« Pour Emmanuel Macron, la transition écologique est avant tout une transition technologique »
CHRONIQUE

Stéphane Foucart
Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », souligne que de nombreux dirigeants, dont le président de la République, comptent avant tout sur des progrès technologiques pour faire face au défi climatique. Et laissent de côté la question de l’évolution de nos modes de vie.
Publié le 30 octobre 2021 à 02h23 – Mis à jour le 30 octobre 2021 à 06h48 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. Avec l’ouverture, dimanche 31 octobre, de la conférence de Glasgow (Ecosse) sur les changements climatiques (COP26), l’actualité devrait être à nouveau rythmée par les promesses, les objectifs, chiffrés ou non, et les engagements des responsables politiques ou des capitaines d’industrie. En ce genre d’occasions, la question des moyens à mettre en œuvre pour atteindre les buts poursuivis est généralement éludée, ou ramenée à une question subsidiaire sans importance, un peu comme si la parole politique avait le pouvoir de s’imposer aux lois de la nature.
Cette question, celle du « comment », entremêle deux enjeux étroitement connectés. Le premier est celui de l’avenir du système technique, le second, celui de l’évolution culturelle des sociétés. Le premier est omniprésent dans le débat public, le second en est à peu près absent. On le voit, jusqu’à la caricature, dans les récentes déclarations des dirigeants des plus gros exportateurs d’hydrocarbures, comme l’Arabie saoudite ou l’Australie.
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« J’annonce aujourd’hui l’objectif zéro émission de l’Arabie saoudite d’ici à 2060 grâce à une stratégie d’économie circulaire du carbone », a ainsi déclaré, le 26 octobre, Mohammed Ben Salmane, le prince héritier du royaume. L’engagement princier repose entièrement sur les technologies futures (et très probablement imaginaires) qui permettront de brûler tout le pétrole du sous-sol et de circulariser tout le carbone produit. Le premier ministre australien, Scott Morrison, a dit la même chose, à la date (2050) et au combustible (le charbon) près.
Maintenir nos façons de faire
Loin d’être aussi caricatural, Emmanuel Macron mise, lui aussi, face au défi climatique, sur d’hypothétiques révolutions technologiques plutôt que sur des évolutions sociales et culturelles. Le discours de présentation du plan France 2030, prononcé le 12 octobre, suffit pour s’en convaincre. Déploiement du premier avion bas carbone d’ici la fin de la décennie, de petits réacteurs nucléaires modulaires, de l’hydrogène « vert », mise en production de deux millions de véhicules électriques et hybrides… L’agriculture ? Le mot « agro-écologie » n’apparaît nulle part dans le discours présidentiel, et tout l’avenir de nos campagnes s’y trouve réduit à ce triptyque : « le numérique, la robotique, la génétique ».
Le mot « sobriété » n’apparaît pas non plus dans le discours présidentiel, quand les mots « innovation », « innovant » sont prononcés à plus de soixante-dix reprises. Il n’est évidemment pas anormal ni très surprenant de parler d’innovation dans un discours sur la relance industrielle du pays. Mais l’ample discours du 12 octobre – qui occuperait quelque dix pleines pages du Monde – est bien plus que la simple annonce d’un grand plan structurant la réindustrialisation de la France face au défi environnemental et climatique.
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L’élection présidentielle approchant, il a aussi valeur programmatique. Il fonde une vision du monde, dans laquelle la transition écologique est avant tout une transition technologique. A cette aune, aucune évolution socioculturelle, aucune transition vers des modes de vie moins énergivores ne semble nécessaire ou désirable, puisque l’innovation et la technologie permettront de maintenir ne varietur nos façons de faire, en effaçant tous les inconvénients qui y sont associés. Pour M. Macron comme pour la plupart des dirigeants aux affaires, plus de technologie est invariablement la seule réponse possible aux dégâts provoqués par l’accumulation de nouvelles technologies – quand on a un marteau dans la tête, tout a la forme d’un clou.
Un exemple historique frappant
Les rêves de conquête et la mise en valeur de nouveaux espaces n’ont ainsi pas tari. Parmi les axes de développement technique et industriel mis en avant pour 2030 figurent en bonne place l’exploitation des grands fonds marins et la pleine participation à la nouvelle aventure spatiale, relancée par SpaceX et les excursions touristiques de quelques milliardaires de la tech autour de la Terre.
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Tout cela est-il inéluctable ? Dans un livre réjouissant (Economics as a religion : from Samuelson to Chicago and beyond, Pennsylvania State University Press, 2014, non traduit), l’économiste américain Robert H. Nelson (université du Maryland), mort en 2018, donnait un exemple historique frappant où l’éthique socialement dominante peut oblitérer ou rendre inepte l’innovation technique, lorsque les objectifs qu’elle poursuit sont perçus comme indésirables. « Dans les années 1400, la Chine était non seulement la société la plus développée économiquement dans le monde, mais aussi une grande puissance maritime, explorant jusqu’à la côte orientale de l’Afrique avec de grands voiliers techniquement très avancés, sous le commandement de l’amiral Zheng He, raconte Robert Nelson. Ces efforts se sont toutefois heurtés aux érudits confucéens qui ont(…) finalement réussi à mettre un terme aux voyages d’exploration, ont imposé une interdiction de construire de nouveaux navires et ont même obtenu la destruction des archives maritimes. »

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La crise du Covid-19 l’a montré : des perturbations de grande ampleur peuvent induire des changements rapides d’aspiration, attiser le désir de vivre autrement, de quitter les grands centres urbains, etc. Qui sait ce que l’accumulation des dégâts causés par le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité produira, en 2030, sur les imaginaires, les croyances et les aspirations collectives ? Quand les forêts brûlent, que la mer monte et que les villes se noient dans des inondations monstres, la recherche éperdue d’innovation technique peut-elle encore tenir lieu de politique ? L’aventure spatiale, l’avion bas carbone ou la conquête des grands fonds marins feront-ils encore rêver en 2030 ? Où seront-ils plutôt perçus comme de dangereuses futilités ?
Stéphane Foucart
En Echo à l’article de Stéphane Foucart:
Maintenant il va falloir le dire
par Frédéric Lordon, 30 novembre 2021
https://blog.mondediplo.net/maintenant-il-va-falloir-le-dire

C’est comme une démonstration a fortiori : soit un quotidien de référence ça part très mal , mais dans lequel on prend ce qu’il y a de mieux, un journaliste « sciences » qui dénonce le massacre néolibéral de la recherche et de l’université, combat les faux rationalistes vendus aux entreprises… et maintenant fait un sort aux frauduleuses promesses de l’innovation capitaliste qui nous sauvera du désastre climatique. Que Stéphane Foucart écrive pareilles malséances dans Le Monde, par excellence le journal de la confiance capitaliste (puisqu’en plus du reste, le-capitalisme-c’est-la-démocratie), est en soi un petit événement. Et c’est aussi une vérification de ce qu’à être dans les lieux les moins bien disposés, même les mieux disposés ne parviennent pas à aller au bout d’une pensée que toute l’institution décourage — en fait forclôt. Quand Stéphane Foucart nous met sous les yeux le miroir aux alouettes des « solutions technologiques » que le capitalisme compte apporter au changement climatique, la pensée, qui devrait logiquement se rendre à la mise en cause du capitalisme, se met à hoqueter et finit par caler : il ne sera plus question que d’en appeler à « des évolutions sociales et culturelles » et « une transition vers [d’autres] modes de vie ».
On fera difficilement plus vague.
Lire aussi « Les écologistes à l’épreuve du pouvoir »*, Le Monde diplomatique, décembre 2021.
Le vague, c’est la cause jamais nommée, en fait jamais identifiée comme telle, de ce nouveau mélange de réalité et de tarte à la crème, promis à une belle carrière dans les médias : « l’éco-anxiété » — transformer un morceau de réel en tapioca gélatineux : leur grande passion. Que — dans certains groupes sociaux qu’épargnent des angoisses plus urgentes — la perspective du désastre climatique mette dans des états anxieux, que le périmètre des personnes en proie à ces états puisse croître du train où vont les choses, ça c’est le morceau de réel. Et maintenant ce qu’en font les médias (déjà sur les rangs, France Info, France Culture, confiance ils vont tous y venir) : une gelée tremblotante comme un flan industriel où l’on trouve mélangés tous les lieux communs vides dans lesquels erre immanquablement le discours du « climat » tant que la question du capitalisme lui demeure inaccessible. Synthèse parfaite sur France Culture qui, aux « évolutions culturelles » et aux « modes de vie » du Monde, ajoute « les jeunes floués par les adultes » et les incertitudes de l’« appel aux dirigeants ».
Comme en bien des domaines, le recodage générationnel est l’asile de l’ignorance politique. On en appelle à l’avenir de « nos enfants » quand on n’a plus aucune idée des rapports de force contemporains
Comme en bien des domaines, notamment la dette publique, le recodage générationnel est l’asile de l’ignorance politique, donc ici de la reddition inconsciente au néolibéralisme. Les médias ont commencé à penser en « générations » du moment où le débat intellectuel a cessé de penser en classes et en lutte de classes. On en appelle à l’avenir de « nos enfants » quand on n’a plus aucune idée des mécanismes structurels et des rapports de force contemporains. Ainsi il faut réduire la dette « pour ne pas la laisser à nos enfants », et la destruction de la planète devient une affaire de boomers « égoïstes » — car les explications par la morale (par le défaut de vertu) sont, avec la scie « générationnelle », l’autre marque de fabrique de la pensée nulle (un chemin exigeant, frayé de longue date par Laurent Joffrin avec Un coup de jeune. Portrait d’une génération morale, 1987).
Quant à « l’appel aux dirigeants », disons qu’il est promis au même succès que d’aller se taper le cul sur le perron de l’Élysée en espérant que ça fasse des étincelles. Les « dirigeants », quand ils ne sont pas directement des hommes du capital, comme Macron ou Trump, en ont si étroitement épousé la cause, par socialisation, par idéologie, par perspective de carrière, que les imaginer faire quoi que ce soit qui contrarie les intérêts du capital relève de la plus traditionnelle fantasmagorie « démocratique ». Au reste, ici les individus ne sont que les réalisations personnifiées de rapports sociaux fondamentaux, ceux du capitalisme, dans lequel le capital ne tolèrerait pas que l’État soit autre chose qu’État-pour-le-capital, voire carrément, comme c’est de plus en plus le cas, État du capital.
Lire aussi Benoît Bréville & Pierre Rimbert, « Tiédir quand ça chauffe »**, Le Monde diplomatique, décembre 2021.
Il est bien certain en tout cas qu’envoyée dans de pareilles impasses, « l’éco-anxiété » n’est pas à la veille de désarmer. Une anxiété, ou plutôt une angoisse, est une peur qui travaille sourdement de demeurer sans contour, de ne pouvoir accéder à des figures suffisamment nettes et adéquates pour monter une réaction appropriée. L’anxiété, l’angoisse, viennent de pressentir un péril mais dont on ne sait pas exactement d’où il vient, quelles en sont les causes, donc a fortiori comment s’en défendre. L’éco-anxiété, c’est de voir venir le désastre climatique mais de ne pas avoir la première idée claire ni de quoi il procède ni d’à quoi s’attaquer. Tant que le débat en restera à des énoncés aussi indigents que « les jeunes générations flouées », l’appel « aux dirigeants » ou aux « évolutions culturelles », les individus pourront se débattre encore longtemps dans le sentiment (bien-fondé) d’une menace pressante, en elle-même convenablement identifiée, mais de forme inconnue quant à ses causes, et partant sans la moindre perspective d’organiser une action pour la combattre. Les sujets ne manquent d’ailleurs pas de percevoir confusément le défaut de pertinence ou de consistance dans tout ce qui leur est raconté, ce dont témoigne le simple fait que rien ne vient les soulager de quoi que ce soit, et que répéter « les modes de vie », « les jeunes » et « les dirigeants » les laisse exactement dans le même état de désorientation. C’est dire que l’éco-anxiété, dont on fera les numéros spéciaux de L’Obs, a de beaux jours devant elle.
On n’en sortira qu’avec une idée claire des causes, et même ici : de lacause, celle à laquelle tout le mouvement de pensée de Stéphane Foucart devrait conduire, et qu’il ne parvient pourtant pas à atteindre, une idée du reste parfaitement disponible et cependant intouchable, à proportion de ce que tout ce qui fait profession d’alimenter le débat public en « idées » la rend inaccessible, étant le plus souvent incapable de la penser lui-même. L’idée, c’est le capitalocène — et non l’anthropocène —, c’est que l’écocide est capitaliste, qu’il n’y aura pas de solution capitaliste à l’écocide capitaliste, par conséquent que la seule réaction de défense à monter doit être dirigée contre le capitalisme.
À la fin, on est tous sauvés, la tête au frais, les pieds au sec et l’iPhone 32 à la main. Il va juste falloir attendre un peu — mais ça vient…
De ces quatre énoncés, le troisième est pour l’heure, au point où en est le débat public, le plus névralgique. Pour le coup, et à l’inconséquence finale près, la contribution de Stéphane Foucart est d’une valeur de dessillement qu’on ne saurait sous-estimer. Avec la promesse du salut par l’innovation, l’oligarchie capitaliste, et tout ce qu’elle compte de porte-voix, s’apprête à nous bahuter pour quelques décennies. C’est qu’il faut gagner du temps, organiser le repli en bon ordre des investisseurs, minimiser les pertes à leur faire prendre au passage, leur faire miroiter de nouvelles techniques et des nouveaux marchés, c’est-à-dire de nouveaux investissements, bref procéder à la grande réallocation du capital et dans des emplois dont bon nombre sont à encore à faire sortir de terre — du temps donc. Mais si ça prend du temps, alors il faut raconter des histoires aux enfants sages pour les faire patienter. On leur raconte donc l’histoire de la fée Technologie et du farfadet Innovation — une histoire qui se termine merveilleusement, bien sûr : à la fin, on est tous sauvés, la tête au frais, les pieds au sec et l’iPhone 32 à la main. Il va juste falloir attendre un peu — mais ça vient.
Or non. Dans la réalité, ça ne vient pas, et ça finit mal. Ou plutôt, si : « ça » vient, et c’est pour ça que ça finit mal. Car « ça » qui vient, c’est toujours la même bouillasse : plus de tirage sur les ressources de la Terre, plus de déchets qui excéderont les capacités de recyclage (en attendant la benne à ordure de l’espace), plus de solutions propres et vertes qui ne font que déplacer le sale et brun, permuter les pollutions, remplacer les vieilles salissures par de nouvelles ailleurs, et puis — déjà — des compensations à la noix qui s’imaginent pouvoir recréer ici les biotopes massacrés là, si bien qu’après avoir vu à l’œuvre, comme en Irak, les ingénieurs impérialistes en nation-building, nous auront droit à leur version upgrade sous la forme cette fois des ingénieurs capitalistes en nature-building, promesse en réalité terrifiante, qui nous confirme que l’hubris capitaliste ne se connaît aucune limite.

On ne dira jamais assez le mérite, et la solitude, d’ouvrages comme celui d’Hélène Tordjmann, justement nommé La croissance verte contre la nature qui, dans une société encore un peu saine d’esprit, devrait occuper le centre des conversations, en lieu et place des ignobles absurdités qu’y déversent les conducteurs attitrés du débat public, autres déchets dans leur genre, eux sans solution de recyclage. À parcourir avec l’auteure la série des menées capitalistes qui se donnent pour des « solutions », on sort passablement saisi d’effroi, peut-être en proie au désespoir, mais de la bonne forme de désespoir, celle qui donne la certitude de devoir rompre — donc la force de rompre : nous ne nous en tirerons pas dans le capitalisme, par conséquentil faut renverser le capitalisme. Il n’y a plus « d’éco-anxiété » quand on parvient à cette idée, parce que la peur sort du flou, connaît ses vraies causes, et que, si elle est exposée à de nombreux obstacles, une action est enfin devenue figurable. Savoir à quoi s’en tenir et savoir quoi viser : il n’y a pas d’autre antidote à l’indistinction des anxiétés politiques.
Maintenant il va donc falloir le dire, et du seul dire capable d’armer une réponse à la hauteur : dans la dévastation en cours, c’est le capitalisme qui est en cause, et c’est du capitalisme qu’il faut sortir. Toute solution d’atermoiement, toute solution de compromis avec la puissance destructrice nous reconduira à la destruction. Le plus souvent elle sera répétée, le plus tôt l’idée s’imposera, et le plus vite la résolution se formera. C’est dire la responsabilité, ou l’irresponsabilité de ceux qui, en position de le dire, éludent plus souvent qu’à leur tour. La glorification du « vivant » qui ne débouche pas immédiatement sur une mise en cause de la puissance biocide est une collaboration qui s’ignore.
La glorification du « vivant » qui ne débouche pas immédiatement sur une mise en cause de la puissance biocide est une collaboration qui s’ignore
Ou pas ? Le ministère de la culture vient de révéler les heureux lauréats de son appel d’offre « Mondes nouveaux ». Pour décrocher les euros, on était prié de communier dans les fortes idées de « développer des savoirs et des sensibilités », ou d’inventer « d’autres manières d’être ensemble », « des relations renouvelées entre humains et non-humains » et « des nouvelles manières d’habiter notre monde ». Bien sûr, du côté des soumissionnaires, il faut faire la part de la nécessité matérielle, qui fait qu’on se rend parfois aux institutions comme on se rend à Canossa, que ça n’est pas drôle, et que, au moins pour certains d’entre eux, ça ne fait pas les lauréats heureux. Mais tout de même : on est frappé par l’identité des éléments de langage ou, si l’on veut être moins méchant, de la facilité avec laquelle le discours du « vivant » se prête à un devenir-« éléments de langage ». Du « vivant » et des « non-humains », les « Mondes nouveaux » de Macron et Bachelot s’en sont farcis avec une aisance déconcertante.Lire aussi Evelyne Pieiller, « De si gentils artistes gouvernementaux », Le Monde diplomatique, décembre 2021.
La récupération est sans doute l’une des puissances les plus néfastes des institutions du capitalisme (auxquelles l’État du capital appartient de plein droit) : même des discours parfaitement intègres y sont exposés. Il reste que leurs auteurs ont toujours la possibilité de marquer leur refus d’être enrôlés, et de frapper l’écart qui restera définitivement incomestible à l’institution récupératrice. Il y a aussi des discours irrécupérables. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au cas maximal d’une proposition artistique ouvertement anticapitaliste, ni d’imaginer la faveur qu’elle aurait reçue au guichet du ministère de la culture. Que serait-il advenu par exemple d’une proposition à la manière d’Olivier Lefebvre, pourtant tout entière inspirée du nouveau mot-clé de « sensibilité », mais très différemment dirigée : non plus pour nous émerveiller à chaudes larmes des beautés compromises du vivant, mais pour faire apparaître à nos sens, et non plus seulement à nos têtes, de quoi il y va quand nous nous adonnons à nos gestes devenus les plus anodins : ouvrir son téléphone, envoyer un mail… ou manger de la viande ? La force du techno-capitalisme, dit Olivier Lefebvre, c’est qu’il est aussi un « processus d’invisibilisation ».
« Rendre visible l’invisible » est devenu l’une des formules les plus ressassées de l’art contemporain. Pour ne pas devenir totalement un poncif, c’est-à-dire un automatisme de langage validé par les institutions, qui n’y voient plus la moindre menace ni le moindre dérangement, il reste quand même la possibilité de se tourner vers ces choses dont le processus d’invisibilisation capitaliste ne voudrait en aucun cas qu’elles deviennent visibles. Plutôt que « convoquer les cinq sens pour déterminer un parcours dans lequel communi(qu)eraient l’humain et le non-humain », ou « articuler une installation vidéo et une “Agora des deux-mers”, une instance parlementaire chargée d’exprimer et défendre les intérêts de l’entité naturelle du Fort Vert à travers la pensée collective »(oui, on trouve, à profusion même, des choses comme ça dans le programme « Mondes nouveaux »), rendre visible la toxicité invisible de l’innovation capitaliste, celle même qui est supposée nous sauver de l’écocide, ferait sans doute une proposition moins facile à mâchonner par le ministère de la culture. Au guichet des « Mondes nouveaux », Guillaume Pitron, par exemple, même associé aux plus audacieux plasticiens, n’aurait pas fait un tabac, qui pose méthodiquement en face de chacun de nos gestes technologiques élémentaires le petit (l’énorme) tas de saleté qui en est la contrepartie environnementale. Pour le coup, de la figuration, en voilà : des images mentales tout à fait précises nous sont fournies, à l’aide de quoi nous nous trouvons en connaissance de cause. Il suffit de se souvenir de la manière dont Macron a accueilli les critiques de la 5G pour imaginer le succès de projets de ce type, et la probabilité que leurs auteurs se finissent en selfie Instagram au pince-fesse que l’Élysée n’a pas manqué d’organiser pour célébrer sa vision des « Mondes nouveaux » — si pareille à l’ancien, et désormais si bien ornementée de tant de cautions artistiques.
On ne fera sauter la forclusion que par la répétition, caparaçonnée de conséquence : il y a un écocide ; il est capitaliste ; il est sans solution capitaliste ; donc…
Lire aussi Fanny Privat, « Le smartphone, dévoreur de matières premières », Le Monde diplomatique, octobre 2021.
Pourquoi faut-il « le dire » ? — ce qu’aucun des lauréats ne dit. Parce que c’est la seule chance d’échapper à la malédiction de Fredric Jameson, au terme de laquelle « il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme ». C’était vrai. Il faut que ça ne le soit plus. Et nous vivons peut-être un intéressant moment où c’est en train de commencer à ne plus l’être. Mais pour qu’il en soit pleinement ainsi, il faut rendre la fin du capitalisme figurable, et pour commencer pensable — c’est-à-dire la tirer de la forclusion radicale où l’enferme toute l’organisation du débat public par les puissances capitalistes ou para-capitalistes : politiciens, médias, experts, éditorialistes, etc. Or ici on ne fera sauter la forclusion que par la répétition, caparaçonnée de conséquence : il y a un écocide ; il est capitaliste ; il est sans solution capitaliste ; donc…
Si, elles aussi un peu « anxieuses » du désastre qui vient, des forces doivent s’unir pour en faire dérailler le cours, des forces scientifiques, intellectuelles, littéraires, artistiques, qui ne sont sans doute que ce qu’elles sont dans le paysage de la politique générale, mais qui, dans leur ordre propre peuvent aussi quelque chose plutôt que rien, ce pourrait être en œuvrant à cette répétition. Une répétition qui, en matière écologique comme en matière sociale, met dans la tête des gens des idées claires et distinctes de ce qui les détruit. Il fallait sans doute, comme Sandra Lucbert, se situer à l’intersection de la littérature et de la psychanalyse, pour souligner l’importance des figures, et des figurations (1), comme ce dont la possession permet seule de monter une action, et dont la privation voue à la déréliction et à l’impuissance — à l’« éco-anxiété ». Certaine de perdurer tant qu’elle restera sans forme, c’est-à-dire sans cause identifiée, donc sans idée de ce contre quoi lutter.
La malédiction de Jameson disait quelque chose d’étrange, et pourtant, nous le savons, de très possible : une entité, ici un groupe humain, et même le groupe humain maximal : l’humanité, désarmant de persévérer dans son être. Contemplant passivement la fin de son monde — sans réaliser tout à fait qu’elle est sa propre fin. C’est que l’effort de la persévérance suppose la possession d’une figure qui l’oriente : d’une idée de quoi faire. Dans l’alternative, justement posée, de la fin du monde et de la fin du capitalisme, c’est la forclusion de la seconde qui voue inévitablement à la première. Restaurer (ou instaurer) ce qui a été forclos est l’unique moyen de rouvrir une voie à la persévérance : en l’occurrence d’en finir avec ce qui est en train de nous finir.
Frédéric Lordon
(1) Accessoirement, je lui dois le titre de Figures du communisme. Un extrait de cet ouvrage, né sur ce blog, a été publié dans Le Monde diplomatique de mars 2021 : « Pour favoriser une entente des luttes ».
A lire aussi:
Les écologistes à l’épreuve du pouvoir*
**Tiédir quand ça chauffe
Le Monde diplomatique Décembre 2021
https://www.monde-diplomatique.fr/2021/12/BREVILLE/64127

Peu avant de présenter la première candidature écologiste à la présidence de la République française en 1974, l’agronome René Dumont avait exposé dans les colonnes du Monde diplomatique l’alternative qu’il incomberait à l’écologie politique de trancher. On peut, écrivait-il, tenter d’éveiller les consciences des responsables. Mais « une aussi magnifique floraison d’“hommes nouveaux” en régime capitaliste nous paraît fort peu probable. Le christianisme s’y efforce depuis deux mille ans, et il a échoué : car il conseille toujours la gentillesse aux riches égoïstes, au lieu de prêcher la révolte des pauvres, une croisade contre les coffres-forts (1). »
Le combat incarné par Dumont s’ancre d’emblée dans une perspective pacifiste et internationaliste. Celle d’un changement de système, dont les peuples du Sud seraient l’agent. Alors que la décolonisation s’achève, la conférence des Nations unies sur l’environnement de juin 1972 inscrit la « planification rationnelle »,le « recours à la science et à la technique » et la lutte contre « les formes coloniales et autres oppressions » à l’agenda d’une écologie politique naissante. Avec le parti britannique People et, quelques années plus tard, avec les Verts allemands, Dumont participe au jeu politique sans rien céder de ses convictions. Mais il ne décolle pas. Entre la peur de l’apocalypse nucléaire, la nécessité du développement au Sud et la frénésie de consommation au Nord, la protection de la planète ne représente guère plus qu’un grain de sable dans les consciences.
Un demi-siècle a passé : l’écologie est partout. Mais laquelle ?
« La préservation de l’environnement est, pour LVMH, bien plus qu’une obligation : elle est un impératif, un moteur de compétitivité »,explique ce groupe de luxe prisé par une clientèle assez peu portée sur la décroissance. L’empoisonnement de la Terre panique une certaine jeunesse, la bio taille des croupières aux conserves traditionnelles sur les rayonnages des hypermarchés, journalistes et chercheurs « pleurnichent le vivant*** (2) » devant les yeux ahuris d’un bébé phoque exhibé en « une » de Libération (10-11 novembre 2021).
L’irruption de la thématique de l’« urgence climatique » au cœur des grands sujets de société aurait logiquement dû placer sous les feux de la rampe le caractère insoutenable de notre modèle économique et la nécessité d’en sortir. Mais l’effet n’a pas révélé la cause. Comme le note le sociologue Jean-Baptiste Comby, la montée en puissance des enjeux climatiques s’est accompagnée de leur dépolitisation. Le traitement médiatique favorise une approche morale qui métamorphose une affaire d’organisation économique internationale en un problème d’ajustement des comportements individuels (3).
Pour sauver la planète, chacun devrait trier ses déchets, remiser son vieux diesel à la casse, rénover son logement mal isolé, compenser ses émissions de gaz à effet de serre, privilégier les circuits courts… Ces petits gestes ayant un coût, les cadres supérieurs enfilent plus facilement la panoplie écocitoyenne qu’employés et ouvriers, alors même que les premiers polluent concrètement davantage que les seconds, avec leurs voyages en avion, leurs logements spacieux, leurs smartphones neufs. Cet « écologisme des riches », qui masque l’inégale répartition des pollutions, domine les discours politiques et médiatiques. « Changeons », « Faisons vite, ça chauffe », « Tous responsables », « Si chacun fait un peu, c’est la vie qui y gagne », martèlent des campagnes de communication financées par l’État. Quand ils insistent sur les valeurs et la vertu plus que sur le système et les structures, les partis écologistes y contribuent.
Or c’est précisément au moment où ils ont renoncé à changer le monde qu’ils s’installent au cœur des institutions politiques du Vieux Continent. Entre 1993 et 2021, le nombre de pays européens dont le gouvernement compte un ministre écologiste est passé de un à onze. Les Verts participent à l’exécutif de plus de 60 % des villes de plus de 500 000 habitants (voir la carte page 17).
Cette consécration électorale masque paradoxalement une double faiblesse politique. D’abord parce qu’elle traduit les aspirations au bien-être d’une couche aisée et urbaine, alors même que les classes populaires pâtissent davantage des dérèglements environnementaux. Ensuite parce que la modestie des réalisations de ces partis lorsqu’ils exercent le pouvoir les place à la remorque des mouvements associatifs et militants.
Le bon résultat obtenu par les Grünen aux élections législatives allemandes du 26 septembre dernier (14,8 %) s’apprécie d’autant mieux qu’on détaille les caractéristiques sociologiques d’un électorat plus jeune, citadin, occidental, aisé et féminin que la moyenne nationale. Le parti ne recueille les suffrages que de 8 % des travailleurs manuels (contre 26 % pour le Parti social-démocrate [SPD]), mais séduit trois fois plus de fonctionnaires. Aucune autre formation ne compte parmi ses électeurs autant de diplômés du supérieur et n’affiche un écart aussi abyssal 60 points ! entre les scores obtenus dans les circonscriptions rurales et ceux de leurs homologues urbaines. L’image se fait plus nette encore si l’on ne considère que les adhérents : près des trois quarts (72 %) disposent d’un diplôme universitaire — plus de deux fois la moyenne nationale (4).
En France aussi, le vote écologiste émane des grandes métropoles. À Paris, Europe Écologie – Les Verts réalise « ses meilleurs scores dans les arrondissements habituellement désignés comme “bobos” du centre et de l’est », constatent les auteurs d’une étude post-électorale (5). Les scores du parti post-matérialiste suivent le prix du mètre carré et la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur. Ce périmètre social minuscule renforce l’image d’une écologie politique indifférente voire hostile à ceux qu’angoisse la fin du mois plus que la fin du monde. « Légitimé par une rhétorique écologiste, l’investissement dans les infrastructures vertes au cœur des métropoles — écoquartiers, bâtiments à consommation énergétique faible, pistes cyclables, quartiers piétonniers, marchés agricoles, jardins urbains, etc. — alimente la hausse des valeurs immobilières »,constate la géographe Flaminia Paddeu (6). La transposition aux communes périurbaines de recettes éprouvées dans les grandes villes, comme la limitation de la circulation automobile, et la mise en avant d’arguments environnementaux lors des fermetures d’usine, notamment dans la sidérurgie, achèvent de creuser le fossé.
Représenter un style de vie branché ou fonder une écologie politique populaire, le dilemme se reflète dans les textes d’orientation des partis. Quiconque épluche la pellicule consensuelle mouchetée de « valeurs », de « démocratie inclusive et “diversitaire” », de « résilience » et d’« oasis de convivialité »découvre dans le « projet Bien Vivre » des Verts ou dans le nouveau programme des Grünen des propositions vigoureuses (7) : sortir du modèle de la croissance et des accords de libre-échange, relocaliser la production industrielle en circuits courts, planifier l’économie, réinventer le travail, casser le pouvoir prédateur des multinationales, résoudre les conflits par la diplomatie, instaurer la paix globale dénucléarisée. Mais ces orientations se trouvent aussitôt neutralisées par l’adhésion à l’ordre économique et international qui en interdit la réalisation.
Les Grünen excluent de s’aventurer au-delà de l’« économie sociale-écologique de marché » une version vert pâle de l’ordolibéralisme et s’accrochent à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) (lire l’article page 16). Les Verts français se prononcent pour une sortie de l’Alliance atlantique, mais les analyses géopolitiques de leur candidat Yannick Jadot s’inscrivent dans une posture de guerre froide antirusse et antichinoise (8). Le parti juge en outre que « l’Union européenne, et plus largement l’Europe, est le bon cadre pour faire face au capitalisme mondial financiarisé, au dumping social et environnemental ». Bref, le marché unique pour lutter contre les ravages du marché…
Il serait injuste de reprocher aux seuls écologistes leur art de faire sonner faux les causes justes : en Occident, l’acceptation du système économique et de ses grandes institutions tient lieu de ticket d’entrée dans l’arène du pouvoir politique. Reste que le grand écart du pragmatisme entache le crédit des partis verts à mesure que progresse la conscience de l’urgence climatique : à quoi bon les demi-mesures quand il faut agir vite et fort contre un cataclysme lié au cadre économique actuel ?
Dépassées par leur objet même, les formations écologistes s’exposent aux risques symétriques de ringardisation et de banalisation. Les mouvements sociaux comme Fridays for Future ou Extinction Rebellion (9) captent l’attention des médias avec leurs actions spectaculaires, leurs leaders charismatiques, leur jeunesse impatiente. Ils renvoient les partis à leurs compromissions et à leur inaction : les Verts autrichiens ont gouverné en coalition avec la droite dure ; après trois décennies de ministres écologistes aux gouvernements français (lire tableau page 16), la fin de l’artificialisation des sols est prévue… pour 2050, celle du glyphosate sans cesse repoussée, la rénovation énergétique progresse au rythme des escargots, routes et voitures se multiplient, les lignes de train ferment, etc. Entre militants institutionnels et partisans de l’action directe, le courant passe parfois, plus rarement les suffrages : à de rares exceptions près, les luttes locales contre les projets d’enfouissement de déchets nucléaires, de barrages, de tunnels, d’axes ferroviaires, de fermes industrielles ou de décharges géantes « ne se traduisent pas en scores sonnants et trébuchants pour EELV (10) ».
L’autre danger est celui de la dilution. Un parti comme La France insoumise et ses cousins nordiques se revendiquent depuis leur fondation de l’écologie politique sans pour autant afficher un label « vert ». Mais, la mode aidant, les vocations se multiplient inopinément. « L’écologie, c’est ma priorité », explique un dépliant politique de novembre 2021 vantant sur six pages les efforts de la députée de Bagneux-Montrouge-Malakoff pour « protéger la planète et les plus modestes » à coups de prises de position contre le plastique, les pesticides, le gaspillage, le bruit et les centrales à charbon. Seuls les lecteurs équipés d’une loupe à fort grossissement auront aperçu la mention « La République en marche » imprimée en caractères minuscules au bas du document.
Ces contradictions et ces écueils expliquent la vraie surprise que suscite l’écologie politique : qu’elle ne soit pas plus puissante encore quand tous les vents soufflent dans ses voiles.
Benoît Bréville & Pierre Rimbert
(1) René Dumont, « Population, subsistance et révolution », Le Monde diplomatique,novembre 1973.
(2) Lire Frédéric Lordon, « Pleurnicher le vivant »***, La pompe à phynance, 29 septembre 2021.
(3) Cf. Jean-Baptiste Comby, La Question climatique. Genèse et dépolitisation d’un problème public, Raisons d’agir, Paris, 2015.
(4) Sources : enquête à la sortie des urnes Infratest Dimap, 27 septembre 2021 ; Forschunsgruppe Wahlen e.V., 27 septembre 2021 ; Christoph Hasselbach, « Die Bundestagswahl in Zahlen : Ein geteiltes Land », 28 septembre 2021 ; Oskar Niedermayer, « Die soziale Zusammensetzung der Parteimitgliederschaften », Bundeszentrale für politische Bildung, 26 août 2020.
(5) Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, « Les ressorts du vote EELV aux élections européennes », Fondation Jean-Jaurès, Paris, 20 septembre 2019.
(6) Flaminia Paddeu, Sous les pavés, la terre. Agricultures urbaines et résistances dans les métropoles, Seuil, coll. « Anthropocène », Paris, 2021.
(7) « Le projet Bien Vivre » ; « “…zu achten und zu schützen…” Veränderung schafft Halt », Grundsatzprogramm, Bündnis 90 – Die Grünen, novembre 2020.
(8) Lire Serge Halimi, « Vous avez dit unité ? », Le Monde diplomatique, mai 2021.
(9) Lire Claire Lecœuvre, « Les écologistes tentés par l’action directe », Le Monde diplomatique, novembre 2019.
(10) Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach, op. cit.
***Pleurnicher le Vivant
par Frédéric Lordon, 29 septembre 2021
https://blog.mondediplo.net/pleurnicher-le-vivant

Rechercher dans la page : « capital » — Expression non trouvée.
Pourtant avec capital on avait mot compte triple : capital, capitalistes, capitalisme. On fait des recherches dans l’article de tête de Nicolas Truong qui introduit une grande série d’été dans Le Monde : « Les penseurs du vivant ». Pas une occurrence. Enfin si, il faut être honnête, une : « Nous vivons un bouleversement capital ». Si la situation terrestre n’était pas si tragique, ce serait presque drôle.
Des penseurs concernés
Lire aussi Guillaume Pitron, « Quand le numérique détruit la planète », Le Monde diplomatique, octobre 2021.
Nous apprenons en tout cas qu’il y a maintenant des « penseurs du vivant ». Jusqu’à présent c’étaient plus ou moins des biologistes ou des zoologistes. « Penser le vivant », ça doit être davantage. Mais quoi exactement ? Essentiellement : être concerné. Penser le vivant c’est ajouter à la compétence biologique (ou ornithologique, ou entomologique, ou philosophique) le fait d’être concerné. Car Le-Vivant ne va pas bien, il est même gravement en danger, on en pleurerait de concernement. Et puis ? Et puis c’est tout. Dame, c’est déjà pas mal. Avec un si beau concernement, on peut faire des festivals des idées tout l’été, aller à Beaubourg, ou bien sur France Culture, pour être une Grande conscience.
« Grande conscience » est un segment parfaitement identifié de la division du travail culturel. Il faut avoir une vue altière, l’inquiétude des enjeux essentiels, parler au nom des entités maximales (le Vivant, la Terre, bientôt le Cosmos), sonner des alarmes, et ne rien déranger. Alors on est reçu partout à bras ouverts — puisque c’est pour rire. En tout cas pour ceux qui contrôlent la définition du sérieux : les capitalistes. Le « sérieux », c’est quand on commence à s’en prendre à leurs intérêts. Autrement, c’est pour rire. Ce que les capitalistes trouvent formidable avec la bourgeoisie culturelle, c’est qu’elle prend systématiquement le « pour rire » pour du sérieux — et ignore le sérieux. Dans ces conditions on peut tolérer, encourager même les Grandes consciences (« elles nous secouent, elles nous éclairent ») — et personne ne pourra contester l’intimité du capitalisme et du pluralisme démocratique. À la Fondation Cartier, par exemple, on peut faire une exposition « Nous les arbres », d’abord parce qu’il y a des arbres dans le jardin, ensuite parce que, les arbres, c’est important. Quand il y a trop de CO2. Bolsonaro dévaste l’Amazonie. Bolsonaro est un personnage vraiment hideux. Qui peut aimer Bolsonaro ? À peu près personne. En tout cas pas la Fondation Cartier, ni les commissaires de l’exposition « Nous les arbres », ni les visiteurs. Qui repartiront en ayant compris qu’il y avait de l’arbre en eux et, du coup, se sentiront plus solidaires.
On pourrait penser à un gag au moment où la planète part en morceaux, malheureusement tout est vrai
Il n’y a pas que les arbres dont il faut se sentir solidaires : nous sommes invités à entrer en communion avec le monde entier. Aux éditions Actes Sud, propriété de Françoise Nyssen, ex-ministre de Macron Protecteur du Vivant et Conservateur des Yeux, une collection particulière, « Mondes sauvages », abrite les plus audacieuses propositions de communion : Habiter en oiseau ; Être un chêne ; L’ours, l’autre de l’homme ; et pour les plus flexibles dans leur tête Penser comme un iceberg. On pourrait penser à un gag au moment où la planète part en morceaux, malheureusement tout est vrai.
La « communion sensible » en quelques années s’est installée comme la-pensée-politique-pour-notre-temps : à hauteur des grands-enjeux-écologiques. Mais installée auprès de qui, et surtout par qui ? Installée pour un public conquis d’avance : bourgeoisie culturelle citoyenne et concernée, mais surtout par et pour d’aimables forces de l’ordre symbolique, médias « de référence », institutions culturelles sous surveillance étatique ou sous emprise capitaliste, tous lieux où la « liberté de penser » devrait être moins certaine de n’avoir rien de commun avec celle de Florent Pagny. En tout cas, lieux toujours en quête de leur produit-type : la radicalité qui ne touche à rien. Et qui l’a enfin trouvé : les intellectuels latouriens. Immense soulagement — c’est que l’équation était difficile à résoudre. La destruction capitaliste de la classe ouvrière n’intéressait pas la bourgeoisie culturelle, il était donc simple et logique de la passer sous silence. Celle de la planète est plus difficile à évacuer, impossible de ne pas en dire « quelque chose ». Mais quoi — qui ne portera pas trop à conséquence ? Arrivent les latouriens, qui n’ont pas seulement trouvé une manière merveilleusement poétique de reformuler le problème — « où atterrir ? » —, mais en proposent également la réponse qui convient : n’importe où pourvu que ce ne soit pas en le seul lieu où la piste est vilaine et cabossée : la mise en cause du capitalisme. Tous les organes de la Grande conscience en frétillent d’aise : frisson de se porter, et surtout d’inviter les autres à se porter en hauteur ; paix de l’âme à être bien certain qu’il ne s’ensuivra aucun dérangement pénible, vis-à-vis ni de leur tutelle publique, ni de leur tutelle capitaliste, ni, et c’est bien le principal, de leur conviction profonde.
Attention : la radicalité rend sourd
Profonde et imbibée, elle l’est au point qu’on la retrouve partout, et jusque dans les endroits les plus inattendus. Par exemple dans Le Monde des Livres. Où Roger-Pol Droit s’inquiète de tant de radicalité — il s’agit d’un essai visiblement bien énervé d’Eva von Redecker. « Tout repose dans cet essai radical sur la croyance en un axiome unique : “le capitalisme détruit la vie” (…) L’ennui, c’est que pareil axiome demeure fort discutable ». C’est vrai, on l’a beaucoup discuté à France Télécom par exemple, on en parlait encore récemment au séminaire de Lubrizol, et les rapports du GIEC sont bien plus dialectiques que ce qu’on dit. Hélas le livre-radical méconnaît « quantité d’arguments bien connus (qui) pourraient faire du capitalisme un allié de la vie ». D’ailleurs « la radicalité rend aveugle et sourd » (c’est le titre de l’article) — on dirait un aliéniste du XIXe devant un enfant masturbateur.
Les latouriens n’ont rien contre la masturbation. Eux ont trouvé la manière d’être radical qui ne risque pas le lit à sangles. Car on dira ce qu’on voudra, mais penser en iceberg ou habiter en oiseau, ce sont tout de même des propositions drôlement radicales — au sens où : c’est une sacrée gymnastique de s’y mettre. C’est le genre de radicalité qui séduit beaucoup Roger-Pol Droit. De même que la radicalité de l’effort méthodiquement poursuivi pour ne jamais parler du capitalisme — qui esquinte tout de même un peu plus la vie que Roger-Pol ne le croit.
« Être bégonia » : un point ; « Capitalistes » : moins un ; « Renverser le capitalisme » : éliminatoire. Le champion imprenable, c’est Bruno Latour
N’en jamais parler, c’est ce qui fait la complicité implicite, et objective, de tout ce joli monde. À Nyssenland (Arles), par exemple, et en toute amitié, la tour Luma de Maja Hoffmann (des laboratoires Hoffmann La Roche), s’offre, elle aussi, à accueillir tous les radicaux de l’insignifiance. On s’y concerne pour la planète avec des mines graves mais intellectuellement créatives et, comme dans un anti-bingo, le jeu est de ne jamais dire le mot capital (compte triple), là où un soupçon de logique demanderait qu’on l’utilise à peu près à toutes les phrases — mais c’est tout l’intérêt du jeu (1). « Être bégonia » : un point ; « Capitalistes » : moins un ; « Renverser le capitalisme » : éliminatoire. Le champion imprenable, c’est Bruno Latour. Mais lui a trouvé une méthode infaillible : le capitalisme, ça n’existe pas. Ça n’est qu’un mot. Bien sûr on peut mettre des choses dessous, mais tellement, et qui font un ensemble si foisonnant, si complexe, qu’à la fin on ne sait plus ce qu’on dit. Autant n’en pas parler.
Ce qui ne nous laisse pas du tout sans ressource. À la place de dire des choses dont on ne sait pas ce qu’elles signifient, on peut faire des ateliers. Infortune de la prospection façon tapis de bombes, les Luma Days (sic) ont eu le malheur d’envoyer un mail sous le titre « Où atterrir ? » sans savoir exactement où ils atterrissaient, en l’occurrence dans la boîte d’un collectif pas trop Luma, et pour les inviter à un « atelier »… où l’on s’initie à l’atterrissage. Et voilà que nos facétieux amis cassent le morceau et donnent copie du mail : c’est un régal. On s’y propose d’« explorer les options du futur afin d’entreprendre l’action adéquate dans le présent. Un avenir partagé, pour les humains comme les non-humains, les animaux comme les végétaux [ici, tout de même : pas un mot pour les minéraux, les éternels oubliés, lithophobie inadmissible]. Que faire ? Comment agir ? Par où commencer ? Ce chantier semble immense et hors de portée. Nous nous donnons quelques mois pendant lesquels : nous allons apprendre à nous décrire, un par un, à nous présenter ». « Bonjour, je m’appelle Michel, je suis un ficus » — « Bonjour Michel ». Quelques mois, ça peut sembler long, mais en fait on va bien avancer. Bien sûr pendant ce temps, chez Total, Patrick Pouyanné pense avoir la paix pour forer comme il veut, mais il ne perd rien pour attendre.
Le salut par les « liens »
La vérité c’est que si quelqu’un venait lui raconter, à Patrick Pouyanné, les ateliers d’atterrissage des Luma Days, il n’en croirait pas ses oreilles d’émerveillement, et s’en taperait les cuisses de rire. La vérité, c’est que l’époque lui est bonne fille : alors qu’elle devrait le menacer de lui donner du rail à goudron ou de la pelleteuse à chaque instant, elle lui offre une occasion d’hilarité après l’autre. Parce qu’au moment où la fondation Luma fait des ateliers Monomoteurs débutants, une autre joyeuse bande rivalise dans le tranchant et créé un « Parlement des liens ». Car voilà notre vrai problème : nous manquons de liens. Il faut faire du lien, plus de lien. Et tout ira bien. Lions-nous ! Mais Papou (il paraît qu’on surnomme ainsi Patrick Pouyanné dans les étages supérieurs de la tour Total), Papou, donc, est très pour qu’on se lie. Lui-même a un Labrador et il fait tous les week-ends la démonstration qu’il sait se lier aux non-humains. Bras dessus, patte dessous, ils doivent bien se promener en forêt de temps en temps. Papou n’ira sans doute pas jusqu’à être noisetier, parce que c’est un peu radical, mais pour peu qu’il ait vu un jour un lapin sortir d’un fourré, lui aussi doit avoir eu sa petite émotion, peut-être même éprouvé fugacement la connexion universelle.
On rebouchera les forages, on fermera les mines de terres rares, on reboisera l’Amazonie, on mettra des couvertures de survie aux glaciers
Beaubourg, qui s’est extasié un long week end d’une idée si merveilleuse, n’a pas dû penser à ça, et encore moins que Papou a aussi plein d’autres liens : avec ses salariés. Et puis ses actionnaires — il sont très liés. Dans le capitalisme, injustement accusé, il y a plein de liens : pas seulement celui du rapport salarial, ou bien des stock-options, également celui de la relation de crédit avec le banquier, le lien de contrepartie dans les marchés financiers, celui de la relation de sous-traitance, etc. Des liens, des liens, des liens. Le Parlement des liens se trouve alors dans cette position difficile soit d’enfoncer une énorme porte ouverte en appelant à créer ce qui existe déjà à profusion — la société, c’est un tissu de liens —, soit d’échouer à l’exercice de discernement minimal : nous lier, mais avec qui et comment ? Et le cas échéant contre qui ? « Nouons-nous », proposait il y a quelques années un roman dans la même veine post-humaniste et bienveillante. Voilà, très bien – mais au fait, qui est « nous » ? Au Parlement des liens, cette question ne sera pas posée, et « contre » est le mot à ne surtout pas prononcer : la bonté seule sauvera le monde. Le Parlement des liens sera la Pentecôte à Papou. Car le spectacle de la bonté est irrésistible. Papou va se rendre compte — et tous ses semblables avec lui. On rebouchera les forages, on fermera les mines de terres rares, on reboisera l’Amazonie, on mettra des couvertures de survie aux glaciers.Lire aussi Philippe Descamps, « Comment éviter le chaos climatique ? », « Vérités et mensonges au nom de la science », Manière de voir n˚179, octobre-novembre 2021.
Pendant que la bourgeoisie culturelle fait le serment de se lier aux non-humains, Elon Musk envisage le plus naturellement du monde d’envoyer quelques dizaines de milliers de satellites en orbite basse, dont certains destinés à émettre de la publicité. On n’en finirait pas de dresser la liste des projets capitalistes cinglés, des nouvelles frontières délirantes, des accumulations forcenées, ni celle, complémentaire, des désastres climatiques à répétition, dont l’été écoulé a pourtant donné un spectacle frappant. Ce qui ne frappe pas moins, c’est l’obstination des amis du sensible et des liens à ne jamais mettre les deux listes en rapport un peu clairement. La destruction de la nature demeurant une tristesse sans cause, il ne reste plus qu’à la pleurnicher — mais dans des formes élevées : philosophiques et artistiques. Le Vivant est détruit, c’est terrible, proclamons-nous concernés à Beaubourg ou faisons une semaine spéciale sur France Culture, des ateliers à Luma. Au fait, détruit par quoi, le Vivant ? Et même par qui ? On ne saura pas — « expression non trouvée ».
Entendons-nous bien : être ornithologue et prendre fait et cause pour les oiseaux depuis sa position disciplinaire d’ornithologue est une chose très belle en soi, et surtout très incontestable. Non, le problème c’est de se laisser happer sans s’en rendre compte, ou sans vouloir s’en rendre compte, par un tout autre jeu que celui de l’ornithologie (ou de la zoologie, ou de la dendrologie), le jeu politique des institutions médiatiques, culturelles, qui savent très bien ce qu’elles font quand elles élisent qui elles élisent pour ne rien dire d’embêtant — le jeu très politique de la dépolitisation. Se retrouver propulsé dans la position très politique de la pensée-à-la-hauteur-du-péril sans jamais prononcer la seule parole politique à la hauteur du péril, sans jamais dire que la Terre est détruite par les capitalistes, et que si nous voulons sauver les humains de l’inhabitabilité terrestre, il faut en finir avec le capitalisme, c’est un exploit qui mérite bien une élection. Le jeu de la climatologie concernée auquel invitent les forces de l’ordre symbolique est le jeu de la climatologie sans idée des causes, et surtout sans aucun désir de les trouver : le jeu de la climatologie pleurnicheuse. C’est-à-dire compatible.
À propos des latouriens, on hésite entre l’hypothèse de la sincérité benête et celle de l’habitus institutionnel — qui sait très bien jusqu’où mettre en danger ses intérêts essentiels et (conformément au concept d’habitus) n’a même plus besoin de calculer stratégiquement pour ce faire. Davantage sur le nerf de l’époque, Le Gorafi titre pour sa part :« Les cafards commencent à penser que même eux ne survivront pas à la catastrophe écologique humaine ». Mais c’est beaucoup d’agitation désordonnée, peut-être même d’exagération, de la part des cafards, tout ça : Pierre Charbonnier, lui, prend le parti d’un « centrisme » raisonnable des petits pas. Quelle riche idée, on est frappé par la justesse de la position, par son adéquation aux temps. Surtout : de la pondération, pas de geste brusque et inconsidéré, en toute circonstance de la modération. Pourtant Le Monde, haut lieu de la pensée clivée, et logiquement terre d’accueil des « penseurs du vivant », nous informe que « les trois quarts des 16-25 ans dans dix pays, du Nord comme du Sud, jugent le futur “effrayant” ». Mais, il est vrai, continue de considérer que « la radicalité rend aveugle et sourd ». Ce qui en un sens n’est pas faux : radicale, c’est la situation qui l’est et, manifestement, il y a beaucoup de gens qu’elle laisse aveugles et sourds — et modérés.
Les empêcher de nuire
On se tromperait de beaucoup avec l’hypothèse de la métonymie malhonnête — qui donne une citation de Roger-Pol pour une image complète du Monde. La totalité du journal (mais tout le système des médias de la bourgeoisie culturelle pourrait être cité avec lui) la confirme. On peut donc à la fois s’inquiéter du désastre climatique à coup de titraille maximale et s’extasier de la dernière licorne française valorisée à 4 milliards d’euros pour une histoire de vignettes Panini numériques à sucer de la blockchain à gogo — excellent pour le climat, en effet. Comme on dirait sur Twitter, « Mesdames et Messieurs : le capitalisme ». On prendra les latouriens et leurs médias au sérieux quand ils oseront dire publiquement qu’il faut empêcher ces crétins de nuire. Et pas seulement eux, car ici aussi la métonymie vaut : derrière les Panini boys, il y a Musk, Papou, Bezos et tout ce qu’en dessous d’eux ils font marcher au knout. Il faut les empêcher de nuire.
Oui, le capitalisme fait quelques salissures, mais il est capable d’inventer le balai-brosse
En vérité, le latourisme politique (2) est un mystère : on n’en finit pas de se demander comment ça peut s’organiser dans ces têtes l’amour sincère de leurs objets, le spectacle de leur anéantissement méthodique, et l’incapacité totale à ce que ces deux choses mises ensemble débouchent sur quoi que ce soit d’un peu significatif. Il faut qu’il y ait dans ces esprits des contre-forces inhibitrices d’une puissance phénoménale pour empêcher à ce point de voir et nommer — rectification : la radicalité (de la situation) rend aveugle et muet. Au Monde, à L’Obs, à Télérama, à France Inter et France Culture, on sait comment ça se présente : oui, le capitalisme fait quelques salissures, mais il est capable d’inventer le balai-brosse. L’innovation capitaliste nous sauvera du désastre capitaliste — on se détend, on respire.
Dans un ouvrage glaçant, Hélène Tordjmann consacre 340 pages à faire le tour de ce cauchemar qui sert de béquille mentale à toute la corporation de l’accompagnement symbolique : « Envoyer des nanoparticules de soufre dans l’atmosphère pour atténuer le rayonnement solaire ; fertiliser les océans avec du fer ou de l’urée pour favoriser la croissance du phytoplancton, grand consommateur de dioxyde de carbone ; fabriquer de toutes pièces des micro-organismes n’ayant jamais existé pour produire de l’essence », etc. Nous sommes aux mains de fous dangereux. Alors de deux choses l’une : le latourisme peut continuer de ratifier ce délire, ne serait-ce que par l’implicite du mutisme, ou bien il peut envisager de proférer une réponse enfin sérieuse à la question de savoir, non pas « où », mais sur quoi atterrir — et pour bien l’écraser : sur le capitalisme.
(1) À titre d’exemple : dans les 12 entretiens de la série d’été « Les penseurs du vivant », 10 ignorent les mots en « capital », deux seulement les emploient, celui de Matthieu Duperrex et (surtout) de Léna Balaud et Antoine Chopot
(2) Car il y a aussi un latourisme théorique (anthropologique et sociologique), mais lui se discute dans de tout autres coordonnées.