Quand la médecine s’exerce la mort dans l’âme

Photo: Adalberto Roque Agence France-Presse «L’acte de soin ne relève pas de l’ingénierie. Imposer un rythme infernal à nos médecins et à tous les professionnels de la santé ne peut que dénaturer l’acte de soin», écrit l’auteur
Jacques Quintin
Professeur titulaire à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke
17 novembre 2021 Idées
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/647802/idees-quand-la-medecine-s-exerce-la-mort-dans-l-ame
L’État exige de ses médecins qu’ils soient encore plus productifs. Si l’on se fie au texte de Marie- Eve Cousineau paru dans Le Devoir du 10 novembre dernier(https://www.ledevoir.com/societe/sante/646254/des-medecins-de-famille-songent-a-abandonner-la-prise-en- charge), il n’est pas surprenant que certains d’entre eux projettent d’abandonner leurs patients dans un souci de préserver leur bien-être. Il semble que l’État ne comprenne plus rien à la médecine.
Depuis les années 1980, avec l’essor du néolibéralisme, la valeur du soin fut radicalement modifiée. L’État, dans sa logique comptable, ne comprend pas que l’acte de soin dépasse largement le geste technique, qui, somme toute, est relativement facile. Soigner, c’est aussi considérer la dimension existentielle du patient, c’est réchauffer son cœur, c’est surtout écouter ce qui cherche à s’exprimer chez le malade quand la maladie bouleverse sa vie.
Il n’est pas acceptable de penser la médecine sur le modèle de la production industrielle. L’acte de soin ne relève pas de l’ingénierie. Imposer un rythme infernal à nos médecins et à tous les professionnels de la santé ne peut que dénaturer l’acte de soin. Même si l’État implantait un système performant dans les soins à domicile ainsi que dans toutes les autres sphères, les médecins exerceraient la médecine avec la mort dans l’âme si on ne comprend pas qu’ils participent à la reconfiguration de la vie humaine dans sa dimension existentielle. Il y a incompétence dans la compréhension de ce qu’est le soin à la personne, il y a là une vision mutilée de son essence : offrir un accompagnement réfléchi adapté à la vulnérabilité des gens.
Lorsque l’État québécois désire rendre les médecins plus productifs, cela signifie implicitement réduire la médecine à un geste technique. La technique est devenue le symbole de la réussite d’autant plus qu’elle est facilement observable, mesurable et quantifiable. On ne comprend pas que la vie du patient avec sa maladie ne s’arrête pas à un examen ; elle est une expérience qui interpelle le médecin. Il n’est pas étonnant que Frankenstein retrouve son humanité lorsqu’il accède aux sentiments. Si notre système de santé est devenu terrifiant, c’est parce qu’on a écarté le vécu et le sens d’une vie humaine qui habitent le patient, de la même façon qu’on a mis au rebut l’idéal du soin du côté des soignants.
Depuis 40 ans, on ne cesse de détruire l’acte de soin. Dans ce contexte à la haute performance technique où le soin n’est plus en direction du patient, mais de la production, il n’est pas étonnant que les soignants se sentent trahis dans leur idéal, abattus par un pouvoir administratif obsédé par la rentabilité. On oublie que le soignant permet la continuité dans une histoire de vie. On ne comprend pas que dans l’acte de soin, c’est l’existentiel qui saute au visage de tout soignant.
Les tentatives de l’État de faire de chaque médecin une pièce dans l’engrenage de la grande machine démontrent le caractère politique de la médecine. Cependant, il n’y a pas de réponse politique sans un questionnement éthique sur le sens du soin. Ce n’est pas d’un meilleur système que nous avons besoin, mais d’un changement de pensée. L’éthique est le courage de défendre l’humanité tapie au fond de l’acte de soin que porte chaque être humain, dont le soignant. Plus que jamais, il devient nécessaire de réaliser un coup de brèche dans ces idées morbides mises en valeur par l’État. À l’heure de la politisation de la médecine, l’esprit critique est incontournable pour redonner au domaine une âme humaine. Car dans la détermination de la médecine, l’être humain met en jeu sa destinée : la question est de savoir ce que nous honorons.
L’instrumentalisation de la médecine sur la base d’objectifs quantitatifs, comme dans l’industrie, nous éloigne de son esprit : une attention à la vulnérabilité, à la puissance de la vie, à la fuite du temps, aux promesses et au sens de la vie qui s’élaborent dans la rencontre clinique, et qui demandent du temps d’écoute.
Est-il alors possible pour un médecin de poursuivre dans son désir profond de soigner quand il voit une institution qui craque de partout en laissant filer son humanité ? On peut dire que la fuite de la médecine hors de l’acte de soin, porté par l’âme hippocratique, ne peut que favoriser sa propre ruine. Dans ce cas, faut-il s’étonner si on assiste à un désengagement ?
*Des médecins de famille songent à abandonner la prise en charge
Marie-Eve Cousineau
10 novembre 2021 Santé 00:03 / 01:22
Des médecins de famille envisagent de réduire ou d’abandonner la prise en charge de patients et contactent leur syndicat professionnel à ce sujet. Dans un courriel générique qu’elle leur envoie et que Le Devoir a pu consulter, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) se dit « extrêmement sensible à leur souhait sur le plan individuel », mais les met en garde contre d’éventuelles « mesures coercitives ». Elle en appelle à la solidarité entre collègues.
« Non seulement un pas dans cette direction augmenterait inévitablement la charge de travail des médecins continuant à faire de la prise en charge, mais en plus, l’environnement politique, législatif, réglementaire et déontologique dans lequel nous évoluons étant soit incertain, soit complexe comme jamais en cet automne 2021, vous pourriez éventuellement être visé, qui sait, par de nouvelles mesures coercitives a posteriori imaginées par le gouvernement », écrit la FMOQ dans sa réponse électronique.
En entrevue avec Le Devoir, le directeur des communications de la FMOQ, Jean-Pierre Dion, indique qu’un « certain nombre de médecins » songent à réduire leur prise en charge afin de se consacrer à une pratique en établissement. Selon lui, les propos du premier ministre François Legault (https://www.ledevoir.com/politique/quebec/643170/francois-legault-s-impatiente-face-aux-medecins- de-famille-qui-n-en-font-pas-assez-a-son-gout), qui reproche aux omnipraticiens de ne pas en faire assez, ont fait mal et ont « découragé beaucoup de gens parmi les plus motivés et les plus impliqués ».
La FMOQ assure que l’évocation de « mesures coercitives » dans le courriel envoyé à des membres s’est faite sur la base du discours tenu par le gouvernement Legault au cours des dernières semaines et non à partir de nouvelles informations fournies par Québec.
En point de presse mercredi dernier, Christian Dubé a signalé qu’il ne commenterait plus ce dossier dans les médias au cours des prochaines semaines afin que les parties aient « une discussion très positive et constructive ». Plus de 800 000 personnes sont en attente d’obtenir un médecin de famille au Québec.
Le Dr Simon Benoit est bien placé pour apprécier les problèmes du système de santé québécois. Depuis 2015, le médecin de famille travaille quasiment à temps plein à l’urgence de l’hôpital de Verdun. Il est aussi responsable du GMF-R (Groupe de médecine de famille réseau) du Sud- Ouest, où il pratique au moins deux jours par semaine pour voir ses patients en cabinet et faire du « sans rendez-vous ».
Dès mai ou juin 2022, l’omnipraticien de 48 ans confiera ses quelque 750 patients au guichet d’accès. Abandonner ainsi sa clientèle fut un « dilemme éthique » déchirant, souligne-t-il. « Je travaille beaucoup trop, depuis beaucoup trop longtemps. Il faut que je ralentisse. »
Le Dr Benoit calcule qu’il travaille 22 à 25 jours par mois seulement pour voir des patients en cabinet ou à l’urgence. À cela s’ajoute la paperasse (deux heures de travail, estime-t-il, pour chaque quart de huit heures effectué au GMF-R), la formation continue et les lectures scientifiques. « C’est trop. Je ne vois pas pourquoi un citoyen travaillerait autant que ça. C’est malsain », juge-t-il.
L’homme a la réputation d’être infatigable. Avant de se blesser à la hanche, le médecin athlète faisait des ultramarathons. Il maintenait la cadence au travail. Mais avec 750 patients inscrits pour une journée de pratique en cabinet par semaine, le Dr Benoit signale qu’il en a « plein les bras » et qu’il en fait beaucoup plus qu’attendu. « On s’attend à ce qu’un médecin prenne en charge autour de 250 patients par équivalent de journée de bureau », précise-t-il.
Le médecin rappelle que rien ne l’oblige à travailler en cabinet, ses activités médicales particulières (ou « AMP », dans le jargon, c’est-à-dire des tâches imposées aux médecins ayant moins de 15 ans de pratique) se faisant à l’urgence. « Moi, je suis censé faire à peu près 6 à 8 shifts par quatre semaines à l’urgence. J’en fais 10 à 12, et plus », soutient-il. Il ne s’en plaint pas. Les soins critiques le passionnent.
Il affirme toutefois vouloir participer à améliorer l’accès aux médecins de famille. Il a d’ailleurs tenté de réduire ses heures à l’hôpital afin d’être plus présent dans le GMF-R qu’il gère. En vain. Il explique qu’il manque trop de médecins à l’urgence pour que le Département régional de médecine générale (DRMG) accepte de le libérer de ses tâches en centre hospitalier. Et « ils ont raison », reconnaît-il.
Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, on indique que deux médecins de l’urgence de l’hôpital de Verdun sont actuellement absents et que deux autres sont en congé de maternité. Il s’agit d’une « situation temporaire », et l’unité n’est pas menacée par une interruption de service, insiste son porte-parole Jean-Nicolas Aubé.
Le DRMG, lui, rappelle que ses décisions sont prises pour « éviter » de causer « des bris de service tant dans les urgences que dans la prise en charge ».
Épuisés par la pandémie
Pour le Dr Benoit, cette situation illustre « qu’il y a des besoins criants pour des médecins de famille partout et pas seulement en prise en charge ». « Notre système de soins de santé a été grandement affaibli par la pandémie », ajoute-t-il.
Lui aussi. Au cours des 21 derniers mois, l’omnipraticien a dû sans cesse s’adapter à de nouveaux protocoles sanitaires à l’urgence. La gestion du GMF-R n’a pas été de tout repos.
« Comme médecin responsable, juste faire en sorte que le secrétariat ne démissionne pas en bloc, ça a été un défi majeur, raconte-t-il. On s’est fait casser notre vitrine à deux reprises — une fois à l’intérieur et une fois à l’extérieur — par des patients agressifs et impatients. »
Épuisé, le médecin avoue avoir songé à prendre un congé de maladie. « C’est sûr que ça m’a passé par la tête, mais on peut comme pas faire ça, dit-il. On sait très bien que si on prend un congé, on remet ça sur le dos de collègues. »
Il n’est pas le seul à se sentir essoufflé. Au Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ), les demandes de la part des omnipraticiens explosent. Leur nombre a augmenté de 40 % de 2019-2020 à 2020-2021 (30 % dans le cas des spécialistes). D’après le PAMQ, cette hausse se poursuit depuis juin et s’accentue de mois en mois.
Le Dr Benoit, lui, a choisi de « poser des actions pour se protéger ». « J’ai le droit d’avoir un minimum de qualité de vie. »