Vaccination contre le Covid-19 : le feu vert européen accélère les réflexions sur la vaccination des enfants
En France, la Haute Autorité de santé devrait bientôt se prononcer sur ce sujet sensible. Si sa recommandation est positive, le gouvernement pourrait ouvrir la vaccination aux 5-11 ans de façon « facultative ».
Par Nathaniel Herzberg et Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)Publié aujourd’hui à 05h46, mis à jour à 09h32
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C’est le premier vaccin contre le Covid-19 autorisé pour les enfants en Europe. L’Agence européenne des médicaments (AEM) a annoncé, jeudi 25 novembre, avoir approuvé l’utilisation du vaccin à ARN messager de Pfizer-BioNTech pour les enfants âgés de 5 à 11 ans. Fin mai, elle avait déjà autorisé son administration aux adolescents de plus de 12 ans.
« Le bénéfice de Comirnaty [le nom commercial du vaccin] pour les enfants âgés de 5 à 11 ans est supérieur aux risques, notamment pour ceux dont la condition accroît le risque de développer une forme sévère de Covid-19 », a expliqué le régulateur européen. Pour que les Vingt-Sept puissent lancer des campagnes de vaccination à l’endroit des plus jeunes, il faut encore que la décision de l’AEM soit validée par la Commission européenne, qui, en général, suit les avis de l’Autorité.
Selon la recommandation de l’AEM, les enfants de 5 à 11 ans devraient recevoir – en deux injections à trois semaines d’intervalle – un tiers de la dose administrée aux adultes et aux adolescents de plus de 12 ans.
Lire le décryptage : Faut-il vacciner les enfants de moins de 12 ans ? Le point sur ce que l’on sait des bénéfices et des risques
Un essai réalisé sur 2 000 jeunes de cette classe d’âge a permis de conclure à une efficacité de 90,7 % du vaccin. Sur les 1 305 enfants qui ont été immunisés, trois ont développé la maladie, contre seize pour les 663 qui ont reçu un placebo. L’AEM dit avoir identifié des effets indésirables « légers ou modérés » comparables à ceux qui ont été constatés chez les plus âgés : douleur au point d’injection, fatigue, maux de tête ou rhume.
La vague de Covid-19 qui s’est abattue sur l’Europe touche particulièrement les enfants, qui ne sont pas vaccinés. Dans ce contexte, les fermetures de classes se multiplient. Aux Pays-Bas, où l’AEM a son siège, les moins de 12 ans sont le groupe où le virus progresse le plus vite actuellement, ont ainsi expliqué les autorités en début de semaine.
« Nous savons que le Covid-19 sévère et la mort restent assez rares chez les enfants, mais une maladie grave peut survenir à tous les âges pédiatriques », a mis en garde Marco Cavaleri, chef de la stratégie vaccinale de l’AEM. D’autant qu’« une transmission élevée entraîne une augmentation des hospitalisations chez les enfants de tous âges ».
Bénéfice collectif
Dans sa dernière évaluation de la situation en Europe, le 24 novembre, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), a consacré une partie de son analyse aux plus jeunes. « Les enfants représentent une part croissante des personnes infectées et des hospitalisations, en partie parce que les populations plus âgées sont de plus en plus vaccinées. » Si l’AEM devait approuver un vaccin pour les 5 à 11 ans, écrit l’agence sanitaire, « l’impact sur la mortalité serait négligeable à court terme ». Mais, à plus long terme, poursuit-elle, « cela pourrait avoir un impact plus important sur la transmission, qui serait suivie d’une baisse de la mortalité et des hospitalisations des autres classes d’âge ».
La Haute Autorité de santé (HAS) va-t-elle suivre le même raisonnement et recommander à son tour la vaccination des enfants en France ? La décision pourrait être annoncée d’ici à quelques jours. Et sur le fond, rien n’est encore certain.
Les experts sanitaires sont confrontés à plusieurs questions. D’abord bien déterminer le bénéfice individuel. L’essai de Pfizer montre certes l’efficacité du vaccin à prévenir les symptômes légers, mais il ne permet pas de mesurer son avantage sur les cas graves. Et pour cause : chez les enfants, ils restent exceptionnels en France plus encore qu’aux Etats-Unis, où la proportion élevée d’enfants obèses ou malades est beaucoup plus importante.
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En réalité, c’est donc avant tout le bénéfice collectif qui peut motiver une décision favorable. Ce qui renvoie la balle dans le camp des épidémiologistes. Quel poids les 5-11 ans ont-ils vraiment dans la circulation du virus et que pourrait apporter leur vaccination sur la dynamique de l’épidémie ? La HAS attend une étude de l’Institut Pasteur sur le sujet.
Enfin il y a les risques. Les vaccins à ARN messager entraînent de rares cas d’affections cardiaques (myocardites et péricardites) chez les jeunes adultes et chez les adolescents. Ces quelques dizaines de cas par million de vaccinés pourraient-elles se retrouver chez les enfants, avec une dose trois fois moindre ? L’essai conduit sur 2 000 personnes ne permet pas de le savoir.
Le cap ne fait pas de doutes
La HAS choisira-t-elle la prudence et décidera-t-elle de surseoir, comme le recommandent la plupart des sociétés de pédiatrie ? Dans un contexte d’explosion épidémique, les autorités pourront-elles attendre ?
Une solution pourrait consister à agir en deux temps. D’abord recommander une vaccination immédiate des enfants à risques (diabétiques, souffrant de pathologies cardiaques ou pulmonaires, immunodéficients…) ou vivant dans l’entourage de personnes en grand danger. Et attendre quelques semaines afin de disposer des données des pays qui ont déjà commencé à vacciner les 5-11 ans (Etats-Unis, Israël, Canada) pour élargir la recommandation. La rentrée de janvier semble être en point de mire.
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Le ministre de la santé, Olivier Véran, s’est inscrit dans ce tempo. « Si la HAS nous dit : vous pouvez-y aller, le vaccin est sûr, il est efficace, et il y a plus d’avantages à se faire vacciner que de risques, dans ce cas-là probablement que nous ouvrirons la vaccination aux 5-11 ans, facultative », a-t-il déclaré jeudi soir sur TF1, en précisant que, si une telle campagne était lancée, « ce serait en début d’année 2022 ».
Le chemin doit donc être précisé. Mais le cap ne semble pas faire de doutes. « A terme, je ne vois pas comment on pourrait ne pas vacciner les enfants, estime Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d’immunologie clinique et maladies infectieuses du CHU Henri-Mondor à Créteil, et expert auprès de la HAS. On a changé de paradigme. Comme pour la troisième dose chez les 18-40 ans, on vise le bénéfice collectif. Car, dans l’état actuel de nos établissements, on ne peut pas se permettre une nouvelle vague hospitalière qui serait catastrophique. »
Nathaniel Herzberg et Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)
« Après le feu vert donné à la vaccination des enfants en Europe, la France temporise »
Date de publication : 26 novembre 2021 Le Figaro
Delphine Chayet note dans Le Figaro que « l’Agence européenne du médicament (EMA) a donné jeudi le feu vert à la vaccination des enfants en Europe en approuvant le vaccin de Pfizer/BioNTech pour les 5 à 11 ans ».
La journaliste explique ainsi qu’« après un dernier accord de la Commission européenne, les États membres qui le souhaitent pourront commencer leur campagne à destination des enfants à partir du 20 décembre, date à laquelle le laboratoire Pfizer s’est dit prêt à délivrer la formule pédiatrique du vaccin contre le Covid-19 ».
Elle précise que « son protocole prévoit deux injections, contenant un tiers de la dose adulte (soit 10 mg de produit), à 3 semaines d’intervalle. Une dose unique devrait suffire pour les enfants ayant déjà été contaminés (ce qui pourra être confirmé par une sérologie) ».
Delphine Chayet relève que « le ministre de la Santé, Olivier Véran, a immédiatement réagi […] en indiquant son intention de saisir le Conseil consultatif national d’éthique (CCNE) sur les bénéfices individuels et collectifs d’une protection des enfants, ainsi que la Haute Autorité de santé ».
Le ministre a toutefois indiqué que « si elle était décidée en France, cette vaccination ne commencerait pas avant le début de l’année 2022 ».
La journaliste rappelle que « les seules données disponibles proviennent de l’essai clinique mené par le laboratoire Pfizer auprès de 2285 enfants aux États-Unis, en Espagne, en Finlande et en Pologne. Ses résultats publiés en novembre dans le New England Journal of Medicine montrent une bonne réponse immunitaire contre le variant Delta et une efficacité de 90% sur les formes symptomatiques, comparable à celle des jeunes adultes ».
« Les effets indésirables les plus couramment observés (douleur au point d’injection, fatigue, maux de tête, fièvre, douleurs musculaires) étaient en général légers ou modérés, s’améliorant dans les quelques jours suivant la vaccination », ajoute Delphine Chayet.
L’EMA remarque ainsi que « les bénéfices de Comirnaty chez les enfants de 5 à 11 ans surpassent les risques, en particulier chez ceux dont l’état de santé augmente le risque de forme grave ».
Le Pr Robert Cohen, pédiatre à l’hôpital intercommunal de Créteil, note pour sa part que « l’essai clinique dans lequel 1500 enfants ont reçu le vaccin ne permet cependant pas d’identifier d’éventuels effets secondaires rares. Il faudra pour cela attendre les données de pharmacovigilance recueillies auprès d’un plus grand nombre d’enfants. Nous aurons ces informations d’ici à quelques semaines après la vaccination des petits Américains ».
Le spécialiste souligne que « 6 fois plus de décès et 2 fois plus d’hospitalisations chez des enfants ont été recensés outre-Atlantique, en raison des taux d’obésité et du poids des minorités dans la population ».
Delphine Chayet indique que le Pr Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale, « estime lui aussi que la situation épidémique française permet d’attendre encore un peu. Toutefois, si les retours d’expérience sont bons, «notre conseil proposera la recommandation de cette vaccination dès janvier» ».
Covid chez les enfants : entre fake news et vrais doutes, par le Pr Gilles Pialoux
Sans preuve scientifique, des experts n’hésitent pas à minimiser les risques de contaminations ou de « Covid long » chez les plus jeunes.
Le professeur Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon à Paris.
Olivier RollerPar Gilles PialouxPublié le 23/11/2021 à 17:15, mis à jour le 24/11/2021 à 22:00
Il est des signes qui, après vingt mois de pandémie, devraient avoir si ce n’est valeur d’alerte au moins force incitative à l’humilité. Tant pour les politiques que pour les polémistes, les experts, les sociétés savantes et autres observateurs. S’agissant de l’impact direct du Covid Delta chez les enfants sur fond de débat quant à l’opportunité, ou non, d’une vaccination chez les moins de 12 ans, on pourrait ne retenir qu’un chiffre : l’incidence des nouveaux cas de Covid chez les enfants de moins de 10 ans en Autriche serait de 4500 pour 100 000 habitants! Même si, tout particulièrement chez l’enfant, contamination ne veut pas dire maladie. Et maladie n’est pas synonyme de gravité.
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L’Autriche, rappelons-le, qui est le pays d’Europe qui a le plus dépisté dans les écoles, instituant le dépistage répété par test salivaire pour entrer à l’école. A Vienne, le dépistage est obligatoire dès l’âge de 6 ans et pour les enfants entre 12 et 15 ans, le « Pass Ninja » des écoles autrichiennes s’applique. Tournant ainsi le dos au dogme de « l’école ouverte quoi qu’il en coute » cher au ministre de l’Éducation nationale. Cette même Autriche qui subit de plein fouet une cinquième vague de forte ampleur en dépit, contrairement à certaines déclarations politiques, de la mise en place dès le 19 mai dernier d’un « passe sanitaire vert ». En France, où l’une des manières de ne pas fermer les écoles, a été d’y dépister peu, le dernier point de situation du ministère de l’Éducation nationale fait état de 4048 classes fermées à la date du jeudi 18 novembre, du fait d’au moins un cas. Situation partielle et partiale que résume parfaitement Vittoria Colliza (Inserm), spécialiste de la modélisation, dans le JDD : « les fermetures de classes ne représentent que ce qu’on voit, et on voit peu ».
Le mythe de l’immunité « naturelle »
Une autre idée – mais on sait la distance tenue qui sépare l’idée de l’idéologie – (re)prend corps actuellement: celle de l’immunité « naturelle » des enfants comme porte de sortie à l’élargissement vaccinal des plus jeunes. Le terme « naturelle » n’étant que l’adaptation individuelle de l’immunité « collective ». En plus prosaïque : « tu joues au bac à sable avec les autres et tu attrapes la gastro et c’est immunisant… « . Certes la vaccination pédiatrique Covid n’est pas encore d’actualité faute de recul, de préparation de l’opinion publique et « d’aller vers » les 6,4 millions de français « éligibles » qui n’ont pas reçu la moindre dose vaccinale. Mais laisser courir l’idée de l’immunité collective des plus jeunes, celle-là même qui a plongé en début de première vague les États-Unis de l’ère Trump dans un chaos mortifère, pose question.
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Et cette idée, entre fake news et doute tant elle ne repose sur aucune preuve scientifique, circule dans les plus hautes sphères expertes. A l’instar de la Société française de pédiatrie (SFP) : « En dehors de cas particuliers (NDRL les pathologies de l’enfant constituant un facteur de risque de formes graves), l’infection par le SARS-Cov2 chez l’enfant apparait comme le plus souvent bénigne, même avec le variant delta, ce qui permet d’envisager les bénéfices de l’immunité naturelle » (communiqué de Presse de la SFP et de 4 associations en date du 15/11/2021) . Concept repris par l’Académie nationale de médecine (ANM) avec une circonvolution sémantique posant « l’avantage spéculatif d’une stratégie laissant se développer une immunité naturelle dans la population en laissant le virus circuler dans les groupes les moins à risque de formes graves de Covid-19 » (Avis de L’ANM du 15/11/2021). L’adjectif « spéculatif » et le glissement populationnel renvoyant clairement à l’absence totale de donnée étayant cette hypothèse.
L’enjeu du « Covid long » en pédiatrie
Un autre élément d’opinion circule çà et là. A l’instar du même communiqué de la SFP : « les jeunes enfants, même en France, sont moins infectés et hors du milieu familial, moins contagieux que le reste de la population ». Là aussi : fake news ou doute scientifique? Nul ne sait précisément. Tant il n’existe aucune donnée fiable sur la contagiosité du variant delta chez les enfants. Selon plusieurs experts, à « symptômes égaux » ils contribueraient autant que des adultes, mais ils sont moins souvent symptomatiques. Avec le variant Delta deux fois plus contagieux, même à 50% moins contagieux chez l’enfant on arrive à des risques non négligeables de tranmissibilité. Et les études comme celles menées par l’équipe d’Arnaud Fontanet (Institut Pasteur), du temps des variant non delta, montrent bien qu’avoir un enfant dans son entourage augmente le risque d’être infecté en intrafamilial (Etude EpiCov 2020). LIRE AUSSI >>REPORTAGE. En Israël, le pari (payant) de la troisième dose
Enfin, dernier zone de doute : les enfants de France contaminés ne développeraient que peu ou prou un « Covid long » dont le cadre nosologique reste assez flou. Nonobstant l’avis rendu par le Conseil scientifique et le conseil d’orientation de la stratégie vaccinale (COSV) le 13 septembre dernier sur les enjeux de la rentrée scolaire : « même si la fréquence est moindre, l’enjeu du « Covid long » en pédiatrie est également à prendre en compte ». Et plus encore les déclarations de « Mr Covid » aux États-Unis, Anthony Fauci, lors de la conférence de presse de lancement de la campagne vaccinale pédiatrique à la Maison blanche le 3 novembre dernier qui a souligné la réalité de cet impact à long terme, qui pourrait concerner selon lui 4 à 6% des enfants infectés.
Comme quoi l’enfant n’est pas seulement un adulte en miniature, ce qui est la base fondatrice de la pédiatrie. Mais la défense de l’intérêt supérieur des enfants n’est le pré-carré d’aucun spécialiste, tant il concerne la société entière. Et ceux qui misent sur une circulation aléatoire du variant delta chez les plus jeunes – faute de dépistage et de tracer/isoler des enfants – pour justifier l’attentisme, aujourd’hui légitime, de la vaccination des moins de 12 ans pourraient avoir rendez-vous avec les vagues à venir. Sur le même sujet
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Le Pr Gilles Pialoux est chef de service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon (AP-HP) à Paris. Membre du collectif PandemIA et du pôle santé de Terra Nova, il est également l’auteur de « Nous n’étions pas prêts. Carnet de bord par temps de coronavirus » (éd. JC Lattès).
