La France compterait, au sens de l’Insee, 14,6 % de pauvres, soit 9,3 millions de personnes – La pauvreté ne s’apprécie pas avec la seule notion de revenus 

Rapport sur les inégalités mondiales : les revenus demeurent une jauge imparfaite de la précarité

La France compterait, au sens de l’Insee, 14,6 % de pauvres, soit 9,3 millions de personnes. Mais la mesure de ce phénomène ne peut se limiter à des notions de revenus

Par Béatrice MadelinePublié le 07 décembre 2021 à 17h00  

https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/12/07/rapport-sur-les-inegalites-mondiales-les-revenus-demeurent-une-jauge-imparfaite-de-la-precarite_6105060_3234.html

Temps de Lecture 6 min. 

SEVERIN MILLET

Le 3 novembre, après trois semestres marqués par les confinements et une récession historique, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) lançait un pavé dans la mare : selon les calculs des statisticiens, la crise liée à la pandémie de Covid-19 n’a pas fait progresser la pauvreté en France, pas plus qu’elle n’a creusé les inégalités. Avec 14,6 % de la population touchée, soit 9,3 millions de pauvres, le taux de pauvreté monétaire en France, établi comme un revenu inférieur à 60 % du revenu médian, soit 1 102 euros pour une personne vivant seule en 2020, s’est même légèrement érodé depuis 2019.

Un constat à l’opposé de celui formulé pendant la crise par le monde associatif notamment, qui parlait de 1 million de personnes paupérisées par la crise. Dans une note de blog adjointe à la publication de ce chiffre, Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’Insee, avançait plusieurs éléments pour éclairer cette divergence. D’abord des élements méthodologiques. Les personnes vivant en collectivité, par exemple, ne sont pas incluses dans le périmètre de l’enquête sur la pauvreté monétaire.

Lire aussi  La précarité étudiante, reflet d’un modèle d’aides à bout de souffle

C’est notamment le cas des étudiants qui vivent en cité universitaire, en foyer ou autres résidences, et qui ont été particulièrement frappés par la crise du fait de la disparition des petits boulots. Mais l’explication la plus convaincante réside sans doute dans les différences d’appréciation de la pauvreté. Comme le souligne M. Tavernier lui-même, « un seul indicateur ne peut à lui seul rendre compte d’une réalité sociale ou économique comme la pauvreté : celle-ci n’est pas que monétaire ».

Neuf dimensions identifiées

Depuis des décennies, les associations ou les organisations internationales comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) le disent : la pauvreté ne traduit pas seulement une insuffisance ou une absence de revenu. Elle résulte aussi des conditions de logement, de santé physique et mentale, de la vie sociale des individus, de leur accès inégal à la culture, aux loisirs, à la vie citoyenne.

Le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), qui avait été missionné le 1er avril par le premier ministre, Jean Castex, pour effectuer un suivi qualitatif de l’évolution de la pauvreté en France, avait conclu dans son rapport, rendu le 12 mai suivant, que la pauvreté s’est « démultipliée » en France, prenant des visages différents selon les situations et les individus.

D’autres critères sont à prendre en compte : les privations matérielles et de droits ; les peurs et souffrances ; la dégradation de la santé physique et mentale ; la maltraitance sociale ; la maltraitance institutionnelle ; l’isolement…

Le mouvement ATD Quart Monde, particulièrement impliqué dans ces questions d’évaluation et de suivi de la pauvreté en France et dans le monde, a lancé en 2016 un projet de recherche participative international en collaboration avec des chercheurs de l’université d’Oxford (Royaume-Uni) qui a permis d’identifier les « dimensions-clés » de la pauvreté multifactorielle. Une synthèse de ces travaux a été publiée en juin, mais mis en ligne fin novembre.

« Nous voulions démontrer la manière dont ces dimensions interagissent les unes avec les autres et façonnent véritablement l’expérience de la pauvreté », décrit Isabelle Bouyer, déléguée nationale d’ATD Quart Monde pour la France, qui rappelle que « ces dimensions n’avaient jamais été ni précisées ni nommées ».

Neuf dimensions de la pauvreté non monétaires ont été identifiées, dont huit s’appliquent à la France : les privations matérielles et de droits ; les peurs et souffrances ; la dégradation de la santé physique et mentale ; la maltraitance sociale ; la maltraitance institutionnelle ; l’isolement ; les contraintes de temps et d’espace ; enfin, les « compétences acquises et non reconnues », autrement dit, le fait que les personnes vivant dans la pauvreté sont souvent présumées incompétentes.

Lire aussi   Revenus, éducation, santé, genre, climat : une radiographie des inégalités dans le monde après le Covid-19

De ces huit dimensions, aucune ne prend le pas sur les autres, fait valoir Mme Bouyer : « Elles sont à la fois causes et conséquences. En outre, chacune dépend des autres et a une influence sur elles. » A ces dimensions s’ajoutent « deux expériences transversales et constantes de la pauvreté », précise Mme Bouyer, celle de la « dépendance, c’est-à-dire être à la merci des uns et des autres tout le temps, et le combat : quand on est dans la pauvreté, on doit toujours lutter pour survivre ».

Réconcilier les regards

Cette évaluation de la pauvreté, qui relève autant de la sociologie et de la psychologie que de l’économie, n’est pas totalement occultée par les statisticiens. Depuis 2004, l’Insee a développé une mesure de la « pauvreté en conditions de vie », qui cherche à mesurer les conséquences au quotidien, pour un individu, d’une absence ou d’une insuffisance de revenus. Une liste de vingt-sept difficultés a ainsi été établie, allant de la « difficulté à ne pas faire de dettes » ou de « couvrir toutes les dépenses » au fait d’« offrir des cadeaux au moins une fois par an », de « posséder un lave-linge » ou d’avoir des « difficultés à chauffer le logement ».

L’arrivée de la technologie peut introduire de nouvelle formes de précarité, comme aujourd’hui la « maltraitance administrative »

Remplir huit de ces vingt-sept critères caractérise la pauvreté en conditions de vie en France. Cet indicateur, toutefois, a été remplacé depuis cette année par un autre, défini en 2014 au niveau européen avec la direction générale d’Eurostat. Construit sur la base de treize items, il prend en compte la dimension relationnelle de l’existence, par exemple dîner entre amis ou avoir accès à des loisirs, pour déterminer si un individu est en situation de pauvreté ou non.

Mais ces différents outils ne prennent pas encore en compte la totalité des huit dimensions de la pauvreté identifiées par ATD Quart Monde : des travaux communs sont en cours entre le monde associatif et celui de la statistique pour réconcilier les deux regards et parvenir à des critères partagés. Mais « il n’existe pas de mesure juste ou objective de la pauvreté », conclut Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, dans une note sur la mesure de la pauvreté publiée en décembre 2020.

Lire aussi   Pourquoi le thème des inégalités n’émerge pas dans la campagne présidentielle

« Comprendre ce phénomène implique même certainement d’utiliser différents outils qui se complètent plus qu’ils ne se concurrencent, car ils permettent d’éclairer les différentes formes que peut prendre la pauvreté », observe-t-il. D’ailleurs, il n’y a qu’une corrélation faible entre la pauvreté monétaire et la pauvreté non monétaire. Dans l’enquête sur les conditions de vie menée en 2019 par l’Insee, si 21 % de la population est pauvre au sens de l’un des deux aspects au moins, 5,7 % seulement cumule pauvreté monétaire et pauvreté en conditions de vie.

Autre élément qui fait de la pauvreté un concept mouvant : le changement des modes de vie. L’arrivée de la technologie peut introduire de nouvelle formes de précarité, comme aujourd’hui la « maltraitance administrative », qui consiste à ne pas parvenir à naviguer dans les procédures administratives ou fiscales, et qui peut avoir de lourdes conséquences sur les conditions de vie. La difficulté à mesurer la pauvreté, et à rendre compte de la manière dont les individus la vivent, complexifie également la mise en place de politiques publiques efficaces.

Retrouvez tous les articles sur les inégalités de richesse dans le monde

Le nouveau rapport du Laboratoire sur les inégalités mondiales dévoile une radiographie inédite des disparités de revenus et de richesse depuis le XIXesiècle.

Les inégalités en France

Le bilan carbone, une nouvelle inégalité

Les inégalités dans le monde

Voir plus

Béatrice Madeline

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire