus de 30 000 jeunes sont entrés en première année de formation en soins infirmiers. Mais alors que la profession est en tension, avec une augmentation des postes vacants, certains abandonnent en chemin.
« Problèmes d’orientation »
Combien sont-ils ? Fin octobre, le ministre de la santé, Olivier Véran, a évoqué un déficit de 1 300 étudiants infirmiers ayant abandonné leurs études en cours, et qui auraient dû être diplômés en 2021… Les dernières enquêtes menées par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, disponibles en ligne (éditions 2018 et 2019), montrent que, entre la première et la deuxième année d’études, le nombre d’étudiants d’une même promotion a diminué de 1 800, soit 6 %.
« Le nombre d’abandons n’est pas recensé précisément. Mais ce qui remonte du côté des directeurs d’école, c’est qu’il y en aurait plus qu’auparavant », avance prudemment Michèle Appelshaeuser, présidente du Comité d’entente des formations infirmières et cadres (Cefiec), qui mène en ce moment une enquête sur le sujet. La Fédération nationale des étudiants en sciences infirmières (Fnesi) se dit aussi surprise par ce chiffre, qui serait sous-évalué : l’association estime le taux d’abandon des étudiants à « 10 % par an », selon Mathilde Padilla, présidente de la Fnesi.
Interrogée sur les causes de ces abandons, Mme Appelshaeuser évoque le rôle de Parcoursup, et de la réforme de la procédure d’entrée dans ces écoles : « Avant, on intégrait les IFSI sur concours, ce qui permettait aux étudiants de maturer davantage leur projet. Désormais, avec une sélection sur dossier avec Parcoursup, on a davantage de problèmes d’orientation. » Isabelle Bouyssou, directrice de l’IFSI de l’hôpital Saint-Joseph, à Paris, met en avant les déceptions inhérentes à une profession vocationnelle : « Des étudiants en réorientation, on en a toujours eu. En stage, certains s’aperçoivent qu’ils ne supportent pas la vue du sang, ou les odeurs, ou tout simplement l’aspect relationnel. »
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La plupart des arrêts de formation ont lieu pendant les trois premières semaines, « quand les étudiants découvrent un hôpital en grande souffrance », confirme Mme Padilla. En raison du manque de personnel et de moyens, le personnel hospitalier ne prend souvent pas le temps de s’occuper des étudiants pendant leurs stages.
« Les conditions d’exercice des infirmiers exacerbent les maltraitances », s’inquiète la présidente de la Fnesi. En 2017, l’association avait interrogé les étudiants sur leur vécu en stage : 33,4 % déclaraient avoir été « harcelés » par un soignant. Les publications du hashtag #balancetonstage, lancé en 2020, sont majoritairement effectuées par les étudiants en sciences infirmières.
« On m’accusait d’être un boulet »
Florilège : « On m’a demandé de faire la toilette d’un patient alors que l’équipe savait qu’il était mort » ; « Deux infirmières faisaient un concours de qui arrivait à faire arrêter la formation de l’étudiant en premier » ; « Une infirmière s’est présentée à moi comme l’infirmière qui fait pleurer les étudiants ». Sur les réseaux sociaux, le flux de témoignages semble intarissable : le compte Instagram #balancetonstageinfirmier compte près de 5 000 abonnés.
Le tweet « Racontez vos pires conditions d’encadrement en stage infirmiers », rédigé par l’association Etudiants en soins infirmiers : osons parler a été visualisé plus de 330 000 fois. Violaine Massot, présidente de l’association, s’indigne : « On veut des infirmiers dociles. Ceux qui osent se plaindre et remettent en question la hiérarchie sont poussés vers la sortie par les écoles. Les IFSI sont des zones de non-droit : ils ne fournissent pas les chiffres d’abandon, et se félicitent du taux de réussite à la sortie sans prendre en compte tous ceux qui ont lâché en cours de chemin. »
Claire (le prénom a été changé), 21 ans, a renoncé après un stage en unité de soins de longue durée : « Je n’avais pas le droit de manger avec l’équipe, on me disait de me taire, que je n’étais bonne à rien », raconte celle qui n’a pas fait le deuil de ses études. D’ailleurs, ses proches la croient encore inscrite en IFSI.
Pauline Rouge, 25 ans, a elle aussi arrêté ses études. « Les infirmières étaient constamment sur mon dos, m’accusant d’être un boulet… Elles me reprochaient des détails auxquels elles ne faisaient elles-mêmes pas attention. J’ai abandonné en troisième et dernière année de formation. L’école n’a pas essayé de me retenir : aucune réaction, ne serait-ce qu’un coup de fil. Il s’avérait que je faisais une dépression. Mon psychiatre a écrit une lettre pour que je puisse réintégrer mon IFSI, mais la direction n’a rien voulu entendre », témoigne la jeune femme. « On ne sait jamais à quelle sauce on sera mangé. Tous mes stages se sont bien passés, sauf un, qui a failli avoir raison de mes études : on ne me laissait pas pratiquer les soins infirmiers, on me rabaissait, on me disait qu’on ne m’aimait pas », confie Emma Oubelaid, 23 ans.
Selon une enquête menée par la Fnesi en 2020, 31 % des étudiants en soins infirmiers prendraient des anxiolytiques. Plus de la moitié disent avoir commencé un traitement pendant la crise due au Covid-19. Un constat d’autant plus marquant que 70 % d’entre eux confient être en période de stage lors des premières prises.
Appels à l’aide
Michelle Delso a exercé la profession d’infirmière pendant quarante-deux ans avant de devenir formatrice. Elle se dit « éberluée » par le traitement infligé aux étudiants, devenus la variable d’ajustement d’un hôpital à la peine : « Un jour, on exige d’eux qu’ils soient performants avant même d’avoir appris ; un autre, on ne les laisse pas pratiquer les soins infirmiers et ils passent leur stage à faire les toilettes et les lits car on manque d’aides-soignantes. »
A la retraite depuis trois ans, l’ancienne formatrice continue de recevoir des appels à l’aide d’étudiants, en particulier au moment où ils s’apprêtent à passer en commission d’évaluation de crédits : « Ils sont nombreux à voir leurs stages invalidés pour des motifs qui n’en sont pas… Du coup, ils doivent réaliser des stages de rattrapage, ce qui permet au passage de compenser le manque d’effectifs, notamment en période de vacances. C’est du travail dissimulé ! » Une accusation que dément fermement Virginie Schlier, présidente du Syndicat national des professionnels infirmiers : « Les critères d’invalidation d’un stage sont très précis et ne sont pas le fait d’une seule personne. Si quelques services dysfonctionnent, de nombreux autres sont pleinement engagés dans l’encadrement des étudiants. »
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« Dans l’absolu, il y a plus de stages qui se passent bien que de stages qui se passent mal », abonde Mme Appelshaeuser. La présidente du Cefiec s’interroge toutefois sur la nécessité de revoir le référentiel de formation de 2009, qui fixe à 50 % le temps de formation passé en stage : « La durée et la fréquence des stages doivent évoluer, ainsi que les lieux de soins : les stages pourraient également avoir lieu en pôle santé, en ambulatoire ou auprès des infirmiers à domicile. »
Mme Appelshaeuser appelle également à une valorisation du tutorat : « Les professionnels de santé en poste accueillent les stagiaires en plus de leur charge de travail. Leur engagement mériterait une compensation financière. » Elle rejoint sur ce point les préconisations de la Fnesi, qui milite pour la création d’un statut de tuteur et la mise en place d’une plate-forme d’évaluation des stages. Car, comme le dit Mathilde Padilla, « un stage qui se passe bien, c’est un futur professionnel qui revient ».
Margherita Nasi
« Quand on est infirmier, on prend soin des autres mais personne ne prend soin de vous »
Un diplôme d’infirmier peut ouvrir la porte à des modes d’exercices de la profession très variés, explique dans un entretien au « Monde » Anne-Sophie Minkiewicz, spécialiste de la reconversion de ces soignants.
Propos recueillis par Margherita Nasi
Publié hier à 05h00, mis à jour hier à 10h37
Temps de Lecture 2 min.
Reprendre des études, s’orienter vers un autre métier, exercer sa profession différemment : plusieurs possibilités s’offrent aux titulaires d’un diplôme d’infirmier qui ne souhaitent plus travailler à l’hôpital. Ancienne infirmière, Anne-Sophie Minkiewicz, 35 ans, accompagne ces soignants en reconversion dans son cabinet de coaching spécialisé.
Pourquoi avez-vous rendu votre blouse d’infirmière ?
Diplômée en 2006, j’ai exercé comme infirmière pendant cinq ans. J’avais choisi ce métier pour apporter du réconfort aux patients. Mais j’ai constaté que nos conditions de travail étaient déshumanisantes, nous poussant à devenir maltraitants. J’ai abandonné alors que j’étais en pédiatrie dans un hôpital parisien. Un jour, on a dû annoncer à des parents que leur enfant de 6 ans n’en avait plus que pour quelques mois à vivre. Ils étaient dévastés. On leur a dit : « Ne bougez pas, on revient », et on a claqué la porte, en sachant très bien qu’on ne les reverrait plus jamais. Cette phrase, tout infirmier l’a déjà prononcée en sachant qu’il ne tiendrait pas sa promesse. C’était trop.
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J’ai suivi un master en ressources humaines à l’université Paris-Dauphine, puis travaillé dans un cabinet de conseil en changement professionnel avant d’unir mes deux expertises. Je suis partie du constat que, quand on est infirmière, on prend soin des autres, mais personne ne prend soin de nous. J’ai monté Infirmière Reconversion en 2020, ça a marché tout de suite : nous avons accompagné 130 infirmiers en reconversion. Des jeunes qui sortent d’école comme ceux à qui il reste cinq années d’exercice et qui désirent une fin de carrière épanouie. Quand j’ai raccroché ma blouse, j’étais une paria. Aujourd’hui, certaines personnes qui, à l’époque, critiquaient mon changement de parcours sont en quête de conseils pour une reconversion…
Dans quels secteurs se reconvertissent majoritairement les jeunes infirmiers ?
Près de 40 % des infirmiers que nous accompagnons reprennent leurs études avec un master. Sur les 60 % restants, une moitié s’oriente vers d’autres professions – charcutier, psychologue, assistant vétérinaire, professeur de langue, épicier –, tandis que l’autre moitié continue d’exercer en tant qu’infirmier, mais en sortant du secteur hospitalier ou clinique : on peut être infirmier commercial, de rapatriement sanitaire, travailler à domicile ou encore en aéroport. On les aide à découvrir ces métiers dont on ne parle pas en cours d’études parce que les formateurs sont des produits bruts de l’hôpital et parce que les instituts de formation en soins infirmiers sont rattachés à des centres hospitaliers.
Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les jeunes infirmiers qui souhaitent se reconvertir ?
Premièrement, le manque de soutien de leur entourage, un facteur essentiel dans la réussite d’une reconversion. Ces jeunes infirmiers, souvent, ne maîtrisent pas les codes du monde du travail. Ils ne savent pas rédiger un CV ou une lettre de motivation, ni mettre en avant leur expérience pour rebondir : ils ont l’impression d’être enfermés dans leur métier et cela peut les freiner. Enfin, autre difficulté : faire le deuil d’un métier vocationnel. Les jeunes en reconversion ont parfois l’impression de trahir une promesse.
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Margherita Nasi