Manque de considération, maltraitance et burn-out : la grande fatigue des sages-femmes
Epuisés par leurs études et leurs conditions de travail, étudiants et étudiantes sont de plus en plus nombreux à douter, dès leurs premières années d’exercice.
Par Margherita Nasi
Publié aujourd’hui à 03h29, mis à jour à 14h51
Temps de Lecture 6 min.

Avant de commencer ses gardes à l’hôpital, Natacha Fau avait pris une habitude : se regarder dans le miroir. « Je m’observais, et je me disais que j’étais maltraitante envers moi-même. J’avais le sentiment d’entrer en zone de guerre. » Pendant les douze heures de garde, la major de promo de l’école de sages-femmes d’Angers ne pouvait ni aller aux toilettes, ni manger. Chaque minute devait être rentabilisée.
« A l’école, on avait rebaptisé notre promo “Koh-Lanta” : seul le dernier survivant sera diplômé. La maltraitance fait partie des études en maïeutique. Nous vivons dans la crainte des “sages-femmes dragons”, des professionnelles qui sont censées nous encadrer et qui nous poussent à bout. Je suis attristée, et choquée par le nombre d’amies sous antidépresseurs, par le taux d’étudiantes qui vont voir des psychologues. Moi-même, j’ai terminé en burn-out », déroule la jeune de 27 ans, désormais en reconversion dans le monde de la petite enfance.
« Nous sommes les petites mains dociles et soumises de l’ensemble de la structure obstétricale. On nous infantilise. Dès l’école, on doit pointer une feuille de présence et on nous empêche de partir en cas d’absence du professeur. En salle de naissance, nous devons nettoyer le sang par terre et supporter des remarques quand il reste des traces de liquide amniotique », abonde Dominique, une ancienne étudiante en maïeutique qui souhaite rester anonyme.
Depuis le début de l’année, les sages-femmes multiplient les grèves et les manifestations. De nouveau, les sages-femmes se mobilisent samedi 27 et dimanche 28 novembre. Mille trois cents jeunes professionnels étaient présents à la dernière manifestation, en octobre à Paris, soit un quart des étudiants. Un mouvement inédit, selon Chantal Seguin, directrice de l’école de sages-femmes de Grenoble : « Les jeunes passent une sélection drastique pour accéder à l’école, endurent des années difficiles sur le plan théorique comme clinique, tous ces sacrifices pour se retrouver à multiplier les CDD à la sortie de l’école, avec un salaire de 1 700 euros net par mois à bac + 5. »
Stress et symptômes dépressifs
Selon la dernière enquête « Bien-être étudiant » de l’Association nationale des étudiants sages-femmes (Anesf), sept étudiants en maïeutique sur dix présentent des symptômes dépressifs, et huit sur dix souffrent d’un stress accru depuis leur entrée dans la formation. 27 % ont déjà pensé à arrêter leurs études ou à se réorienter. « L’étude date de 2018, mais on est en train de la mettre à jour car les chiffres augmentent sensiblement », précise Laura Faucher, présidente de l’Anesf, en cinquième année de maïeutique à Clermont-Ferrand.
« Nous sommes les petites mains dociles et soumises de l’ensemble de la structure obstétricale. On nous infantilise », explique Dominique, ancienne étudiante en maïeutique
Annoncées en septembre, les concessions du gouvernement – mise en place d’une prime de 100 euros net aux sages-femmes à l’hôpital et d’une hausse des salaires de 100 euros brut par mois – étaient jugées insuffisantes par les organisations syndicales. « Ce geste n’est pas à la hauteur de nos responsabilités. Il faut rendre le métier plus attractif. Les étudiants sont traumatisés par les conditions de travail à l’hôpital et fuient. Pendant l’été 2021, certaines maternités ont dû fermer leurs portes en raison du manque de jeunes diplômés qui remplacent généralement les sages-femmes pendant leurs congés », indique la présidente de l’Anesf. Le gouvernement a annoncé, lundi 22 novembre, la signature d’un protocole d’accord avec une majorité de syndicats du secteur hospitalier sur les sages-femmes. En additionnant ces mesures aux 183 euros mensuels du Ségur de la santé, le gouvernement met en avant une « revalorisation nette de 500 euros par mois ».
Dans la promotion de Loona Mourenas, deux jeunes ont déjà abandonné. « Deux promos au-dessus, sur 37 étudiants au départ, 19 seulement ont été diplômés », s’inquiète l’étudiante en quatrième année à Grenoble. La formation de sage-femme prévoit des stages dès la deuxième année d’études. La vision enchantée du métier se confronte alors à l’âpre réalité des maternités. « On voit des parturientes attendre devant les portes de l’hôpital pendant leur travail, ou accoucher sans péridurale alors que ce n’était pas leur souhait. Parfois, on ne peut même pas les suivre : on arrive juste au moment de l’expulsion, puis on quitte la patiente qu’on ne voit plus jamais. On frôle la maltraitance », raconte l’étudiante
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De plus en plus d’étudiants reportent la soutenance de leur mémoire d’un an, voire deux ans, en raison d’un programme extrêmement dense, note Isabelle Derrendinger, secrétaire générale du conseil national de l’ordre des sages-femmes et directrice de l’école de Nantes : « Lutte contre les violences faites aux femmes et contre les violences gynécologiques obstétricales, pratique de l’IVG… De multiples formations sont venues s’ajouter au programme ces dernières années. Les étudiants réclament une refonte du cursus avec la création d’une sixième année d’études. »D’après l’Asnef, les étudiants en maïeutique auraient 1 400 heures de cours de plus que les étudiants en dentaire, dont la formation s’étend déjà sur six ans. Sur ce point, les sages femmes ont été entendues : dans son engagement pour la reconnaissance du métier, le gouvernement a annoncé la création d’une 6e année de formation en maïeutique.
« Patriarcat et sexisme »
Epuisées par leurs études, choquées par les mauvaises conditions de travail, les sages-femmes sont surtout démotivées par le manque de reconnaissance. Jade Gobet, 22 ans, témoigne d’un mépris qui se manifeste quotidiennement : « Les patientes qui ne s’adressent qu’au médecin alors qu’on fait le plus gros du boulot. Les ordonnances où on lit que la prescription est faite par le médecin, alors qu’elle est faite par nous. On n’est même pas reconnues sur un bout de papier ! » L’étudiante en quatrième année à l’école de sages-femmes de Dijon souhaite « partir dans le libéral, comme la moitié de [s]a promo ». D’après une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), publiée en mars, le nombre de sages-femmes libérales (ou en activité mixte) ne cesse d’augmenter depuis 2012. En 2021, 34 % des sages-femmes exercent une activité libérale, contre seulement 20 % en 2012.
Pour faire face « au malaise profond et récurrent des sages-femmes », l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) propose l’octroi d’un « statut d’agent public spécifique ». Son rapport, publié en septembre, est perçu comme injuste par une partie de la profession, qui réclame le statut de praticien hospitalier, au même titre que les médecins, les biologistes, les chirurgiens-dentistes et les pharmaciens. « C’est bien une profession médicale qu’on exerce. Lors de mes stages, les sages-femmes s’occupaient de tout, même des grossesses à haut risque. Les médecins, débordés, nous font confiance », raconte Léa Martin, 21 ans, étudiante à l’école de sages-femmes de Nantes. Sa directrice, Isabelle Derrendinger, évoque un rapport « empreint de patriarcat et sexisme. Pour me faire mal, je relis notamment la note 88 du rapport de l’IGAS : “les gynécologues représentent l’autorité médicale, intellectuelle et morale, construisent les connaissances sur la grossesse et les accouchements et définissent les principes de fonctionnement dans les maternités” ».
Lire la tribune : « La palme du patriarcat revient à un rapport de l’inspection générale des affaires sociales sur les sages-femmes »
Pour Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France, les sages-femmes ne peuvent pas prétendre au statut de praticien hospitalier « puisqu’elles n’ont pas une pratique du diagnostic et de la pathologie. Leur enseignement, qui est sur cinq ans, et non sur sept ans plus quatre de spécialité comme les médecins, porte sur la grossesse normale et l’accouchement normal. Jamais on ne leur apprend les maladies. Nos rôles ne sont pas les mêmes, nous sommes complémentaires ».
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Si elle a terminé son cursus en maïeutique, Dominique n’est jamais allée à sa remise de diplôme, « dégoûtée » par les conditions d’exercice. Elle a immédiatement repris les études, et travaille désormais comme médecin urgentiste. « Je n’ai pas le même épanouissement personnel. Mais j’ai doublé mon salaire. Et mon travail est reconnu. Sage-femme, tout le monde trouve ça formidable, mais personne ne souhaite que sa fille s’inscrive en maïeutique. »
Margherita Nasi
Sages-femmes : un accord signé entre syndicats et gouvernement pour de nouvelles hausses de salaires
En additionnant ces mesures aux 183 euros mensuels du Ségur de la santé, le gouvernement met en avant une « revalorisation nette de 500 euros par mois ». Mais le protocole ne satisfait pas tous les syndicats.
Le Monde avec AFPPublié aujourd’hui à 08h37, mis à jour à 10h29
Temps de Lecture 2 min.
La négociation arrive enfin à son terme. Le gouvernement a annoncé, lundi 22 novembre, la signature d’un protocole d’accord avec une majorité de syndicats du secteur hospitalier sur les sages-femmes.
Après « un long travail de concertation », les ministres de la santé, Olivier Véran, et de la fonction publique, Amélie de Montchalin, ainsi que le secrétaire d’Etat chargé de l’enfance et des familles, Adrien Taquet, ont salué dans un communiqué les « avancées importantes » de ce document paraphé par Force ouvrière (FO), la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA), côté employés, et la Fédération hospitalière de France (FHF), côté employeurs.
Lire les témoignages : Malaise, maltraitances et burn-out : chez les jeunes sages-femmes, l’appel de la reconversion
« Revalorisation nette de 500 euros par mois »
Le protocole d’accord inclut notamment une « prime d’exercice médical » de 240 euros net par mois à partir de février, puis une augmentation salariale de 78 euros net en moyenne à partir du mois de mars pour les sages-femmes des hôpitaux publics, qu’elles soient titulaires ou contractuelles.
En additionnant ces mesures aux 183 euros décidés lors du Ségur de la santé et versés mensuellement depuis la fin de 2020, le gouvernement met en avant une « revalorisation nette de 500 euros par mois ». Un montant plus élevé que les 360 euros mensuels promis à la mi-septembre par M. Véran.
Les sages-femmes des collectivités territoriales auront également une augmentation de salaire de 78 euros net à partir de mars. Pour celles du secteur privé, la Sécurité sociale financera des revalorisations à hauteur du public et un accord avec l’Assurance-maladie est visé « avant la fin de l’année » pour celles qui exercent en libéral. L’accord prévoit aussi des mesures pour les avancements de carrière à l’hôpital, comme le doublement des taux de promotion jusqu’en 2024.
L’exécutif fait valoir « un engagement de 100 millions d’euros en 2022 » et accepte en outre d’allonger les études des futures sages-femmes, de cinq à six ans, à partir de la promotion 2022.
« Il ne faut pas que le gouvernement pense qu’il est débarrassé du problème »
Depuis deux mois, la profession s’est mobilisée à l’occasion d’une journée de manifestations au début d’octobre – la sixième cette année – et de deux week-ends de grève, portés par la plupart des organisations syndicales.
Cependant, le protocole ne satisfait pas tous les syndicats de la profession. Un nouveau « week-end noir » est prévu du 26 au 29 novembre, à l’appel de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes (ONSSF) et avec l’appui de la Confédération générale du travail (CGT) qui a déposé un préavis pour couvrir le mouvement. Chez les signataires, « on ne dit pas que c’est suffisant, mais c’est un accord d’étape qui reste positif », souligne Gilles Gadier (FO-Santé), qui entend « continuer à travailler » sur le statut et les effectifs.
« On va signer parce qu’il y a quand même des avancées, même si on reste sur notre faim », dit également Jean-Claude Stutz (UNSA-Santé et sociaux), estimant qu’« il ne faut pas que le gouvernement pense qu’il est débarrassé du problème ».Lire aussi Article réservé à nos abonnés« Un métier passionnant, des conditions déplorables » : une nuit avec les sages-femmes d’une maternité de Nancy
Le Monde avec AFP
« Déçues de l’hôpital, ces sages-femmes ont préféré ouvrir leur cabinet libéral »
Date de publication : 26 novembre 2021 Le Monde
Sandra Favier remarque dans Le Monde que « depuis début 2021, les sages-femmes se mobilisent pour dénoncer des conditions de travail devenues insupportables dans les structures françaises. L’intensité des journées, alors qu’elles peuvent être «4 professionnelles [plus de 97% de la profession étant féminine] pour gérer jusqu’à 10 salles d’accouchement», le manque de temps qui les empêche de s’occuper correctement des patientes, une rémunération trop modeste et une faible reconnaissance de la part de la hiérarchie sont autant de griefs qui les ont conduites à descendre dans les rues parisiennes à six reprises cette année ».
La journaliste indique qu’« après un week-end de grève nationale du 22 au 25 octobre – et alors que le ministère de la santé a notamment accédé à une revalorisation globale de leur rémunération de 500 € net par mois et à la mise en place d’une sixième année d’étude, des propositions toutefois jugées «notoirement insuffisantes» par des syndicats professionnels –, les sages-femmes se mobilisent à nouveau du vendredi 26 au dimanche 28 novembre ».
Sandra Favier se penche sur « ces sages-femmes [qui] ont préféré ouvrir leur cabinet libéral », livrant notamment cet exemple : « Véronique Goulet, 49 ans, a ouvert son cabinet libéral il y a 13 ans, en 2008, dans une commune de 2300 habitants au cœur du département des Hautes-Alpes ».
La journaliste explique que « cette diplômée de maïeutique, en 1994, a […] exercé dans tous les types d’établissements de santé, avant de se retrouver pendant 7 ans dans une importante maternité de Rouen. Elle y a vu les conditions de travail se dégrader, lentement, avec la qualité des soins aux patientes, à partir de 2003, après la mise en place de la tarification à l’activité ».
Véronique Goulet déclare qu’avant, « on avait le temps de pratiquer la naissance douce. Après, nous avons glissé vers des accouchements presque à la chaîne ; puis, on est passé de 12 mères et leurs bébés en unité de suites de couches, à 17 personnes. Je ne pouvais pas faire mon métier correctement ».
Sandra Favier souligne que « ces problèmes existent depuis longtemps dans les maternités. Selon les données communiquées par le conseil national de l’Ordre des sages-femmes, 18% des sages-femmes exerçaient une activité libérale en 2011, contre 34% aujourd’hui. Un net désaveu de l’exercice hospitalier qui tiendrait bien une part de son explication dans les mauvaises conditions de travail ».
Eliette Bruneau, présidente de l’Association nationale des sages-femmes libérales (ANSFL), déclare que « la solution au ras-le-bol de l’hôpital s’avère plutôt être le changement pur et simple d’orientation professionnelle ».
Sandra Favier livre le témoignage d’autres sages-femmes, qui « considèrent que l’activité libérale leur offre une meilleure façon d’exercer leur métier, «pas tant pour l’aspect de la rémunération que pour celui de la qualité de leur travail», précise Willy Belhassen [vice-président de l’Organisation nationale syndicale des sages-femmes]. Mais «ce n’est pas la panacée», oppose Eliette Bruneau ».
« Elles racontent la paperasse infinie, les journées à rallonge et le joug de la rentabilité, alors que les tarifs des actes sont jugés bien modestes face au temps qu’ils nécessitent. […] A cela s’ajoute également une «charge mentale» rendue plus lourde par l’exercice seule en cabinet », continue la journaliste.
Elle note ainsi qu’« en juin 2020, le Collège national des sages-femmes a dressé dans une enquête que 40% des cliniciennes salariées et 31% des cliniciennes libérales souffrent de burn-out. […] Débordés et en sous-effectif, les établissements de santé resserrent leurs activités autour de l’accouchement et des urgences. Le nombre de consultations pour le suivi de grossesse ou la préparation à l’accouchement y est drastiquement réduit, provoquant une ruée dans les cabinets libéraux ».
Sandra Favier explique que « les hôpitaux multiplient les sorties dites précoces – moins de 72 heures après l’accouchement. Dans ces situations, les sages-femmes libérales doivent rendre visite aux nouvelles mères le lendemain de leur retour à domicile. Des rendez-vous indispensables, mais impossibles à prévoir et qui s’ajoutent à un planning déjà trop chargé ».
Eliette Bruneau déclare ainsi que « si l’hôpital ne va pas bien, le libéral ne peut pas bien aller non plus ».