« Les enquêtes de la commission Sauvé sur les abus sexuels dans l’Eglise, ce sont 28 000 personnes interrogées, sept décennies d’archives explorées »
TRIBUNE
Nathalie Bajos – Sociologue et démographe
Philippe Portie – Sociologue
Réagissant à la mise en cause, par l’Académie catholique de France, des analyses du rapport Sauvé, deux sociologues ayant participé aux travaux décrivent, dans une tribune au « Monde », les méthodologies rigoureuses ayant présidé à la conduite de leurs enquêtes.
Publié hier à 07h15 Temps de Lecture 6 min.
Tribune. Huit membres de l’Académie catholique de France [une institution réunissant des intellectuels catholiques] ont signé une critique du rapport de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) catholique [présidée par Jean-Marc Sauvé] qu’ils ont adressée au Vatican. Le texte vise les analyses théologiques et juridiques du rapport de la commission Sauvé. Il questionne aussi les dénombrements statistiques produits par les enquêtes que cette dernière a demandées à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). Il reproche à la Ciase de s’être appuyée sur l’enquête de l’Inserm qui donne des chiffres d’abus très supérieurs à ceux produits par l’EPHE. Nous voudrions, afin de montrer toutes les limites de cette critique, revenir sur les méthodologies de ces deux recherches, sociologique et sociohistorique, que nous avons dirigées.
28 000 personnes interrogées
Face à l’absence de données sociologiques sur les personnes abusées dans l’Eglise, l’équipe de l’Inserm a conduit une enquête en population générale auprès d’un échantillon de 28 000 personnes. En collectant des informations sur les activités réalisées dans l’enfance, cette enquête permet, pour la première fois, de rapporter les agressions aux personnes exposées au risque. Cette enquête, conduite fin 2020, a permis d’estimer que 216 000 personnes avaient été agressées sexuellement par un membre du clergé. Ce nombre est aujourd’hui au cœur des critiques. Par ailleurs, pour mettre au jour les logiques sociales qui favorisent la survenue des violences, et rendre compte des réactions des personnes agressées et des représentants de l’Eglise, 69 entretiens semi-directifs ont été conduits auprès de personnes agressées dans leur minorité et de religieuses.
Quant à l’analyse des archives, l’EPHE l’a menée à partir de plusieurs fonds explorés sur sept décennies (1950-2020). L’étude a été réalisée à partir d’un échantillon de 32 diocèses et de 15 ordres et congrégations, sélectionnés sur le fondement des réponses à un questionnaire adressé en juin 2019 à l’ensemble des évêques et supérieurs majeurs. Ces fonds conservent les dossiers personnels des prêtres et religieux abuseurs, les correspondances d’évêques ou de supérieurs, les comptes rendus des conseils de gouvernement des diocèses et instituts. Nous y avons adjoint les fonds du centre national des archives de l’Eglise de France.
Exploration des archives
Ces éléments ont été complétés par une série d’entretiens et par une exploration des archives de la presse et des archives des ministères de la justice et de l’intérieur, où se trouvent retenus les dossiers judiciaires des ecclésiastiques accusés de violences sexuelles. Le questionnaire évoqué plus haut nous a permis d’obtenir aussi des données supplémentaires pour les diocèses et les congrégations que nous n’avons pas directement visités. L’ensemble a nourri des analyses qualitatives et quantitatives sur les situations d’abus.
Le décor méthodologique étant rappelé, que disent ces enquêtes sur l’ampleur du phénomène ? Les résultats sont-ils contradictoires ?
L’enquête de l’Inserm conduit donc à estimer que 216 000 personnes ont été agressées par un membre du clergé lorsqu’elles étaient mineures, considérant la période de 1950 à nos jours. L’échantillon a été constitué selon la méthode dite des quotas (assurer le même pourcentage de chaque catégorie que dans les données du recensement). Une sélection aléatoire d’abonnés au panel de l’institut de sondage a été effectuée pour limiter le biais de volontariat. La concordance des résultats avec ceux de la dernière enquête scientifique sur les violences sexuelles réalisée en 2016 par [l’Agence nationale de santé publique] Santé publique France atteste de la validité des résultats obtenus.
Lire le décryptage : Commission Sauvé : les violences sexuelles sous le regard des sciences sociales
En appliquant la théorie des sondages, qui permet d’extrapoler à la population ce qui est observé dans un échantillon, nous avons estimé le nombre de personnes agressées dans l’Église. Nous avons divisé le nombre de personnes déclarant dans l’enquête avoir été abusées par un prêtre par le nombre de répondants à l’enquête. Ce taux a ensuite été appliqué à l’ensemble de la population française de plus de 18 ans. Le nombre ainsi obtenu, 216 000, est assorti des bornes inférieures et supérieures de l’intervalle de confiance à 95 % [indicateur mathématique qui permet de chiffrer la zone d’incertitude]. En d’autres termes, lorsque nous écrivons que 216 000 personnes (entre 165 000 et 270 000) ont été agressées dans l’Eglise, il y a un risque statistique de 5 % que ce résultat ne se situe pas dans cette fourchette et soit, selon la théorie des sondages, lié au hasard.
A partir de l’enquête de l’EPHE, il a été possible de dénombrer nominativement 1 800 prêtres et religieux impliqués dans des violences sexuelles. Nous avons comptabilisé par ailleurs environ 1 400 abuseurs non nominatifs dont nous connaissons l’existence, et souvent la trajectoire, par croisement des sources. Ce nombre total de 3 200 abuseurs représente un peu moins de 3 % du total des ecclésiastiques en fonction au cours des soixante-dix dernières années. Nous avons pu également, à partir des dossiers des abuseurs, des témoignages des victimes et des enquêtes judiciaires (qui permettent d’établir une fourchette du nombre d’abus par prêtre) estimer le nombre des victimes de violences sexuelles. Il se situe entre 4 800 et 16 000 personnes si l’on se limite aux 1 800 ecclésiastiques nominativement identifiés, et entre 8 500 et 28 000 victimes si l’on considère la totalité des abuseurs que nous avons dénombrés.
« Nos deux enquêtes ont pu permettre de mesurer l’écart entre les promesses de l’institution ecclésiale et certaines réalités, bien plus sombres, de son fonctionnement »
On ne s’étonnera pas de la différence constatée entre les résultats de l’enquête statistique en population générale et ceux de l’enquête archivistique. L’enquête de l’EPHE s’appuie sur les données conservées par les deux types d’autorités – ecclésiale et judiciaire –, en se déployant sur des segments temporels au cours desquels, pour diverses raisons examinées dans nos recherches, les victimes informaient peu l’Eglise qui, d’ailleurs, ne prenait guère en compte leur parole. L’estimation de l’Inserm repose sur une enquête anonyme conduite en population générale pour un institut de recherche, dans un contexte social plus favorable à la déclaration des violences.
Déficit de transparence de l’Eglise
Les deux enquêtes, l’une fondée sur la criminalité (ou la délinquance) enregistrée, l’autre appuyée sur la criminalité (ou la délinquance) déclarée produisent des résultats quantitatifs qui ne sont pas contradictoires. Elles se rejoignent aussi pour relever le caractère structurel des violences sexuelles dans l’Eglise, en montrant qu’elles surviennent sous l’effet de processus sociaux qui interagissent pour en faciliter la production. Parmi ceux-ci, le déficit de transparence dans la gestion de l’institution ecclésiale, l’idéalisation de la figure du prêtre, le souci de placer l’Eglise et ses personnels en dehors du contrôle d’un Etat qui du reste n’a pas toujours en la matière assumé ses responsabilités.
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Sans leur être totalement redevable, le rapport de la Ciase s’est largement adossé aux constats produits par ces deux enquêtes, dont l’intérêt est d’avoir pu permettre de mesurer l’écart entre les promesses de l’institution ecclésiale et certaines réalités, bien plus sombres, de son fonctionnement. Nos deux enquêtes ont travaillé ensemble au dévoilement de cette contradiction. Elles appellent, comme toute production scientifique, d’utiles discussions, mais le débat ne gagne rien à se situer sur le registre de la dénégation.
Nathalie Bajos, sociologue, démographe et directrice de recherche à l’Inserm-Ecole des hautes études en sciences sociales, et Philippe Portier, sociologue et directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, sont tous deux membres de la Ciase
Nathalie Bajos(Sociologue et démographe) et Philippe Portier(Sociologue)