Les Etats-Unis sanctionnent le Cambodge pour sa proximité avec la Chine
Washington soupçonne Phnom Penh de faciliter l’accès de la Chine au golfe de Thaïlande en lui ouvrant sa base navale de Ream.
Par Brice Pedroletti(Phnom Penh, envoyé spécial)
Publié hier à 15h59, mis à jour hier à 21h29
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Les Etats-Unis ont décidé d’accroître leur pression sur le Cambodge en imposant, jeudi 9 décembre, un embargo sur les ventes d’armes au motif que les développements récents dans ce pays étaient « contraires aux intérêts de sécurité nationale et de politique étrangère des Etats-Unis ». Sa relation avec la Chine est explicitement visée, ainsi que la multiplication des poursuites judiciaires, ces deux dernières années, à l’encontre de représentants de la société civile et de membres de l’opposition.
« Nous exhortons le gouvernement cambodgien à faire des progrès significatifs dans la lutte contre la corruption et les violations des droits de l’homme, et à œuvrer pour réduire l’influence de l’armée de la [République populaire de Chine] au Cambodge, qui menace la sécurité régionale et mondiale », a déclaré la secrétaire d’Etat au commerce, Gina Raimondo, dans un communiqué. Les investissements chinois massifs dans les provinces côtières cambodgiennes, en bordure du golfe de Thailande, sous la forme de projets touristiques ou d’infrastructures et de concessions de cinquante ou quatre-vingt-dix-neuf ans, sont une source de préoccupation pour Washington, qui soupçonne Pékin de vouloir se munir de points d’appui stratégique virtuels pour des forces armées en cas de conflit.
Répression de l’opposition
Les reproches des Américains portent aussi sur le manque de transparence des Cambodgiens quand aux travaux menés par des sociétés chinoises à l’intérieur de la base navale cambodgienne de Ream, où deux structures offertes par les Américains au début des années 2010 ont été démontées en 2020 sans que ceux-ci en soient informés.
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Le sujet avait conduit la secrétaire d’Etat adjointe, Wendy Sherman, à demander des clarifications aux autorités cambodgiennes, en juin, et à solliciter une visite sur le terrain par l’attaché militaire américain à Phnom Penh. Invité sur la base, ce dernier avait mis fin à la visite quand il avait constaté que ses hôtes ne lui montraient pas tout. « Le Cambodge est mis sous pression, il se sent critiqué de manière injuste pour quelque chose de normal, qui concerne notre souveraineté, expliquait au Monde, au sujet de cet incident, le 8 octobre, Kin Phea, directeur général de l’Institut des relations internationales de l’Académie royale du Cambodge. Croyez-vous que les Américains nous montrent tout si l’on visite une de leurs bases, ou la CIA [l’Agence centrale de renseignement], ou le Pentagone ? »
En novembre, le département du Trésor avait annoncé des sanctions contre deux hauts responsables militaires cambodgiens pour avoir gonflé en 2020 et en 2021 les coûts d’un projet de construction dans la base navale de Ream et utilisé les fonds à leur propre avantage.
La persistance de la répression à l’encontre de la société civile est un autre sujet d’irritation pour les Etats-Unis, depuis la dissolution du premier parti d’opposition, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC), en 2017, juste avant les législatives de 2018, et l’inculpation de plus d’une centaine de cadres du parti et de militants de la société civile en 2019 et 2020 pour des délits de sédition et de trahison. « [Le premier ministre cambodgien] Hun Sen utilise tout simplement la loi comme un instrument politique de pouvoir », souligne l’intellectuel Lao Mong Hay. Hun Sen est au pouvoir depuis trente-six ans.
Une avocate américano-cambodgienne défie le régime
Quarante-trois accusés, dont la militante cambodgienne Theary Seng, 50 ans, qui a la double nationalité cambodgienne et américaine, ont été convoqués pour une audience à la cour de justice de Phnom Penh, le 7 décembre, en vue de leur procès. Mme Seng, une survivante des Khmers rouges, qui, comme ses coaccusés, a été laissée en liberté, est arrivée dans une tenue de danse traditionnelle, les cheveux rasés, expliquant être prête à « jouer un rôle » dans la « farce » qui allait se jouer.
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« Le régime a cru que je quitterais le Cambodge quand il m’a attaquée avec ces accusations sans aucun fondement, mais je ne partirai pas, j’ai consacré presque toute ma vie d’adulte à sensibiliser les gens au Cambodge sur les questions des droits de l’homme, cela reviendrait pour moi à renier tout ce que j’ai fait », nous expliquait-elle, jeudi 9 décembre, à son domicile, dans un village de la périphérie de Phnom Penh. La date de son procès a été fixée au 28 décembre, une date choisie, selon elle, pour réduire l’impact médiatique aux Etats-Unis.

Le porte-parole du gouvernement cambodgien, Phay Siphan, a critiqué, jeudi, la logique des sanctions : « Les Etats-Unis exportent et vendent des armes et des équipements militaires modernes au Vietnam, un pays communiste. Comment est-ce possible ? Le Vietnam est-il un pays démocratique ? »
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