Désinformation et populisme : comment Florian Philippot a adapté son discours aux militants antivax
Par William Audureau
Publié hier à 08h30, mis à jour à 09h21
DÉCRYPTAGES
Depuis le début de la pandémie, le président des Patriotes a modifié ses messages, sur le fond comme dans la forme. Elargissant considérablement son audience au passage.
Il cite désormais plus souvent Didier Raoult que le général de Gaulle. A la faveur de la crise sanitaire du Covid-19, Florian Philippot, le plus ardent défenseur du « Frexit », est devenu le fer de lance des opposants aux vaccins contre le Covid-19 et au passe sanitaire. Il s’approprie tous les thèmes explosifs qui y sont liés, du reconfinement en Autriche aux violences aux Pays-Bas en passant par les grèves en Guadeloupe, quitte à verser parfois ouvertement dans la désinformation et le populisme.
Le président des Patriotes, ancien conseiller régional du Grand Est et candidat à la présidentielle à venir, a modifié son discours d’extrême droite, pour mieux séduire la frange des antirestrictions qu’il retrouvetous les samedis dans des manifestations à travers la France, mais aussi sur les réseaux sociaux, Facebook, YouTube et Twitter où il est très actif (plus de 6 000 tweets de sa part depuis le début de la pandémie), avec une stratégie marquée de recherche d’audience.
Nous avons étudié les messages écrits par Florian Philippot sur Twitter depuis la crise sanitaire, et de manière plus approfondie durant le dernier mois, pour analyser le basculement de son message et son plongeon vers la désinformation.

Des messages antivax et antirestrictions à gros succès d’audience
Sur la période du 9 octobre au 9 novembre, Florian Philippot a totalisé 413 publications sur son compte Twitter, que nous avons classées par grands thèmes et dont nous avons analysé la teneur (information, intox, message d’autopromotion, etc.).

Première évidence, c’est la sensibilité antirestrictions et antivaccin qui porte sa dynamique. D’ailleurs, l’ancien bras droit de Marine Le Pen n’a parlé que trois fois d’immigration en un mois, laissant le champ à Eric Zemmour, qu’il n’évoque presque jamais. « Je parle d’immigration de manière non obsessionnelle. Nous ne sommes pas sur le même registre. explique Florian Philippot, interrogé par Le Monde. La première urgence, c’est de sortir de la folie collective dans laquelle nous sommes entrés. »
Avec succès, puisque ses messages antirestrictions sanitaires sont ceux qui génèrent le plus de partages. Sur le mois étudié, son message le plus populaire montre une réception à laquelle participait Emmanuel Macron, où il s’indigne que « le personnel, seul, [soit] soumis au masque » : un discours qui entremêle critique des élites et critique de la politique sanitaire.

Il surfe avec un certain brio sur l’activisme antivaccin et la propulsion algorithmique de Twitter pour gagner en exposition. En effet, à travers des mots-dièses savamment choisis, (depuis janvier 2020, il en a utilisé 220 différents, dont certains volontairement outranciers, comme #ApartheidSanitaire #Passdelahonte ou encore #ReconfinementMoiJamais), qu’il invite à partager en masse, ses thématiques se retrouvent régulièrement dans la liste des sujets de conversation du moment, les « trending topics ». Une manière efficace d’acquérir de la visibilité en profitant des biais du fonctionnement de Twitter.
Nous ne rentrerons plus jamais à la niche parce que Macron aura sifflé ! ➡️ #ReconfinementMoiJamais en TT : continu… https://t.co/BYr2gnuvoA— f_philippot (@Florian Philippot)
Au mois d’octobre, il mentionne quatorze fois le #PfizerGate, mot-clé associé aux accusations portées par une ancienne salariée contre un des sous-traitants du géant pharmaceutique. Avec une certaine efficacité,constate le journaliste Vincent Glad : la France est le pays où l’affaire a été le plus commentée.
Un arrangement régulier avec les faits
Florian Philippot n’hésite pas à partager des informations fausses ou orientées, ce qui lui vaut d’être régulièrement épinglé par les cellules de vérification. Il utilise une large palette de désinformation :
- L’amplification. Il dénonce « 5 700 lits supprimés en 2020 », mais sans préciser qu’il s’agit des lits d’hospitalisation complète (avec séjour de nuit). Dans le même temps, 1 400 lits d’hospitalisation partielle (de jour) ont été ouverts. Il n’invente pas, il exagère. Parfois de manière très appuyée, lorsqu’il présente la fluvoxamine, un antidépresseur, comme étant « officiellement un traitement à 4 dollars » contre le Covid-19 sur la seule foi d’une étude dont la méthodologie fait débat.
- La présentation sélective des faits. Il minimise l’impact du Covid-19 en affirmant que la pandémie n’aurait représenté que 2 % des hospitalisations et 5 % des réanimations en France. Ces deux chiffres sont authentiques mais occultent le nombre de décès en réanimation (16 %) et les journées totales d’hospitalisation en 2020 (19 %). Auparavant, il avait alerté sur l’explosion des cas à Singapour, pays parmi les plus vaccinés, en se gardant de mentionner que cette vague brutale faisait suite à la suppression des restrictions et frappe en premier lieu les non-vaccinés. Il minore aussi les chiffres de l’épidémie en Inde, ignorant que selon plusieurs enquêtes, ceux-ci sont considérés comme étant de 20 à 50 fois inférieurs à la réalité.
- La conclusion hâtive. En avril 2021, il se félicite, à tort, que l’Inde ait vaincu le Covid-19 grâce aux traitements préventifs, quelques semaines avant la vague la plus meurtrière qu’ait connu le sous-continent. De même, en août 2021, il loue le « 0 cas » de la Slovaquie et de la République tchèque, l’attribuant à l’ivermectine. Les deux pays ont depuis respectivement dépassé les barres des 9 000 et 14 000 cas quotidiens début novembre, et demeurent, avec l’Autriche, les Pays-Bas et la Belgique, parmi les pays actuellement les plus touchés en Europe.
- Le rapprochement abusif. Il associe la fuite d’un rapport des autorités chinoises sur une « possible épidémie de Covid-19 » et la question de l’origine du coronavirus, alors que ledit rapport date de septembre 2021 et ne porte pas sur ce sujet. Ou s’étonne que la vitamine D ne soit pas plus prescrite contre le Covid-19, en s’appuyant sur une recommandation de l’Académie de médecine qui ne concernait pas spécifiquement la maladie.
- L’amnésie choisie. En octobre 2021, près de deux ans après les faits, il se demande toujours « pourquoi, et pour qui ? », en janvier 2020,l’ancienne ministre de la santé Agnès Buzyn a retiré l’hydroxychloroquine de la vente libre. Mais les raisons – la découverte d’effets secondaires préoccupants sur les femmes enceintes – et l’identité de celle qui a demandé ce retrait, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), sont publiques et connues depuis le départ.
- L’erreur grossière. Début septembre, il affirme que 30 % des soignants du CHU de Nantes n’ont pas reçu de première dose – ce chiffre était en réalité de 3 %.
Interrogé à ce sujet, Florian Philippot rétorque que « les cellules de vérification sont complètement bidon ». Il s’étonne que des articles ne soient pas écrits quand ce qu’il dit est vrai, et regrette que certaines thèses aient été jugées « complotistes » par les médias au début de la pandémie, comme la piste d’une fuite de laboratoire (pourtant envisagée dès le printemps 2020) ou l’instauration d’un passe vaccinal. A ses yeux, les médias ont jugé trop hâtivement, et ceux que ces derniers qualifiaient de « complotistes » ont surtout eu raison avant les autres.
Les marqueurs d’une rhétorique conspirationniste
Florian Philippot adopte lui-même un vocabulaire susceptible de plaire à un public sensible aux théories du complot. Son discours en épouse les trois principaux marqueurs.
La planification. La situation de l’hôpital public est présentée par Florian Philippot comme un « crime prémédité », et il associe le Covid-19 à un « pacte mondial de corruption », ou encore évoque un « agenda mondialiste » – expression très prisée dans la communauté QAnon, ce mouvement conspirationniste pro-Trump. Lui-même veut « assécher le marais », vieille expression américaine de lutte contre la corruption, dont Donald Trump a fait un leitmotiv, et qui est devenu, dans les derniers mois de sa présidence, un autre des éléments du discours QAnon.
Le secret. Il renvoie les défenseurs de la vaccination à une « réalité inavouable », vante sa « soif de vérité » ou parle de « grand dévoilement ». Le responsable de l’agence américaine de la santé, Anthony Fauci, est à ses yeux « démasqué sur ses mensonges, ses tromperies ».
L’élite malfaisante. L’énarque dénonce « l’ordre oligarchique », les « maîtres de la finance », une « mafia internationale », voire reprend des stéréotypes de l’imaginaire conspirationniste, comme celui d’une « grande réinitialisation » – du nom d’un livre, au contenu très fantasmé, signé du fondateur du forum de Davos. « Ce livre existe, je ne l’ai pas inventé, se défend-il. Ce que je mets derrière la grande réinitialisation ce n’est pas du délire, c’est le passe sanitaire. » Il crée également des ennemis fantasmatiques, comme le « < a data-cke-saved-href = » » monstre covido-mondialiste ».
Un style populiste et exclamatif
Au fil de la crise sanitaire, Florian Philippot a aussi versé dans un populisme de plus en plus débridé. Le président des Patriotes se présente désormais comme étant du côté du « peuple », des « pauvres et [de] la classe moyenne », et même des « gueux ». Il fustige l’abstentionnisme parlementaire de l’opposition, invitant à ce « qu’on arrête de les payer »(alors que lorsqu’il était député européen, il s’était distingué par un taux de présence de 0 %, ratant 44 commissions sur 44).
Celui qui se revendique désormais de la « saine colère populaire » a aussi adapté son style à son nouvel auditoire. Un détail typographique en atteste : son recours accru aux points d’exclamation, dont il a fait au cours de 2021 une marque de fabrique, au point de virer à l’usage frénétique. « Le style évolue, vous savez, se justifie l’énarque. La situation s’aggrave, il faut bien le traduire comme on le peut à l’écrit. »
Honte au préfet Lallement ! Il n’a pas fait arrêté la circulation à Paris pour la manif avec des dizaines de millie… https://t.co/N62Etn3it6— f_philippot (@Florian Philippot)

Des revirements assumés sur le Covid-19
Cette colère antirestrictions n’a pourtant pas toujours été la sienne. Au cours de cette pandémie, l’ancien bras droit de Marine Le Pen est passé d’un extrême à l’autre, reprochant au gouvernement sa mollesse au printemps 2020 pour se présenter aujourd’hui en défenseur des libertés individuelles.
De pro à anticonfinement. Le 14 mars 2020, Florian Philippot critiquait les « demi-mesures » du gouvernement et appelait à « mettre la France en quarantaine », jugeant un confinement total « indispensable », avant d’exhorter à en « durcir les règles ». Mais dès le 12 avril, il assimile la mesure à une mise « en cage ». Depuis la deuxième vague, il fustige les « confinementolâtres ». Un revirement qu’il justifie par l’évolution des connaissances. « Les prédictions apocalyptiques dans les pays témoins, comme la Suède, ne se sont pas réalisées », explique au Monde M. Philippot.
De pro à antimasque obligatoire. En avril 2020, il suggère la création d’une « Société nationale des masques » 100 % française, et se félicite que leur port puisse devenir « enfin obligatoire ». Il le serait déjà, ajoute-t-il en mai, « si nous avions un gouvernement à la hauteur ». Mais à l’été 2020, changement de cap : il estime que le masque devient « inutile » dans certaines conditions, et considère désormais comme « la meilleure stratégie » le modèle suédois, où il est facultatif. « Il me semble que c’est plus sain de savoir changer d’avis que de rester dogmatique, » assume l’intéressé.
Il existe au moins un thème sur lequel M. Philippot n’a pas changé de position. Dès novembre 2020, il estime que « ces vaccins magiques sont surtout de juteux coups boursiers ». Une ligne critique dont il n’a pas varié depuis, se présentant même désormais comme un « sous-citoyen » car non vacciné.
Audience et adhérents en hausse
Sincère ou non, Florian Philippot capitalise sur cette nouvelle position. Son compte Twitter avoisine les 300 000 followers, même si une partie d’entre eux sont suspectés d’être des faux comptes, et le nombre d’abonnés à sa page YouTube a bondi de 16 000 abonnés en avril 2020 à 270 000 mi-novembre. Pas encore de quoi se projeter sur la présidentielle 2022, pour laquelle il est candidat : ses soutiens dans les manifestations ne mettront pas forcément son bulletin dans l’urne, prévoit-il. « Il y a beaucoup d’abstentionnistes, et certains manifestants voteront pour d’autres candidats, c’est leur droit. »
Florian Philippot cherche surtout à recruter pour son parti, Les Patriotes, qui sort d’une année 2019 noire, avec 0,65 % des voix aux élections européennes, la perte de son siège d’eurodéputé, et près de 200 000 euros de déficit. Dans chacune de ses vidéos, il fait un appel à l’adhésion. « J’assume, j’ai un mouvement politique, Les Patriotes, qui a zéro centime de subvention publique, donc si je n’ai pas les adhérents et les donateurs, on met la clé sous la porte », expliquait-il au printemps dans le documentaire de RMC Story, La Face cachée de Didier Raoult.
Depuis, il assure que résumer son revirement à des enjeux financiers serait une « vision complotiste ». Mais Florian Philippot se félicite de la bonne dynamique de son parti, qui revendique plus de 32 000 adhérents « avec un très bon taux de réadhésion », contre 8 000 au début de la pandémie. En poursuivant sur cette ligne antirestrictions, tout en continuant à battre pavé chaque samedi, il espère se rapprocher des 40 000 à la fin de l’année.William AudureauContribuer