Université: l’agonie comme à l’hôpital – Les menaces s’accumulent contre la liberté académique (Interview du Pr Beaud)

Entretien

Olivier Beaud : « L’université française est à l’agonie, comme l’hôpital public »

Auteur du « Savoir en danger », le professeur de droit alerte sur les menaces qui s’accumulent contre la liberté académique, provenant en partie d’étudiants eux-mêmes.

Durée : 11 min

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Le professeur Olivier Beaud dénonce un manque de moyens criant dans les universités françaises.

Le professeur Olivier Beaud dénonce un manque de moyens criant dans les universités françaises.

AFPP

Propos recueillis par Thomas Mahler ublié le 06/12/2021 à 09:39, mis à jour à 12:12Newsletter

Des universités menacées de l’extérieur par des pouvoirs autoritaires ou des intérêts économiques, généralement à droite. Et de l’intérieur par des étudiants faisant la promotion des causes identitaires, très à gauche. Dans l’éclairant Le savoir en danger (PUF), Olivier Beaud alerte sur les attaques qui se multiplient sur tous les fronts contre la liberté académique, une notion mal connue en France, mais qui est pourtant l’un des principes de base du métier de professeur et de chercheur. Loin des polémiques médiatiques sur l’islamo-gauchisme, le professeur de droit public à l’université de Panthéon-Assas dresse un état des lieux précis des ingérences à l’université, qui mettent en cause sa mission première : « le développement du savoir et la recherche de la vérité ».

Entretien. 

L’Express : Les menaces liberté académiques font moins débat en France que dans les pays anglo-saxons. Pourtant, il s’agit selon vous d’un enjeu essentiel. Pourquoi ?  

Olivier Beaud : En France, l’actualité est pour l’instant moins virulente. Mais en 2019, j’avais déjà écrit une tribune dans Le Monde* pour alerter sur les menaces contre les libertés académiques, avec plusieurs exemples. Le cas le plus emblématique était l’interruption des Suppliantes à la Sorbonne par des militants antiracistes au motif que la pièce utilisait des masques rappelant, selon eux, la pratique du « blackface ». En écrivant ce livre, j’ai été rattrapé par l’actualité, avec notamment la querelle autour de l’islamo-gauchisme à l’université.  La Loupe, le podcastNouveau ! Ecoutez l’info de plus près
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En quoi consiste la liberté académique ?  

C’est une liberté qui, au départ, doit protéger les universitaires contre les ingérences extérieures qui pourraient les empêcher de faire leur métier. Les universitaires doivent être libres de mener des recherches librement, sans être contraints de suivre des instructions. L’universitaire délimite lui-même sa recherche. Les professeurs doivent aussi être libres d’enseigner. Quand nous faisons cours, nous ne sommes pas tenus à un programme comme c’est le cas dans le secondaire. Nous sommes libres de déterminer la méthode et le contenu de notre enseignement. Et enfin, il y a une liberté d’expression, domaine qui est le plus complexe. En France, les universitaires sont des fonctionnaires, qui normalement ont une liberté d’expression réduite. Mais les universitaires n’ont pas à défendre la position de l’Etat. Il peut leur arriver de critiquer telle politique ou action de l’Etat, sans qu’on puisse leur reprocher un manque de loyauté. 

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La liberté académique est une liberté au service d’un fin, le développement du savoir et la recherche de la vérité.  

Les menaces extérieures proviennent le plus souvent de gouvernements autoritaires, généralement très à droite. Les cas typiques sont les régimes illibéraux comme la Hongrie ou la Turquie… 

Les Etats autoritaires veulent toujours contrôler les universités. Viktor Orban refuse le principe fondamental selon lequel, à l’université, les instances dirigeantes sont élues par leurs pairs, c’est-à-dire l’auto-gouvernement. Il a miné l’autonomie des universités publiques en les faisant passer sous la coupe de fondations privées contrôlées par des fidèles du parti. Orban a aussi poussé l’Université d’Europe centrale, fondée par George Soros, à déménager à Vienne. En Turquie, après le coup d’Etat manqué contre Erdogan en 2016, la répression contre les universitaires a atteint des sommets : des révocations ont eu lieu par centaines, des professeurs ont été privés de passeport, voire même ont été emprisonnés. Cette année, Erdogan s’est attaqué frontalement aux deux établissements prestigieux les plus tournés vers l’étranger, l’université du Bosphore (anglophone) et l’université de Galatasaray (francophone). Il a notamment imposé à la direction de l’université du Bosphore un proche ami. En Chine, les universitaires ne sont pas non plus libres de ce qu’ils disent en cours. Dans les contrats des universitaires étrangers venant dans ce pays, il est d’ailleurs stipulé qu’ils ne peuvent pas aborder tel ou tel thème. 

On voit bien que les premières cibles de ces régimes autoritaires sont les journalistes et les universitaires, car, comme le rappelait Raymond Aron, « le fait de chercher et dire la vérité objectivement » leur est insupportable. 

Aux Etats-Unis, les Etats fédéraux dirigés par la droite populiste sont eux aussi de plus en plus interventionnistes… 

Les Etats-Unis font figure de laboratoire. En France, on parle beaucoup des menaces sur les campus américains provenant de l’idéologie woke et des méthodes de la cancel culture. Mais la droite populiste, par ses attaques anti-intellectuelles, est une autre menace, qui s’est accrue après le 11 septembre 2001. C’est ce qu’on a appelé le « patriotically correct ». Le mandat de Donald Trump n’a fait qu’aggraver les choses. En 2017, un jeune étudiant ultra-conservateur avait créé un site intitulé Professors watchlist, faisant figurer les noms et photos de tous les enseignants du supérieur accusés d’être des professeurs « radicaux », et donc anti-américains. Il faut ainsi bien réaliser que la liberté académique est menacée des deux côtés, à droite comme à gauche.  « A partir des années 1960, ce sont des étudiants qui deviennent les ennemis de la liberté académiques »

Même la France, dites-vous, a pu récemment connaître des ingérences extérieures. Dans quels cas ?  

En 2019, l’Agence française de développement (AFD) a censuré un numéro spécial de la revue Afrique contemporaine évoquant la politique extérieure de la France en Afrique et l’intervention militaire au Mali. Ce numéro avait été coordonné par un universitaire canadien, Bruno Charbonneau et, conformément aux règles en vigueur dans les meilleures revues, le conseil scientifique avait soumis à évaluation les articles. Mais l’AFD, qui édite et finance la revue, a empêché la publication. C’est un cas typique de ce que peut être le néo-interventionnisme de l’Etat. Or une revue universitaire, même si elle est financée par l’Etat français, ne le représente pas et n’a pas vocation à défendre des vérités d’ordre gouvernemental.  

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Un autre cas concerne le sociologue Sébastian Roché, spécialiste de la police qui donnait un enseignement à l’Ecole nationale supérieure de police (ENSP), soit l’école des commissaires. Son cours prenait place dans le cadre d’un master de « Sécurité intérieure » délivré par l’université de Lyon III. Mais en 2019, Sébastian Roché s’est vu évincer de l’école suite à des propos sur les manifestations des Gilets jaunes qui avaient déplu aux syndicats des policiers. C’est une censure syndicale, puis étatique. Le président de l’université de Lyon III n’a d’ailleurs pas protesté. Le cas Sébastian Roché est d’autant plus intéressant que ce chercheur du CNRS n’est pas systématiquement critique envers la police.  

En ce quoi Mai 68 a-t-il été précurseur des menaces sur les libertés académiques venant de l’intérieur, c’est-à-dire des étudiants eux-mêmes ?  

On en parle peu. Mais comme l’a très tôt analysé le philosophe John Searle, qui fut pourtant l’un des leaders du mouvement pour le free speech en 1964 à Berkeley, les mouvements étudiants américains comme français de la fin des années 1960 ont ciblé la liberté académique. Les universitaires se sont retrouvés sous la menace d’activistes révolutionnaires. Je constate que ça n’a pas choqué grand monde, alors qu’il y a eu non seulement une violence verbale, mais aussi physique à l’égard des enseignants. En janvier 1970 Paul Ricoeur, doyen de la faculté des lettres de Nanterre, reçut une poubelle remplie de papiers et d’immondices sur la tête, chutant par terre, avant que des étudiants ne lui donnèrent des coups de pied dans les fesses. René Rémond raconte, lui,, dans son livre La règle et le consentement, avoir été « roué de coups », mais dans sa relation des faits, il oublie l’événement le plus grave, à savoir que les étudiants, pour éviter qu’il ne pénètre dans l’amphithéâtre, lui avaient balancé un banc dans les jambes, ce qui le fit chuter lourdement. 

Les années 1960 représente donc un moment de bascule, où ce sont des étudiants qui deviennent les ennemis de la liberté académiques. Comme l’a bien décrit le philosophe Sydney Hook : « Le nouvel élément dans la situation américaine est que les menaces potentielles les plus grandes envers la liberté académique des professeurs et savants proviennent aujourd’hui non plus des business tycoons réactionnaires, des ecclésiastiques ultra-orthodoxes, ou encore des politiciens populistes, mais des étudiants américains eux-mêmes. Mais comment est-ce possible ? » 

Il est aujourd’hui beaucoup question de wokisme aux Etats-Unis. Le phénomène vous semble-t-il similaire en France ?  

Pour l’instant, ce n’est pas comparable. La France est encore très en retrait, mais on voit le phénomène se développer. La différence, c’est que les étudiants américains paient cher leurs études, et ont donc une force de pression financière que ne possèdent pas les étudiants français. Les dirigeants des universités américaines craignent beaucoup leurs étudiants et les cajolent presque autant que les donateurs. C’était déjà le cas en 1919 lorsque les riches Bostoniens ont menacé de ne plus financer Harvard si elle conservait le « socialiste » Harold Laski parmi ses enseignants. 

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Les étudiants actuels aux Etats-Unis, qui paient très cher leurs droits d’inscription, se comportent ni plus ni moins comme ces capitalistes bostoniens du début du XXe siècle, car ils usent de leur puissance financière pour menacer les présidents d’université qui ne déféreraient pas à leurs oukases identitaires. En France, dans les universités publiques, les étudiants ne paient presque aucun droit d’inscription. C’est un avantage que l’on doit à la gratuité des études en France. Mais dans mon diagnostic, je peux me tromper. On a rarement vu en France depuis 50 ans un pouvoir politique résister à un mouvement étudiant. La question est donc de savoir si ce mouvement woke va faire boule de neige en France. Il ne faut pas oublier que Mai 68 a été le fait d’une minorité d’étudiants radicaux. « La défense de la liberté académique est politiquement neutre. Elle profite aussi bien aux universitaires engagés à droite qu’à gauche »

Quel cas récent vous a particulièrement choqué ?  

L’affaire Strumia est assez incroyable. En 2018, Alessandro Strumia, professeur de physique des particules à l’université de Pise est intervenu au CERN dans le cadre d’un séminaire intitulé « Théorie des hautes énergies et genre ». Il a fait état de données bibliométriques tendant à démontrer que, selon lui, les femmes ne sont pas victimes de discriminations sexistes dans le domaine de la physique fondamentale. Pour lui, les « personnes capables de faire de la bonne recherche » sont recrutées indépendamment de leur sexe. Très vite, il a été accusé d’avoir fait un exposé « sexiste ». La BBC a publié une tribune à charge le décrivant comme un « dangereux misogyne ». Le CERN lui a retiré son statut de « chercheur invité », alors qu’il est le co-auteur de l’étude sur la découverte du boson de Higgs.  

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Pourtant, l’analyse de Strumia finira par été publiée en 2021 sur le site de Quantitative Science Studies, revue qui fait autorité dans le domaine de la bibliométrie. La liberté académique de ce physicien a été doublement malmenée. Sa liberté de recherche est compromise parce que la sanction du CENR le prive du statut de chercheur associé. Et sa liberté d’expression est également remise en cause dans la mesure où, par le seul fait de l’avoir exercée, il a immédiatement été lynché médiatiquement. Or qu’a-t-il fait de si grave? Il s’est borné à remettre en cause une opinion érigée en dogme selon laquelle les discriminations sexistes influenceraient l’embauche dans le domaine de la physique fondamentale, en se fondant sur des faits qu’il estime avérés, et non pas des préjugés.  

Pourquoi avoir défendu Aram Mardirossian, professeur d’histoire du droit à Paris I qui, dans un cours sur l’histoire du droit des familles, a fait part de son opposition au mariage pour tous ?  

Dans une digression et après avoir averti ses étudiants qu’il allait être « un peu polémique », Aram Mardirossian s’est exprimé sur le principe de non-discrimination, envisageant le cas limite d’un mariage entre un homme et une jument. C’était un raisonnement poussé jusqu’à l’absurde. Mais dans les médias et sur les réseaux sociaux, on a déformé ses propos, et dit que ce professeur avait comparé l’homosexualité avec la zoophilie. Aram Mardirossian a été contraint de faire cours à distance, des collègues ont appelé à des poursuites disciplinaires contre lui. Avec quelques collègues juristes, nous l’avons défendu au nom de la liberté d’expression académique, parce qu’il avait été traîné dans la boue et parce que justement son cas n’était pas excellent. Il faut défendre le fait qu’un professeur puisse faire des commentaires sur la loi, même s’il n’est pas d’accord avec elle. Des minorités n’ont pas le droit de revendiquer une censure de la parole professorale au motif que cela les blesserait, sinon on ne peut plus faire cours librement, ou alors on a derrière soi en permanence un avocat. Cela va tuer l’enseignement. 

Le propre d’un vrai cours d’université, c’est que le professeur ne lit pas ce qu’il dit. Il peut lui arriver d’avoir des échappées verbales spontanées, ce qui fait la richesse du cours. Dans le cas contraire, les cours deviendront mortellement ennuyeux, et les étudiants seront les grands perdants avec des enseignements totalement insipides. Nous avons ainsi défendu Aram Mardirossian, alors même que sa prestation ce jour-là était loin d’être à la hauteur, aussi bien sur la forme – pour le moins relâchée – que sur le fond – il n’a pas parlé de consentement, qui est central en matière de mariage.  « Même quand les cas ne sont pas parfaits, il faut défendre la liberté académique »

Mais même quand les cas ne sont pas parfaits, il faut défendre la liberté académique. Et cela vaut à droite comme à gauche. Je défends ainsi Eric Fassin, ambassadeur en France des gender studies ou colonial studies, même si je ne partage pas ses points de vue politiques. Mais quand l’extrême-droite attaque violemment un universitaire comme Fasson, je me sens solidaire de lui. Hélas, dans notre pays, comme il y a une tradition politique très forte, les professeurs de gauche ne vont pas défendre ceux de droite, et inversement. Or, la défense de la liberté académique est politiquement neutre. Elle profite aussi bien aux universitaires engagés à droite qu’à gauche.  

Vous semblez pessimiste… 

Les universités françaises sont-elles encore à la hauteur des libertés académiques? J’ai des doutes. La liberté académique suppose une éthique universitaire. C’est une liberté professionnelle qui protège le fait de bien faire son métier, de pouvoir mener des recherches avec sérieux et des méthodes. C’est d’abord aux universitaires de la défendre. Mais en France, c’est de plus en plus difficile, parce que l’université est devenue une institution totalement anomique et en pleine déréliction. L’université française est à l’agonie, comme l’hôpital public. Mais cela se voit moins car tout le monde s’en désintéresse. On constate toutefois que dès qu’ils le peuvent, des jeunes chercheurs et professeurs quittent l’université française pour partir soit dans des institutions de recherche soit à l’étranger.  

Qu’avez-vous pensé de la polémique sur l’islamo-gauchisme ?  

Au Québec, le premier ministre a lancé une enquête sur la liberté académique, avec une commission indépendante constituée d’universitaires . Alors que Madame Vidal a elle demandé une enquête grotesque au CNRS sur une supposée déviance idéologique. C’était d’un amateurisme politique invraisemblable. C’est bien de dire qu’il y a une pénétration de l’islamo-gauchisme, mais de qui parle-t-on? Des enseignants ou des syndicats étudiants? Il faut des faits et des témoignages. Le débat est peut-être nécessaire à l’université sur ce sujet, mais ce n’est certainement pas à une ministre de dire qui pense bien ou mal. La seule chose qui compte, c’est si les professeurs font bien leur métier. Un professeur qui se contente d’un enseignement idéologique trahit sa profession. Comme l’avait montré Max Weber, on ne peut pas transformer sa chaire en tribune idéologique. Dans ce cas-là, on ne fait plus son métier universitaire. Certains collègues feraient bien de relire Weber, voire de lire et de le comprendre. 

« Le savoir en danger, menaces sur la liberté académique », d’Olivier Beaud (PUF, 337 p., 23 €).  

*Olivier Beaud : « La liberté académique est de plus en plus menacée en France »

TRIBUNE

Olivier Beaud – Professeur de droit public

Depuis quelques décennies, la France semblait à l’abri d’atteintes manifestes à la liberté dans le cadre universitaire mais « les temps ont changé », s’inquiète ce juriste et professeur, qui revient, dans une tribune au « Monde », sur quatre exemples récents.

Publié le 11 avril 2019 à 06h45 – Mis à jour le 11 avril 2019 à 11h43   Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/11/olivier-beaud-la-liberte-academique-est-de-plus-en-plus-menacee-en-france_5448679_3224.html

Tribune. En l’espace de quinze jours sont survenus divers événements qui ont pour point commun de révéler l’existence de sérieuses menaces pesant sur la liberté académique (les libertés universitaires, dit-on en France). Cette liberté, assez méconnue chez nous, en raison de la faible place sociale qu’occupent les universités et les universitaires dans l’espace public, peut se définir comme une liberté professionnelle.

Plus exactement c’est, écrivait le philosophe américain Sidney Hook, « la liberté de personnes, professionnellement qualifiées, de chercher, de découvrir, de publier et de rechercher la vérité telle qu’ils la perçoivent dans le champ de leur compétence. Elle n’est sujette à aucun contrôle ou à aucune autorité officielle, à l’exception du contrôle et de l’autorité des méthodes rationnelles par lesquelles on atteint ces vérités ou des conclusions dans ces disciplines ».

Une telle liberté n’est donc pas un droit de l’homme, car elle n’est pas ouverte à tous, réservée uniquement aux universitaires et chercheurs. Elle est la condition d’existence de leur métier, et par là même la condition d’existence du progrès dans les sciences, qu’elles soient les sciences de la nature ou les sciences humaines. Elle se décline principalement dans trois dimensions : la liberté de la recherche, la liberté de l’enseignement et la liberté d’expression.

Des menaces inédites

Une telle liberté a été constamment menacée par les pouvoirs. D’abord par l’Eglise qui, au nom d’une vérité dogmatique, voulait interdire les découvertes qui contredisaient son dogme. Puis l’Etat lui a succédé dans ce rôle de censeur. De Louis-Napoléon Bonaparte, qui a évincé Ernest Renan de sa chaire au Collège de France, à Recep Tayyip Erdogan qui, en Turquie, a révoqué et fait emprisonner nombre d’universitaires, la liste serait trop longue à énumérer des autocrates qui se sont attaqués à une telle liberté.

Depuis quelques décennies, on pensait la France à l’abri de telles atteintes, manifestes, à la liberté académique. Les temps ont changé et les menaces se précisent, certaines anciennes dans leur nature, d’autres nouvelles et originales. Quatre exemples le prouvent.

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Le premier cas est celui où la politique s’immisce indûment dans la recherche. On a ainsi appris, fin mars, que la revue Afrique contemporaine avait suspendu la parution d’un numéro spécial sur l’intervention de la France au Mali qui, en raison d’articles très critiques, avait déplu au principal organisme finançant cette revue, l’Agence française de développement (AFD). Celle-ci a invoqué de pures arguties, qu’on peut lire sur son site, pour faire « censurer » ce numéro. Une partie du comité de rédaction a démissionné et les chercheurs tentent désormais de fonder une nouvelle revue, indépendante. Dans cet exemple, une autorité publique porte atteinte à la liberté de publier, corollaire des libertés de recherche et d’expression.

« Dictature des identités »

Tout aussi instructifs sont deux cas symétriques mettant en danger la liberté d’expression des universitaires et dans les universités.

Le premier est celui du grave trouble apporté par des ultranationalistes polonais à un colloque à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) sur « la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah ». Portant frontalement atteinte à la liberté d’expression des universitaires, les perturbateurs sont venus hurler leurs slogans, sans aucune volonté de débattre.

Un autre fait, finalement peu éloigné, s’est produit il y a peu à la Sorbonne lorsque la représentation d’une pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, a été empêchée par des militants de la cause noire qui ont, en outre, séquestré une partie de la troupe, au motif que la pièce utilisait des masques rappelant, selon eux, la pratique du blackface, utilisée aux Etats-Unis par les racistes blancs.

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Les érudits ont relevé le contresens historique majeur commis par ces perturbateurs. Retenons surtout qu’il s’agit d’une atteinte manifeste à la liberté d’expression, commise dans une enceinte universitaire, et qu’elle illustre un nouveau phénomène inquiétant : la menace que fait peser sur la liberté académique la « dictature des identités ».

De plus en plus, les Etats-Unis faisant figure de pointe avancée dans ce combat liberticide, certains étudiants, minoritaires mais actifs, entendent, au nom d’une prétendue « victimisation », dicter aux enseignants ce qu’ils doivent ne pas dire ou ne pas enseigner, pour ne pas blesser leur sensibilité. Dans cette logique, les universitaires n’auraient plus seulement à craindre l’Etat ou les puissances d’argent, mais les nouvelles « forces de la morale et du Bien ».

Le dernier exemple, qui témoigne d’une dangereuse montée de l’intolérance, est celui de récents incidents survenus à l’EHESS. A la suite de la participation de certains membres de cette prestigieuse école au grand débat avec les « intellectuels » à l’Elysée, le 18 mars, d’autres membres de cette école – collègues, doctorants et étudiants — ont considéré que cela constituait une nouvelle trahison des clercs.

Ils ont par conséquent cloué au pilori les participants en diffusant par courrier électronique des messages au ton violent et vindicatif, puis en placardant une affiche contenant le nom des universitaires en question. Ces contestataires renouaient avec les pires méthodes dictatoriales. Dans ce dernier cas, la liberté d’expression des universitaires est cette fois menacée de l’intérieur même de la communauté universitaire.

Il faut désormais faire reconnaître cette liberté académique pour mieux la faire respecter et comprendre.

Ces quatre exemples doivent faire réfléchir et leur concomitance inquiéter. Plutôt que de rester passif et regarder ailleurs, il serait grand temps de faire face et de dénoncer l’intolérance là où elle s’exprime, et même si elle est le fruit d’universitaires. Cela signifie aussi qu’il faut désormais faire reconnaître cette liberté académique pour mieux la faire respecter et comprendre. La justice administrative assure mal, à ce jour, la défense d’une liberté qui n’est pas proclamée en tant que telle par un texte de rang élevé. Il faut donc en passer par la loi. C’est déjà le cas à l’étranger où une telle liberté est parfois garantie dans certaines Constitutions.

Ainsi l’article 5 de la loi fondamentale allemande reconnaît-il la « liberté de la science ». En France, la Constitution pourrait être révisée en reconnaissant le principe de cette liberté académique qui serait alors mieux garantie dans une loi organique afin de devenir un « bien » protégé par la loi. Les magistrats bénéficient de dispositions juridiques qui protègent leur indépendance. Pourquoi seuls les universitaires devraient-ils voir leur liberté fondamentale menacée sans être en mesure de la défendre devant un juge ou de l’invoquer devant leur administration ? L’intérêt de cette question déborde le seul cadre d’une liberté corporative : il en va de la liberté de la pensée et de la liberté de la science, dont dépend le niveau de civilisation d’un pays.

Olivier Beaud est professeur de droit public à l’université Panthéon-Assas, auteur du livre Les Libertés universitaires à l’abandon ? (Dalloz, 2010).

Olivier Beaud (Professeur de droit public)

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/alan-sokal-comment-le-catechisme-woke-a-remplace-le-debat-dans-les-universites_2162415.html

**Alan Sokal : comment le catéchisme woke a remplacé le débat dans les universités

Le physicien dénonce l’emprise grandissante de dogmes, à travers des « cours sur la diversité » ou des « tests sur les préjugés », au détriment de la pensée critique.

L’université écossaise de St Andrews, troisième université anglophone la plus vieille au monde après Oxford et Cambridge, impose aux nouveaux étudiants des modules obligatoires sur la diversité.

Par Alan Sokal pour Areo Magazine (traduction Peggy Sastre)

Publié le 16/11/2021 à 09:30

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/alan-sokal-comment-le-catechisme-woke-a-remplace-le-debat-dans-les-universites_2162415.html

(À ce stade, vous me voyez sans doute comme une espèce de fou d’extrême-droite et envisagez de stopper fissa votre lecture. Je peux vous assurer que je ne suis ni de droite ni cinglé ; mais même dans ce cas, qu’avez-vous à perdre à prendre connaissance des faits et à les évaluer ensuite par vous-même?). 

Ces formations obligatoires ont fait la joie de la presse conservatrice, qui n’a pas hésité à sortir des gros titres comme « L’université du Kent est accusée de promouvoir le conformisme « woke » sous couvert d’enseignement supérieur en demandant à chaque étudiant de suivre un cours sur la diversité » et « L’université de St Andrews conditionne son entrée à un test sur les préjugés » (Jusqu’à présent, la presse de gauche s’est tue). 

Mais, dans les faits, de quoi traitent ces formations? Ne faut-il pas tout simplement y voir des tentatives, raisonnables et louables, de « vous mettre au défi de réfléchir à votre propre comportement, à la manière dont vous interagissez avec les autres et à l’impact que cela peut avoir sur leur vécu », comme le formulent si poétiquement les bureaucrates du Kent? 

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Avec l’aide d’un collègue de l’université du Kent, j’ai pu obtenir des captures d’écran de certaines des rubriques de leurs formations obligatoires (Mes demandes formulées au titre de la loi sur la liberté d’information, tant à Kent qu’à St Andrews, demeurent pour le moment lettre morte). 

Le module en distanciel « Expect Respect » de l’Université du Kent a été rendu obligatoire pour les étudiants à partir de 2018, et cette version est accessible au public. Le contenu n’a rien de particulièrement woke : on y trouve principalement un rappel de la législation britannique sur les discriminations, quelques trucs contre le viol et beaucoup de bla-bla marketing sur l’université et ses valeurs (Ici, une compilation de captures d’écran). 

Reste que, même dans ce contenu consensuel, on déniche au moins une grosse erreur factuelle. À savoir, dans le « test de connaissances », à la question « Le harcèlement est… », on apprend que la réponse censément correcte serait « un comportement ou une conduite non désirés liés à une caractéristique légalement protégée définie dans la loi sur l’égalité de 2010 », sauf que la loi sur l’égalité statue en réalité d’une « conduite non désirée liée à une caractéristique protégée idoine [qui] ayant pour objectif ou effet de porter atteinte à la dignité [d’une personne] ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant pour [celle-ci] » – soit un critère beaucoup plus restrictif (La définition correcte est donnée plus tôt dans la formation, mais elle se perd ensuite dans le quiz). Ce reproche est néanmoins mineur. 

La version 2021 d’ « Expect Respect » change du tout au tout. Après la fuite d’une partie de son contenu dans le Telegraph et le Times, l’université a choisi de répondre publiquement. Un article paru dans le journal local KentLive est ainsi intitulé « L’université du Kent dément que ses étudiants seraient obligés de suivre un cours sur le « privilège blanc »  » et cite un « porte-parole de l’université du Kent » anonyme (pourquoi ?) insistant sur le fait que la formation n’était « ni obligatoire ni uniquement axée sur le concept de privilège blanc » (ce sont les mots du journaliste, pas du porte-parole). Dans sa seconde partie, ce propos est parfaitement exact, comme nous allons bientôt le voir. Mais dans sa première – comment le dire poliment? – on est loin de toute la vérité et rien que la vérité. Au moins six pages du site de l’Université du Kent, datant de juillet 2018 à août 2021 – accessibles au moment où j’écris ces lignes, mais elles pourraient ne pas le rester longtemps (vous en avez des copies ici) – mentionnent la formation « Expect Respect » comme « obligatoire » pour les étudiants. Par exemple, une page datée du 8 octobre 2020 indique sans ambiguïté que : 

« Le module « Expect Respect » est obligatoire pour tous les étudiants inscrits à l’Université du Kent, quel que soit le type d’études que vous suivez ou que vous soyez un étudiant de premier cycle ou de troisième cycle. » 

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Peut-être faudrait-il élargir le module pour y inclure une formation à l’honnêteté et le rendre également obligatoire pour les administrateurs et les porte-parole de l’établissement. 

(Le vice-chancelier adjoint [pour] l’enseignement et la vie étudiante de l’université du Kent, le professeur Richard Reece, a aimablement satisfait ma demande d’explication de cette divergence : voir ici. Il a également refusé de rendre accessible au public la version actuelle du module « Expect Respect », comme l’était et l’est toujours la version de 2018). 

« Sexe, genre et sexualité »

Que trouve-t-on dans cette formation ? Et en quoi change-t-elle par rapport à 2018 ? 

Les deux parties les plus controversées de la nouvelle mouture sont les rubriques « Sexe, genre et sexualité » et « (Anti-)Racisme, Xénophobie et Privilège blanc ». Qu’on les examine donc de plus près. 

Un test sur « le sexe, le genre et la sexualité » interroge l’étudiant de cette manière plutôt alambiquée : 

« Les discriminations, la réglementation prenant la forme d’attentes négatives et la violence perpétuée [sic] à l’encontre des personnes ne répondant ou ne respectant pas les attentes binaires du sexe assigné à la naissance sont appelées… » 

Vieux jeu comme je suis, j’ai pensé que la bonne réponse serait « du sexisme et de l’homophobie ». Mais cela ne figurait pas dans les choix multiples : les seules options autorisées étaient « rôles genrés », « transphobie » et « masculinité toxique ». Pouvais-je alors répondre « tout ce qui précède »? Non, cette réponse n’était pas autorisée non plus. Pouvez-vous maintenant deviner quelle est la réponse officiellement approuvée ? Ici, comme dans tout le module, si vous vous trompez, vous obtenez une croix rouge et un bouton « réessayez ». Et lorsque vous réussissez enfin à trouver la bonne réponse, vous obtenez une étoile dorée : comme à l’école maternelle. 

Dans la même rubrique, une autre question est un peu plus claire : « Vrai ou faux : Le sexe est, en réalité, une forme d’identité diverse et multi-expressive, et constituant un spectre complet. » 

Je vous laisse, cher lecteur, deviner quelle est la réponse « correcte », issue de la profonde expertise en biologie et en psychologie dont fait preuve l’administration de l’Université du Kent. 

Mais bien sûr, nul besoin de deviner la bonne réponse ; il suffit de régurgiter la « formation » d’ores et déjà reçue :  « Le sexe, le plus souvent, est un terme servant à désigner un impératif biologique de l’identité d’une personne, souvent attribué à la naissance et réaffirmé à la mort. D’ordinaire, la société parle du sexe dans un sens catégorique d’Homme et de Femme, mais cette façon de penser n’est pas scientifiquement complète. Le sexe est, en réalité, une forme d’identité diverse et multi-expressive, constituant un spectre complet incluant les identités intersexes. Malgré cela, le sexe est une catégorie sociologiquement comprise et socialement imposée qui est à la base de la discrimination appelée sexisme. » 

Faisons fi de l’horreur stylistique que constitue cette bouillasse d’éléments de langage et de dogmes woke (même si on concèdera que « réaffirmé à la mort » lui donne une touche sympathique) ; ignorons le fait que seriner le jargon abscons d’une clique – apprenez la bonne terminologie si vous voulez faire partie du club – est l’exact opposé de l’ « inclusivité » ; et mettons également de côté les grossiers sophismes logiques et autres erreurs factuelles que contient chaque phrase de ce paragraphe (sophismes soigneusement analysés dans le si lucide Material Girlsde la philosophe Kathleen Stock). L’essentiel est que ces propos sont, au strict minimum, controversés. Toute personne sensée devrait le comprendre. Comme l’explique une professeure de l’Université de Kent dans sa lettre de protestation :  

« Certains des sujets abordés dans ce qui est présenté comme une « formation » suscitent de vifs débats. Ce sont à mes yeux des débats légitimes, mais il ne s’agit en aucun cas de questions réglées, et il en va justement du rôle de l’université d’encourager un débat plus ouvert et de meilleur qualité que celui qui a lieu actuellement. » 

En revanche, le module « Expect Respect » présente ces propos comme des vérités incontestables, au même titre que les informations contenues dans celui sur la sécurité incendie, également obligatoire pour les étudiants de première année. Et il va sans dire que cette attitude à l’égard des idées est une perversion crasse de la mission de l’université: on remplace le débat par le catéchisme. 

En outre, le module « Expect Respect » présente de manière erronée la législation britannique, en affirmant que: « La loi sur l’égalité de 2010 protège également les personnes dans toute la gamme des identités sexuelles et de genre, ainsi que la capacité à exprimer cette identité. » 

Ce qui est tout bonnement faux. L’une des « caractéristiques protégées » de l‘Equality Act de 2010 est le « sexe », défini au sens conventionnel comme le fait d’être « un homme ou une femme ». Certes, la Gender Recognition Act de 2004 stipule qu’une personne possédant un certificat de reconnaissance du genre doit être traitée comme un membre du nouveau sexe – homme ou femme – à presque toutes les fins juridiques. Mais la loi sur l’égalité ne reconnaît aucun « spectre de sexe » ; le sexe est soit mâle, soit femelle. 

Une autre caractéristique protégée par la loi sur l’égalité est la « réassignation sexuelle » définie (de manière il est vrai assez confuse) comme « le fait de proposer de subir, d’être en train de subir ou d’avoir subi un processus (ou une partie d’un processus) dans le but de réassigner le sexe de la personne en modifiant ses attributs sexuels physiologiques ou autre ». La loi sur l’égalité ne fait aucune référence au concept plus nébuleux d’ « identité de genre » (pour une discussion claire à ce sujet, je vous réfère de nouveau à Kathleen Stock). Il est vrai que des propositions ont été formulées, notamment par le lobby Stonewall, pour modifier la Gender Recognition Act et l’Equality Act afin de consacrer l’auto-identification du genre comme principe juridique et de protéger l’ « identité de genre » en tant que telle. Mais le parlement britannique n’a pris aucune mesure allant dans ce sens. La formation de l’université du Kent induit donc les étudiants en erreur en énonçant « la loi telle que Stonewall la voudrait, plutôt que la loi telle qu’elle est », pour citer l’avocate Akua Reindorf. 

13 exemples censés constituer un « privilège blanc »

La rubrique « (Anti)racisme, xénophobie et privilège blanc » est en revanche à la fois mieux écrite et plus substantielle. J’invite les lecteurs à y jeter un oeil et à en juger d’eux-mêmes. À mon avis – quelle qu’en soit la valeur – il contient beaucoup d’éléments judicieux sur la façon dont la vie quotidienne des membres de groupes raciaux minoritaires peut radicalement différer de celle de la majorité. Le sous-paragraphe sur les microagressions, par exemple, offre quelques sagaces suggestions pour éviter les commentaires incongrus tels que « D’où tu viens en vrai? », « Tu t’exprimes si bien! » et « Est-ce que ce sont tes vrais cheveux? ». Ces conseils ne feront pas tomber grand monde de sa chaise et cet abécédaire des microagressions ne résisterait pas au moindre cours d’introduction à la psychologie ou à la sociologie digne de ce nom – par exemple, les méticuleuses critiques du manque de clarté conceptuelle du concept de microagression ne sont mentionnées nulle part – mais ces documents peuvent néanmoins être utiles à certains étudiants débutants. 

Avec la rubrique sur le privilège blanc, par contre, les choses se corsent. Le problème commence avec la notion elle-même : est-ce vraiment un privilège de ne pas être « socialement incommodé ou négativement visé » du fait de sa race? Cela ne devrait-il pas être jugé normal, le contraire étant ce qui constitue une discrimination? Ou comme l’écrit sans ambages le commentateur Jaysmith71 sur Mumsnet : 

« Être traité moins merdiquement que quelqu’un d’autre n’est pas ce que j’appelle un privilège. Être traité correctement et décemment par la société n’est pas un privilège. C’est le droit de chacun, quelles que soient ses origines. » 

De fait, comme l’article original publié par Peggy McIntosh en 1989, qui aura popularisé le concept de « privilège blanc » – et dont de nombreux exemples d’ « Expect Respect » sont repris mot pour mot – le reconnaît lui-même : 

« Il nous faut une taxonomie plus finement différenciée des privilèges, car certaines de ces variantes ne sont que ce que l’on voudrait pour chacun dans une société juste, [tandis que] d’autres donnent le droit d’être ignorant, inconscient, arrogant et destructeur. » 

Soit une distinction importante et trop souvent oubliée de nos jours. 

Mais laissons de côté cette conceptualisation du « privilège » et examinons plutôt les treize exemples spécifiquement proposés ; en voici quelques-uns : 

– « Je peux me sortir d’une situation difficile sans qu’on ne dise que je fais honneur à ma race ». 

– « On ne me demande jamais de parler au nom de ma race ou de la représenter dans son ensemble ». 

– « Je peux faire mes courses sans être suivi ou harcelé ». 

– « Je peux être assuré d’une relation en général positive avec la police ». 

– « Je peux facilement trouver des livres et des jouets pour enfants représentant ma race de manière accablante [sic] ». 

Toutes ces questions méritent, à mon avis, d’être étudiées et discutées : elles pourraient servir de point de départ à une analyse dans un cours de sociologie ou à une étude empirique approfondie. Même l’exemple ayant suscité le plus de raillerie dans la presse – « Je peux dire des gros mots ou m’habiller avec des vêtements d’occasion qu’on attribue ces choix aux mauvaises manières, à la pauvreté ou à l’analphabétisme de ma race » – n’est pas sans intérêt. Bien sûr, il élude la variable clé qu’est la classe socio-économique ; comme le fait remarquer un commentateur : « Y a-t-il un module sur la classe, les accents et la pauvreté réelle ou suppose-t-on que tous les étudiants blancs ont ce privilège? ». Mais malgré cette grave lacune, une fois récupéré par un habile professeur ou conférencier de sociologie, cet élément a de quoi mener à une riche discussion sur les relations complexes entre façon de parler, de s’habiller, classe et race. Le problème avec le module « Expect Respect » est, encore une fois, qu’il transforme une matière à penser en catéchisme. Cochez les treize exemples censés constituer un « privilège blanc », et vous obtiendrez votre étoile dorée. 

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L’ « enseignement » sur le sexe, le genre et le racisme contenu dans ces modules n’a pas été élaboré, pour autant que l’on puisse en juger, par le département de biologie, de sociologie, de psychologie ou la faculté de droit, c’est-à-dire par quiconque pouvant se targuer d’une expertise dans le domaine concerné. Les créateurs, semble-t-il, ont été des bureaucrates : des bureaux des services aux étudiants, des ressources humaines, de l’égalité, de la diversité et de l’inclusion, des communications institutionnelles et du vice-chancelier. Sans surprise, ces modules reflètent donc les postures et les intérêts de ces fonctionnaires administratifs, et non ceux des chercheurs et des enseignants. Rien d’étonnant non plus à ce qu’ils soient organisés de manière managériale comme un catéchisme à mémoriser et à régurgiter, et non pas de manière pédagogique comme des idées à discuter et à débattre. Ce qui traduit, bien sûr, le mouvement déjà ancien d’empiétement des administrateurs universitaires sur les prérogatives traditionnelles du personnel académique. 

L’université du Delaware pionnière

Ici, comme d’habitude, les Américains nous ont devancés. Dès 2007, un programme tout à fait perturbant – terrifiant serait d’ailleurs un meilleur qualificatif – d’endoctrinement de l’université du Delaware, conçu par le bureau de la vie en résidence de l’université [Res Life] et rendu obligatoire pour les 7 000 étudiants vivant dans des dortoirs, a été mis au jour. D’un questionnaire demandant « Quand avez-vous découvert votre identité sexuelle? » – à discuter en tête-à-tête avec son responsable de résidence dans sa chambre de dortoir – à une « formation à la diversité » expliquant que le terme « raciste » « s’applique à toutes les personnes blanches (c’est-à-dire, d’origine européenne) vivant aux États-Unis, indépendamment de leur classe sociale, de leur sexe, de leur religion, de leur culture ou de leur sexualité », le programme visait à inculquer une caricature du dogme woke (même si le terme n’était pas encore monnaie courante) sur des questions allant de l’égalité des sexes et de la discrimination positive à la pollution et aux pratiques agricoles, en passant par les ateliers clandestins et l’esclavage. Comme l’avait commenté la Fondation pour les droits individuels dans l’enseignement supérieur (FIRE) : 

« Il en va normalement de la prérogative du corps enseignant d’étudier ces questions et d’en débattre avec les étudiants. Mais Res Life fixait le programme éducatif – ainsi que les opinions que les étudiants devaient intérioriser. Les mêmes personnes qui se seraient probablement vigoureusement opposées (et à juste titre) à un cursus de « patriotisme américain » n’ont rien vu de mal à imposer leur propre programme très spécifique aux étudiants. » 

FIRE citait la décision historique de la Cour suprême des États-Unis dans l’affaire West Virginia State Board of Education vs Barnette (1943), rendant inconstitutionnel le salut obligatoire au drapeau dans les écoles publiques – une décision courageuse prise alors même que le pays était en guerre : 

« S’il y a une étoile fixe dans notre constellation constitutionnelle, c’est qu’aucun fonctionnaire, haut ou petit, ne peut prescrire ce qui doit être orthodoxe en politique, en nationalisme, en religion ou dans d’autres champs d’opinion, ni forcer les citoyens à confesser en mots ou en acte leur foi dans ces domaines. » 

(Et les administrateurs universitaires peuvent très certainement être considérés comme de « petits » fonctionnaires, dans tous les sens du terme). FIRE poursuivait avec cette question rhétorique : 

« L’Université du Delaware ignorait-elle réellement qu’un établissement d’enseignement supérieur financé par l’État aux États-Unis n’a aucun droit légal ou moral de s’engager dans un programme de réforme systématique de la pensée? Les promoteurs du programme d’enseignement à la « citoyenneté » et à la « durabilité » avaient-ils si peu de respect pour la protection du droit humain et américain à la liberté de conscience prévue par le premier amendement ? Ou bien ont-ils simplement valorisé la « durabilité » et la diversité avec une telle urgence qu’aucune violation des droits individuels n’était dès lors excessive? » 

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Avant d’en conclure que : 

« Le programme de formation à la vie en résidence de l’université du Delaware, prétendant montrer aux étudiants les bons postulats idéologiques dont ils auraient besoin pour bien se comporter a franchi la frontière – et pas qu’un peu, mais allègrement et diversement – séparant l’enseignement d’une réforme de la pensée déraisonnablement arrogante, invasive et immorale. Les problèmes moraux et juridiques posés par le programme de formation à la vie en résidence étaient nombreux et touchaient au coeur des droits les plus essentiels d’un peuple libre. Ce qui rendait le programme si indigne était d’ordre moral : sa négation éhontée de l’autonomie, de la dignité et de la conscience individuelle, et le mépris pur et simple qu’il affichait pour les étudiants de l’université. » 

L’histoire aurait dû s’arrêter là : le président de l’université du Delaware, embarrassé par ces révélations publiques, a rapidement suspendu le programme. Mais l’année d’après, les bureaucrates de Res Life allaient réussir, après quatre tentatives, à le rétablir sous une forme légèrement modifiée. Quelques années plus tard, la principale architecte du programme a été élue présidente de l’American College Personnel Association (ACPA) ; et en 2017, en a reçu un prix d’excellence « pour son engagement de plusieurs décennies en faveur des meilleures pratiques nationales en matière de conception, de mise en oeuvre de programmes et de services pour les étudiants hébergés par l’Université du Delaware ». 

À l’heure actuelle, de tels programmes – en général néanmoins moins invasifs – sont apparemment en vigueur dans des dizaines d’universités américaines (même s’il est difficile d’obtenir de véritables données sur le sujet). En 2017, par exemple, l’Université de Californie à Los Angeles créait des postes rémunérés de « défense de la justice sociale » pour les étudiants, afin d’aider leurs pairs à « naviguer dans un monde dont le mode idéologique par défaut se fait sur la blanchité, le patriarcat et l’hétéronormativité ». « En d’autres termes », comme le fit remarquer un commentateur des plus acerbes, « ils aideront leurs camarades à transformer en pétitions de principes toutes les questions que les universités sont censées poser, et les priveront ainsi de l’enseignement qu’ils sont censés y recevoir ». 

Les étudiants deviennent des clients

Si l’on en croit les administrations des universités, toutes ces formations obligatoires ont vu le jour en réponse à des demandes – voire des exigences – des étudiants. Comme l’explique un porte-parole de St Andrews : 

« Exception faite de la formation aux bonnes pratiques académiques, tous ces modules ont été mis en oeuvre en réponse à une demande clairement exprimée par les étudiants. Nos étudiants ont fait pression pour le module obligatoire sur le consentement, ont rédigé le module sur la durabilité et ont été des participants essentiels au groupe sur l’égalité, la diversité et l’inclusion, à qui l’on doit le module obligatoire sur la diversité. » 

De même, un porte-parole de l’université du Kent a déclaré

« Nous avons lancé le module « Expect Respect » en 2020 en réponse aux demandes de nos étudiants souhaitant davantage de sensibilisation aux mesures que nous pouvons tous prendre pour que chacun se sente soutenu et en sécurité sur nos campus. Ce module reflète également notre engagement plus général à être inclusif et accueillant pour tous ceux qui étudient et travaillent avec nous. » 

Ce que le syndicat étudiant de l’université a confirmé

« En collaboration avec nos membres étudiants et l’université, le module « Expect Respect » a été mis à jour avec la contribution des responsables du syndicat et de nos réseaux étudiants » 

On en déduit que, non contents d’avoir usurpé des fonctions académiques essentielles et traditionnellement exercées par des enseignants, voilà que les bureaucrates universitaires – que Kors et Silverglate désignaient, il y a vingt ans, comme « l’université fantôme » – externalisent une partie de leurs initiatives « éducatives » vers les étudiants. Lorsqu’on se place du point de vue des administrateurs, la chose est parfaitement logique : après tout, quand l’université devient une entreprise, les étudiants deviennent des clients, et une entreprise prospère fait tout son possible pour satisfaire sa clientèle tant que cela ne nuit pas à ses profits. L’université ne réduit donc pas ses frais d’inscription quand l’enseignement en face à face est remplacé par du distanciel, ni ne ferme ses résidences universitaires pour protéger ses étudiants et son personnel d’une épidémie (car il en irait d’une perte de revenus), mais elle leur offre tout l’endoctrinement woke qu’ils exigent, vu que cela ne coûte pas très cher. 

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Mais qui sont exactement ces étudiants qui réclament un endoctrinement woke? S’agit-il vraiment d’une demande populaire? 

Dans la pratique, ce qui semble se produire – et il serait judicieux d’obtenir plus de documentation à cet égard – c’est que l’administration de l’université fait d’un syndicat étudiant son principal interlocuteur. Un syndicat, dans la plupart des cas, dirigé par une minorité militante vu que ce sont les seuls étudiants disposés à consacrer autant de temps et d’énergie hors de leurs études et de leurs activités sociales. Le cercle vicieux n’a plus qu’à se mettre en route : la minorité ointe des leaders étudiants exploite son entrée dans l’administration universitaire pour incruster ce qu’elle pense essentiel à l’ « apprentissage » et l’imposer à la masse des étudiants apolitiques. 

Mais le plus frappant dans tout cela, c’est le décalage entre les descriptions officielles de ces formations et leur contenu réel. 

Si l’on en croit les porte-parole des universités, ces formations ne font que « soutenir tout le monde pour que tous les membres de notre communauté soient traités avec dignité et respect » (Kent) et « s’aligner sur les priorités stratégiques de St Andrews […] et aider à développer des compétences et une sensibilisation utiles à la vie universitaire » (St Andrews). Sont-ils conscients de ce qui se cache réellement sous ce coquet emballage? Pour les grands pontes de l’université et leurs chargés de relations publiques, peut-être pas : ils ne font que réciter la ligne du parti, c’est leur boulot. Mais les gens qui ont conçu ces formations – les responsables de l’égalité, de la diversité et de l’inclusion (EDI) – savent certainement ce qu’elles contiennent. Sont-ils en train de déformer intentionnellement le contenu de ces formations, afin de le soustraire à l’examen du public? Peut-être, mais à la réflexion, peut-être pas. Peut-être que ces administrateurs sont si bien installés dans leurs propres chambres d’écho – tant idéologiques que bureaucratiques – qu’ils ignorent sincèrement que leurs formations ont de quoi sembler controversées à des yeux impartiaux. Peut-être pensent-ils vraiment que leurs enseignements sur le privilège blanc, la transphobie et tout le toutim ne sont que du bon sens progressiste : les connaissances ordinaires que tout un chacun doit assimiler s’il veut être un bon citoyen d’une communauté diverse au XXIe siècle. Une mise à jour des bonnes manières victoriennes. Apprendre à des jeunes de 18 ans à jouer ensemble sans se disputer. 

Favoriser l’esprit critique

Malgré tout, on peut se demander comment les étudiants réagiront à une « formation » obligatoire dans laquelle on les gave d’une vision unilatérale sur des sujets très controversés et où ils doivent cocher les « bonnes » réponses à chaque question avant de pouvoir vaquer à leurs occupations. Seront-ils reconnaissants de cette exposition (aussi superficielle soit-elle) à des nouveaux concepts aussi intellectuellement stimulants que la « feminophobie » et le « chronocentrisme », et deviendront-ils plus sensibles à l’expérience vécue des minorités raciales et sexuelles? Certains étudiants, sans aucun doute, réagiront de cette manière – du moins, on peut l’espérer. Mais combien d’autres s’indigneront de la tentative autoritaire de contrôle de la pensée mise en oeuvre par l’université et, par conséquent, regarderont d’un plus sale oeil ces mêmes bénéficiaires escomptés (dont la quasi-totalité n’a joué aucun rôle dans la création de cette propagande et qui, pour beaucoup, pourraient ne même pas l’approuver)? Il s’agit bien sûr de questions empiriques et il est urgent d’y apporter des réponses qui le sont tout autant. Concevoir des expériences pour les tester pourrait être un bon projet pour une thèse de doctorat (ou même un devoir de premier cycle) en psychologie sociale. En attendant, pouvons-nous vraiment être certains que ces formations font plus de bien que de mal, même selon les critères étroits de leurs créateurs? 

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Bien sûr, ces formations posent également des questions plus vastes – sur la nature de l’enseignement et le rôle approprié d’une université. Traditionnellement, les éducateurs ont pensé – et nous sommes quelques vieilles chouettes à toujours le croire – que l’objectif central de l’université était de favoriser la pensée critique: confronter les arguments aux contre-arguments et apprendre à distinguer les arguments forts des faibles, rechercher des données empiriques pertinentes et apprendre à en évaluer la portée, remettre en question les valeurs morales et éthiques. Autant d’outils intellectuels pouvant servir à traiter les questions importantes que sont le sexe, le genre et le racisme, et il ne fait aucun doute que c’est ce que font déjà de nombreux enseignants de l’université du Kent. Un travail que le module « Expect Respect », avec sa rigidité bureaucratique et son manque total de respect envers le cerveau des étudiants, sape complètement. 

Comme l’écrivent des étudiants du King’s College de Londres au sujet d’un module de formation similaire : 

« Dans son format numérique, le cours est problématique et condescendant, car il oblige les étudiants à accepter son contenu sans tenir compte de ce qu’ils pensent. La mission de l’université est d’offrir une agora à ses étudiants : elle doit leur apprendre comment penser et non pas ce qu’ils doivent penser. Une série de vidéos et de graphiques en ligne transmettant des valeurs aux étudiants sans leur laisser la possibilité de les contester ne respecte pas cette norme. » 

Il reste encore manifestement quelques étudiants lucides sur la mission de l’université dans un régime démocratique. Peut-être pourront-ils se porter volontaires pour dispenser une formation à John Stuart Mill à leurs vice-chanceliers. 

Cet article est initialement paru dans Areo Magazine, site d’opinion et d’analyse dirigé par Helen Pluckrose. Areo Magazine entend défendre les « valeurs libérales et humanistes », comme la liberté d’expression ou la raison. Professeur de mathématiques à l’University College London et professeur émérite de physique à la New York University, Alan Sokal est l’auteur de « Pseudosciences et postmodernisme » (Odile Jacob, 2005) et co-auteur avec Jean Bricmont de « Impostures intellectuelles » (Odile Jacob, 1997). 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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