L’adhésion de l’empire du Milieu à l’OMC devait permettre de le transformer en une démocratie ouverte au commerce et au multilatéralisme.

Quand l’Occident croyait à la convergence de la Chine

Par  Marie Charrel  et  Gilles Paris 

Publié aujourd’hui à 02h32, mis à jour à 19h21

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/12/10/quand-l-occident-croyait-a-la-convergence-de-la-chine_6105422_3234.html

DÉCRYPTAGES

« Chine et OMC : un roman de la mondialisation » (3/5).

Pour les Américains, comme pour les Européens, l’adhésion de l’empire du Milieu à l’institution devait permettre de le transformer en une démocratie ouverte au commerce et au multilatéralisme.

C’était l’époque de la mondialisation heureuse. Celle où, en Europe comme aux Etats-Unis, beaucoup pensaient, dans le sillage du politologue américain Francis Fukuyama, que la chute du communisme marquerait la fin de l’histoire et la victoire définitive du libéralisme. Celle où les dirigeants occidentaux imaginaient que l’ensemble du globe allait converger vers un même modèle – des démocraties ouvertes au commerce et au multilatéralisme –, auquel la Chine allait naturellement se conformer.

Un homme a incarné ces espoirs : Bill Clinton, président des Etats-Unis entre 1993 et 2001. En 1999, le démocrate, alors dans les derniers mois de son second mandat, est en quête d’un succès au niveau international. L’entrée de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) apparaît comme un legs potentiel pour la postérité. Le 9 mars 2000, il se fait lyrique lors d’un discours prononcé à l’université Johns-Hopkins de Baltimore (Maryland).

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« Soutenir l’entrée de la Chine dans l’OMC va au-delà de nos intérêts économiques. (…) Il s’agit de l’occasion la plus importante que nous ayons eue de créer un changement positif en Chine depuis les années 1970 » et la normalisation des relations entre Washington et Pékin, assure le locataire de la Maison Blanche. « La question n’est pas de savoir si nous approuvons ou désapprouvons les pratiques de la Chine », poursuit-il, après avoir mentionné les menaces que la montée en puissance chinoise fait peser « sur Taïwan et ses voisins », les atteintes aux droits de l’homme ou les intentions alors prêtées à Pékin en matière de prolifération nucléaire, « mais de savoir quelle est la chose la plus intelligente à faire pour les améliorer ».

Pour le président des Etats-Unis, la Chine, en adhérant à l’OMC, n’accepte pas simplement d’importer davantage de produits américains. « Elle accepte [aussi] d’importer l’une des valeurs les plus chères à la démocratie : la liberté économique », veut-il croire.

Microclimat politique favorable à Pékin

Cette prise de parole marque l’aboutissement d’une évolution spectaculaire de la part de Bill Clinton. Huit ans plus tôt, dans son discours d’acception de l’investiture démocrate, en juillet 1992, il se montrait en effet sévère à l’égard de son adversaire républicain, le président sortant George H. W. Bush, qui avait dû gérer en 1989 la crise née de la répression sanglante du mouvement en faveur des libertés, écrasée sur la place Tiananmen, au cœur de la capitale chinoise. Bill Clinton, lui, promettait de ne pas « dorloter les dictateurs, de Bagdad à Pékin ».

Une fois à la Maison Blanche, en janvier 1993, il honore son engagement, en subordonnant par décret, en avril, la réattribution à la Chine du statut envié de nation la plus favorisée (NPF) à une série de conditions. Pékin doit « améliorer son bilan en matière de droits de l’homme dans les domaines de l’immigration, de la fabrication et de l’exportation de produits réalisés par des prisonniers, des conditions de vie dans les centres de détention et de la protection du Tibet ».

En juin 1994, Pékin redevient une nation la plus favorisée : la perspective de l’entrée au sein de l’Organisation mondiale du commerce s’esquisse

Cette attitude de fermeté ne trompe guère, car, dans le même temps, le président démocrate revient sur des sanctions américaines adoptées après la répression de 1989. Sous la pression des milieux d’affaires, il renonce en effet progressivement à lier les relations économiques entre les deux pays à la question des droits de l’homme. En juin 1994, Pékin redevient une NPF : la perspective de l’entrée au sein de l’OMC s’esquisse.

L’influence des hommes d’affaires américains sur le parti républicain, comme l’attachement, à l’époque, de ce dernier au libre-échange, contrairement au parti du président, font que ce revirement n’est pas exploité par le « Grand Old Party », pourtant prompt à en découdre avec le démocrate. Dans le « blob » de Washington, qui mêle de manière informelle les membres des administrations et ceux des cercles de réflexion, un consensus se forge à propos des bénéfices, pour la stabilité mondiale, d’une intégration chinoise renforcée.

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Il va du démocrate Joseph Nye, alors au Pentagone et inventeur du concept de « soft power »(puissance douce), au républicain Robert Zoellick, haut responsable du département d’Etat pendant la présidence de H. W. Bush et futur président de la Banque mondiale (de 2007 à 2012). Ce microclimat politique favorable à Pékin se vérifie au Congrès des Etats-Unis, en septembre 2000, lorsque ce dernier se prononce sur l’harmonisation du statut chinois entraîné par son entrée au sein de l’OMC. Cette normalisation est validée par la Chambre des représentants comme par le Sénat.

Ce vote intervient au terme de la décennie d’hyperpuissance américaine, alors que l’implosion soviétique a alimenté une hubris à Washington. « Il y a alors un véritable messianisme américain vis-à-vis de la Chine, dopé par les appétits que suscite son marché », estime Stéphanie Balme, sinologue et directrice de recherche à Sciences Po.

Pression du milieu des affaires

L’Union européenne est, à ce moment-là, accaparée par son élargissement et la transition des anciens régimes communistes sur son territoire. « Mais les positions divergeaient quelque peu selon les Etats membres : ceux du Sud s’inquiétaient de la concurrence low cost de la Chine ; ceux du Nord étaient plus confiants », rappelle Giuliano Noci, professeur à l’Ecole polytechnique de Milan.

A Bruxelles, beaucoup partagent néanmoins une même conviction, « à savoir celle qu’intensifier le commerce serait facteur de paix et que la Chine deviendrait une économie de marché », résume Jean-Marc Siroën, économiste à l’université Paris-Dauphine. Celle que la convergence économique se traduirait nécessairement par une libéralisation politique. « Ces attentes semblent aujourd’hui irréalistes, mais c’était encore l’ère de l’Occident triomphant », souligne Max Zenglein, économiste en chef de Merics, un centre d’étude allemand spécialiste de la Chine.

Durant les négociations d’adhésion à l’OMC, la Chine a accepté plus de concessions qu’aucun autre membre, laissant espérer qu’elle poursuivrait ses efforts sur cette lancée

A l’époque, les optimistes soulignent qu’il y a pourtant de sérieuses raisons d’y croire. Au sein du Parti communiste chinois (PCC), un courant réformiste pousse à l’ouverture, en partie incarné par le premier ministre Zhu Rongji. Les privatisations amorcées en 1978 par Deng Xiaoping se poursuivent. Durant les négociations d’adhésion à l’OMC, la Chine a accepté plus de concessions qu’aucun autre membre, laissant espérer qu’elle poursuivrait ses efforts sur cette lancée.

La pression du milieu des affaires finit par balayer les dernières hésitations, en Europe comme aux Etats-Unis. « A l’OMC, le poids du lobby économique l’a emporté sur le politique », analyse Philippe Le Corre, chercheur à la Harvard Kennedy School et fin connaisseur de la Chine. « Beaucoup d’entreprises étaient convaincues que leur salut passerait par le marché chinois, un grand rêve » – celui de l’immense réservoir de main-d’œuvre à bas coût du pays, qui en fait déjà l’usine du monde. Celui, aussi, de sa classe moyenne naissante, au pouvoir d’achat grandissant.

« L’adhésion de la Chine à l’OMC donne accès à 1,3 milliard de consommateurs », écrit ainsi Le Monde, dans un article daté du 13 novembre 2001, relatant l’état d’esprit du moment. Une série de grands groupes – Carrefour, Nestlé ou encore Alcatel – y dévoilent leur appétit pour le marché chinois, où beaucoup avaient déjà pris pied. « Nous allons pouvoir accélérer notre développement commercial », résume ainsi sobrement un porte-parole de L’Oréal. L’avenir lui donnera raison : le groupe est aujourd’hui le leader des cosmétiques dans l’empire du Milieu, où il commercialise vingt-trois marques.

« A l’époque, la Commission européenne était très favorable au libre-échange, mais elle avait malgré tout poussé à encadrer les pratiques chinoises, dans l’espoir que les règles du commerce équitable soient appliquées », souligne Yves-Thibault de Silguy, commissaire européen aux affaires économiques et monétaires entre 1995 et 1999.

Un certain aveuglement

Peut-être. Cependant, Bruxelles se heurte aussi aux intérêts nationaux, parfois à courte vue, de certains Etats membres. Durant les négociations d’adhésion, la Commission souhaite ainsi muscler les conditions imposées à la Chine pour moderniser ses entreprises d’Etat – celles, ultrasubventionnées, dont le poids pose aujourd’hui problème. Néanmoins, la France s’y oppose, de peur que des règles trop contraignantes en la matière à l’OMC se retournent un jour contre les entreprises tricolores dans lesquelles l’Etat détient des participations (EDF, la SNCF, La Poste…).

Voilà qui explique en partie pourquoi les « mailles du filet » définies par l’OMC en 2001 pour encadrer les pratiques chinoises sont trop lâches. Cela, en dépit des voix s’élevant malgré tout pour dénoncer un certain aveuglement. En France, l’historien spécialiste de la Chine François Godement, aujourd’hui conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne, n’est guère écouté quand, au début des années 2000, il prévient que les concessions accordées par la Chine pour entrer dans l’OMC sont un plafond, et qu’en dépit des attentes, Pékin n’ira guère au-delà.

Trois ans avant, le géopolitologue Robert Kagan, futur compagnon de route du camp néoconservateur, soulevait, lui aussi, plusieurs questions dans un article publié par la Carnegie Endowment for International Peace, un cercle de réflexion de Washington. « Nous devons nous demander si les dirigeants chinois peuvent être conduits à devenir des membres responsables de l’ordre international. Ou si, comme les Allemands il y a un siècle, ils considèrent l’ordre international comme quelque chose qui doit être changé s’ils veulent réaliser leurs ambitions, et changé d’une manière qui diminue l’influence et la sécurité de l’Amérique. » Ces voix sont restées minoritaires.

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Vingt ans après, il est tentant de qualifier de naïve – ou, à tout le moins, excessivement optimiste – la position des Occidentaux à la fin des années 1990. Tout comme les envolées d’un Bill Clinton clamant, en mars 2000, que « le génie de la liberté ne retournera pas dans la bouteille », et qu’« au cours du nouveau siècle, la liberté se répandra par le biais du téléphone cellulaire et du câble ».

Elvire Fabry, spécialiste des politiques commerciales à l’institut Jacques Delors, estime néanmoins que « l’une des erreurs des Occidentaux fut d’imaginer que la convergence économique et politique de la Chine se poursuivrait ». Même si nombre de témoins de l’époque relèvent que personne, en 2001, ne pouvait prévoir la reprise en main politique et économique du pays qu’opérera Xi Jinping après la crise financière de 2008. « Nous avons également eu tort de penser que les règles de l’OMC suffiraient à organiser une concurrence équitable avec la Chine, alors que la nature de son économie, pilotée étroitement par le PCC et l’Etat, rendait cela impossible », conclut Sébastien Jean, directeur du Centre d’études prospectives et d’informations internationales.Retrouvez tous les articles de notre série en cinq épisodes « Chine et OMC : un roman de la mondialisation »

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Selon Pascal Lamy, « toute l’économie de la planète a bénéficié de l’adhésion de la Chine à l’OMC »

« Si les Chinois n’acceptent pas de disciplines supplémentaires, alors leurs exportations feront l’objet de mesures unilatérales », déclare l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce. 

Propos recueillis par Julien BouissouPublié aujourd’hui à 10h10, mis à jour à 20h37  

Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/12/10/selon-pascal-lamy-toute-l-economie-de-la-planete-a-beneficie-de-l-adhesion-de-la-chine-a-l-omc_6105468_3234.html

Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC de 2005 à 2013.
Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC de 2005 à 2013. BENOÎT TESSIER/AFP

Pascal Lamy a assisté de près à la montée en puissance de la Chine au cours des vingt dernières années. En tant que commissaire européen pour le commerce de 1999 à 2004, il participa aux négociations sur l’adhésion du géant asiatique à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avant d’en devenir son directeur général, entre 2005 et 2013. Selon lui, l’entrée de la Chine dans le commerce mondial a accéléré la croissance de la planète, même si le bilan varie en fonction des secteurs d’activité et des régions.

Qui sont les gagnants et les perdants de l’adhésion de la Chine à l’OMC ?

Globalement, c’est toute l’économie de la planète qui en a bénéficié. Cette adhésion a dynamisé la croissance mondiale, la Chine a modernisé son économie grâce à l’importation de biens d’équipement et de technologie, et les consommateurs du reste du monde ont bénéficié des bas prix chinois. L’excédent du commerce extérieur chinois était à 10 % du produit national brut il y a quinze ans contre 1 % aujourd’hui. Cela signifie qu’au cours des quinze dernières années les importations chinoises ont nettement plus augmenté que les exportations.

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Mais les situations varient évidemment en fonction des régions et des secteurs d’activité et dépendent des relations entre patronat et syndicats, du rôle des collectivités locales et de l’Etat, des systèmes de sécurité sociale ou de formation.

Prenez le cas du textile, où la politique commerciale européenne est la même pour tous les pays membres. L’Europe du Nord a mieux résisté que celle du Sud. Certaines entreprises ont essayé d’augmenter leur productivité en automatisant leurs chaînes de production. D’autres pensaient qu’elles ne battraient jamais la Chine sans changer de produits, et donc elles se sont mises à fabriquer des tissus à haute valeur ajoutée pour les pneus de voitures ou les gilets de sécurité. Le monde s’en sort gagnant sur le plan macroéconomique, mais au niveau microéconomique, ça dépend.

Qu’avez-vous négocié avec la Chine ?

En 2000, on négocie dans deux domaines. D’abord l’accès au marché, où l’on obtient une réduction importante des droits de douane en matière de marchandises et d’agriculture. Souvenons-nous que la Chine est entrée dans l’OMC avec, en droits de douane, un taux plafond moyen inférieur à celui de l’Europe pour les produits agricoles. On voulait aussi que Pékin s’engage à respecter les disciplines de l’OMC, en priorité pour la propriété intellectuelle. Cela a été difficile, car ils réclamaient des durées de transition trop longues. La Chine a payé cher son accession à l’OMC, et bien plus que d’autres pays de sa catégorie à l’époque. On a obtenu d’elle un plafond du tarif douanier moyen de 10 %, alors qu’il est encore de 30 % en Inde ou au Brésil.

Si c’était à refaire, vous auriez négocié de la même manière ?

On s’est concentré sur l’accès au marché chinois car on pensait renégocier les engagements sur les règles, et en particulier les subventions, dans le cycle de Doha qui démarrait en même temps. On voyait que les privatisations en Chine allaient bon train depuis Deng Xiaoping et on pensait que ça continuerait sur cette tendance. En outre, rien de sérieux n’a été fait là-dessus à l’OMC, et notamment parce que nos juristes nous ont dit que si on resserrait les mailles du filet sur les subventions, les nôtres pourraient aussi être mises en cause. Si c’était à refaire, j’aurais moins demandé en termes d’accès au marché et davantage en termes de disciplines sur les subventions.

Certains pays, dont les Etats-Unis, reprochent à la Chine de ne pas respecter les règles de l’OMC, notamment en subventionnant ses entreprises. La Chine a-t-elle tenu ses promesses ?

Lors des dix années qui ont suivi son accession à l’OMC, la Chine s’est ouverte et modernisée, jusqu’à la crise financière de 2008-2009. Avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2012, le décor économique et politique a changé : les structures d’Etat, qui étaient tombées à 10 % ou 15 % de l’économie, sont remontées à 30 %. La trajectoire de convergence avec le capitalisme de marché a été inversée.

Si Pékin décide d’avoir 30 % de son économie nationalisée, c’est son choix, mais il faut qu’elle comprenne que c’est difficile de se battre avec des entreprises subventionnées, et donc il faut plus de disciplines sur les aides d’Etat à l’OMC, c’est le plus gros trou dans la raquette de l’organisation. Si Pékin ne change pas de position sur ce sujet, le commerce avec la Chine ne restera pas aussi ouvert qu’il ne l’est aujourd’hui. Voyez par exemple comment les Européens entendent muscler leur arsenal de défense commerciale, comme l’a proposé récemment la Commission européenne : c’est, en partie, parce que les règles multilatérales sur les aides d’Etat sont trop faibles. Si les Chinois n’acceptent pas de disciplines supplémentaires à l’OMC, alors leurs exportations feront l’objet de mesures unilatérales et ils perdront leur avantage.

Pourquoi ne pas avoir réagi plus tôt ?

Le statu quo profitait à tout le monde et le contexte géopolitique, plutôt pacifique à l’époque, a changé. On est entré dans une ère de rivalité où les Américains utilisent leur politique commerciale comme un moyen de pression, tout comme les Chinois lorsqu’ils ont pris des mesures de rétorsion commerciale contre l’Australie en 2020 après qu’elle a osé protester contre la répression à Hongkong.

Vingt ans après l’adhésion de la Chine, est-ce que l’OMC a encore un avenir ?

On doit reprocher aux Chinois d’être passifs et aux Américains d’être absents. Les Etats-Unis semblent vouloir utiliser leur politique économique extérieure, y compris commerciale, comme une arme diplomatique, d’où leur refus de contraintes OMC, et le président Biden a très peu de marge de manœuvre politique, entre le protectionnisme nouveau des républicains et celui, plus traditionnel, de l’aile gauche démocrate. Or, le cadre multilatéral est irremplaçable. Il ne peut pas être remplacé par le bilatéral, où l’on négocie de l’accès aux marchés, tout au plus, mais pas des disciplines. Pour revenir à la Chine, en vingt ans, on a changé de paradigme : on est passé de la convergence à la coexistence.

L’OMC compte désormais 164 membres, est-ce que la règle du consensus ne doit pas être remplacée par celle de la majorité ?

Il est possible, mais difficile de construire un consensus à 164. On y parviendrait bien mieux si on réformait le fonctionnement de l’OMC, en donnant davantage de pouvoir au secrétariat et au directeur général. Le consensus n’est pas un problème si vous avez l’autorité pour le bâtir, proposer des solutions ou des compromis. On dit que l’OMC est « conduite par ses membres ». Je me souviens d’une caricature qui illustre bien la situation, celle d’une voiture écrasée contre un platane qui porte cette légende : « voiture conduite par ses membres » !Retrouvez tous les articles de notre série en cinq épisodes « Chine et OMC : un roman de la mondialisation »

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La Chine, une désillusion américaine

Les Etats-Unis, fervents promoteurs de l’adhésion chinoise à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, ont révisé, à compter de la crise financière de 2008, leur approche. Désormais, Pékin est l’adversaire politique et économique numéro un. 

Par Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)

Publié aujourd’hui à 10h15, mis à jour à 18h06  

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/12/10/la-chine-une-desillusion-americaine_6105470_3234.html

L’ancien président des Etats-Unis Barack Obama accueille son homologue chinois Xi Jinping à la Maison Blanche, à Washington, le 25 septembre 25, 2015.
L’ancien président des Etats-Unis Barack Obama accueille son homologue chinois Xi Jinping à la Maison Blanche, à Washington, le 25 septembre 25, 2015. YURI GRIPAS / AFP

C’était quatre jours après les attentats du 11 septembre 2001. A Genève, les négociateurs américain Robert Zoellick et européen Pascal Lamy levaient avec leurs homologues chinois le dernier obstacle à l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce. Pendant que l’Amérique était à terre, elle devait montrer que le capitalisme et la planète business continuaient de tourner.« Il est vraiment plus important que jamais que les Etats-Unis fassent preuve de leadership sur les questions économiques internationales, alors même que nous nous concentrons sur les questions de sécurité », déclara ce jour-là Robert Zoellick, représentant pour le commerce du président George W. Bush. L’accession de la Chine, c’était le couronnement d’une politique de rapprochement avec Pékin engagée par Richard Nixon en 1972.

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Un article de la Brookings Institution, paru au printemps 2001 sous la plume de l’économiste Nicholas Lardy, confirme l’état d’esprit de l’époque, résolument pro-chinois. D’abord, sur le plan économique, la Chine n’était pas le Japon, le grand adversaire commercial des décennies passées : elle prenait des emplois aux pays asiatiques, mais pas ceux qualifiés des Etats-Unis. Ensuite, elle allait se révéler un terrain de jeu pour les entreprises américaines, en raison de l’émergence de son économie, à la différence du Japon, toujours très fermé. Et puis s’ajoutaient des considérations géopolitiques : la prospérité chinoise, qui éviterait aux Etats-Unis bien des ennuis géopolitiques, la démocratisation progressive, même s’il faudrait attendre une à deux décennies et la résolution des tensions avec Taïwan, grâce à une économie plus imbriquée.

Mondialisation heureuse

C’est l’époque de la mondialisation heureuse, vectrice de paix, de démocratie et de prospérité, la production chinoise augmentant le pouvoir d’achat des Américains. Le couronnement de cette politique, c’est l’invention en 2007 de l’iPhone, « conçu par Apple en Californie, assemblé en Chine ».

Ce n’est pas tant que la main-d’œuvre soit moins chère en Chine, mais la flexibilité, la rapidité d’exécution, toutes ces qualités n’existent plus aux Etats-Unis

C’est là que les choses commencent à se gâter, alors que la grande crise financière de 2008 fracasse l’Amérique, provoque la faillite de Detroit (Michigan) et maintient pendant les années Obama le chômage à un niveau élevé. Le président démocrate se rend en février 2011 à la Silicon Valley et pose la question interdite : que faudrait-il pour que l’on produise les iPhone aux Etats-Unis ? La réponse de Steve Jobs, patron légendaire d’Apple, rapportée par le New York Times, tombe comme un couperet : « Ces jobs ne reviendront pas. » Ce n’est pas tant que la main-d’œuvre soit moins chère en Chine, mais la flexibilité, la rapidité d’exécution, toutes ces qualités n’existent plus aux Etats-Unis.

A l’époque, Apple, la firme star des Etats-Unis, n’emploie que 43 000 salariés américains, dix fois moins que General Motors dans les années 1950. L’Amérique a un problème, la Chine n’est pas seulement l’atelier du monde, elle rafle aussi la mise technologique. Le divorce s’ouvre entre les entreprises et la classe ouvrière américaine. « Les entreprises se sentaient autrefois obligées de soutenir les travailleurs américains, même lorsque ce n’était pas le meilleur choix financier,déclare alors au New York Times Betsey Stevenson, ancienne économiste en chef au département du travail jusqu’en septembre 2021. Cela a disparu. Les profits et l’efficacité ont pris le pas sur la générosité. »

Consensus transpartisan

Dans la décennie 2010 débute une musique antichinoise, qui accompagnera la montée au pouvoir de Donald Trump : le magnat de l’immobilier avait dénoncé dans les années Reagan (1981-1989) la montée en puissance du Japon ; arrivé au pouvoir, il agira ainsi contre la Chine, imposant dès 2018 des droits de douane tous azimuts. Au début, les commentateurs voient en Donald Trump des foucades, mais, au fil des années, la perception change : le président républicain agit dans le cadre d’un consensus transpartisan et, surtout, une nouvelle lecture de l’histoire est faite : ce n’est pas Donald Trump qui a déclenché les hostilités, mais le président Xi Jinping, dès le milieu de la décennie. Revendications territoriales d’îlots en mer de Chine, « nouvelles routes de la soie », projet de domination de toutes les technologies d’avenir avec le plan 2025…

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« Il y a eu un changement fondamental de la stratégie chinoise », rappelait en 2020 Kevin Rudd, ancien premier ministre australien et sinologue de renom. Donald Trump a réagi de manière visible par une guerre commerciale, en 2018, parce que c’était sa marotte, mais cette offensive s’est accompagnée d’une révision de la stratégie vis-à-vis de la Chine. « Sa contribution a été de tracer une ligne dans le sable et de signifier que cette nouvelle stratégie chinoise ne serait pas tolérée par les Etats-Unis », poursuit M. Rudd. Les Américains avaient invité, par la voix de Robert Zoellick, en 2005, à prendre une part croissante de responsabilité dans le système mondial. Ils l’ont fait, mais en créant un monde parallèle, de plus en plus découplé de celui des Etats-Unis, jugé inacceptable pour Washington.

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Arrivé au pouvoir, Joe Biden a tenté de cerner les sujets : affrontement sur les questions d’hégémonie, collaboration sur les problématiques communes, comme le climat. En réalité, l’affrontement s’accroît, avec invocation des droits de l’homme pour ne pas envoyer de représentants politiques aux Jeux olympiques d’hiver 2022 à Pékin, la menace de quitter Wall Street pour les entreprises chinoises et les craintes d’invasion de Taïwan. Dans ce contexte d’affrontement global, les querelles de l’Organisation mondiale du commerce sont devenues moins visibles que sous Donald Trump.Retrouvez tous les articles de notre série en cinq épisodes « Chine et OMC : un roman de la mondialisation »

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Arnaud Leparmentier(New York, correspondant)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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