La pénurie de médecins inquiète la ville de Poitiers
Publié le 13/11/2021 à 07:01 | Mis à jour le 13/11/2021 à 08:43
https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/la-penurie-de-medecins-inquiete-la-ville-de-poitiers

© Photo NR, Mathieu Herduin
Le manque de médecins, généralistes et spécialistes, inquiète habitants, professionnels et élus de Poitiers. Les quartiers populaires sont les premiers concernés.
Alors que l’épidémie de Covid n’est pas finie, une autre menace. Elle s’est déjà répandue dans les campagnes, au désespoir des maires ruraux et des habitants. Elle arrive désormais en ville, y compris celles dotées d’une faculté de médecine et d’un CHU comme Poitiers : la pénurie de médecins généralistes et spécialistes devrait connaître un pic dans les dix prochaines années.
On a beau dire qu’il faut prendre son mal en patience, que la fin du numerus clausus cette année devrait résoudre la situation à moyen terme, ce sont aujourd’hui les patients qui souffrent. Et les plus précaires sont les principaux touchés : les premiers déserts médicaux sont les quartiers les plus pauvres, où les barrières sociales, de langue ou d’éducation ajoutent des difficultés.
Or, un médecin ne soigne pas uniquement les angines ou les rhumes ; c’est aussi un interlocuteur de confiance précieux et un relai des politiques de santé publiques. Et le premier recours, sans quoi ce sont les urgences qui embolisent.
Poitiers : les centres de santé, un remède à peaufiner et consolider
Publié le 13/11/2021 à 07:01 | Mis à jour le 13/11/2021 à 07:01

© Photo NR, Mathieu Herduin
Pour gérer la pénurie, et prévoir l’avenir, les centres de santé, où les médecins exercent à plusieurs, semblent une solution. À Poitiers, ils se développent mais certains restent précaires.
Aux Couronneries, ils sont 12 médecins généralistes à pratiquer au sein du même centre de santé. Dans ce quartier populaire, et au delà, c’est une bouffée d’oxygène. « Heureusement qu’on a le centre de santé des Couronneries, s’il n’était pas là je ne sais pas comment on ferait », se rassure Florence Dupuis, pharmacienne à Saint-Eloi. Beaucoup d’habitants du quartier vont jusqu’aux Couronneries se faire soigner.
« Ici, on n’a pas de problème de recrutement, on a même un médecin qui arrive à mi-temps prochainement, note le docteur Philippe Boutin, médecin généraliste au cabinet médical des Couronneries et président de l’association Eana, un groupement européen de médecins libéraux. Mais on cherche encore, toujours. »
Des projets soutenus par la municipalité
Le cabinet médical prévoit de s’agrandir prochainement. Dans ce projet, la mairie a déjà annoncé son intérêt. « Nous soutenons [la structure], qui a un succès fou en termes de nombre de patients accueillis et en termes de médecins que ça intéresse », notait la maire dans son direct sur les réseaux sociaux de juin.
Comment expliquer cet attrait ? « On n’est plus dans une société patriarcale, où le médecin avait un rôle de conseiller médical, et faisait presque partie de la famille, tente le docteur Henri Dieulangard, président du Conseil départemental de l’ordre des médecins. À mon époque [il y a une trentaine d’années, NDLR], on ne se posait pas la question, on s’installait là où il y avait un trou. Aujourd’hui, il y a davantage de demande de travail en équipe, de technicité. »
Ce qui intéresse les jeunes, ce n’est pas d’être avec son stéthoscope autour du coup tout seul dans son cabinet Docteur Philippe Boutin
Des conditions de travail plus intéressantes
Salarié ou non, le médecin est alors déchargé de toutes les démarches administratives. De telles structures sont aussi intéressantes en termes de conditions de travail. Finies, les journées de dix heures, avec des périodes de garde imposées. « Si je suis absent, je sais que j’ai des confrères de mon cabinet qui peuvent gérer l’urgence. »
« L’avantage, c’est que le soir, il range son cartable et il rentre chez lui. C’est beaucoup plus apprécié par les jeunes qui sortent de formation, et c’est compréhensible », note Mohammed Rhallab, le président du Centre de santé des Trois-Cités. Pourtant, lui, n’arrive pas à recruter de nouveau médecin.
Cette pénurie place son centre dans une situation financière compliquée, car il se finance grâce aux consultations. « Tous les soirs, je fais le bilan et ça ne va pas, lâche-t-il, presque désespéré. J’étais sur le point de recruter deux médecins étrangers. » Problème de communication ? Manque d’attrait du quartier ? Structure peu attrayante ? Tout peut être évoqué. « On va essayer de trouver des moyens pour que l’information arrive aux personnes en cours de formation. »
« À Poitiers, on n’arrive pas à recruter de toute façon »
Placé devant ce constat, le président du conseil de l’ordre botte en touche. « Je ne pense pas qu’il y ait de discrimination entre les différents quartiers. Il ne faut pas simplement un centre avec deux médecins, il faut une structure déjà implantée, et laisser les clefs aux médecins pour travailler librement. À Poitiers, on n’arrive pas à recruter, de toute façon. »
Malgré tout, les centres de santé finiront par être confrontés elles aussi à la pénurie. « J’ai 64 ans, et je fais environ 60 heures par semaine », remarque, comme un avertissement mais sans se plaindre, le docteur Boutin. Comme lui, ils sont plusieurs à approcher de la retraite. Les centres de santé ne pourront pas absorber toute la demande.
À Poitiers, 42% des médecins généralistes ont plus de 60 ans
Publié le 13/11/2021 à 07:01 | Mis à jour le 13/11/2021 à 07:01

© Photo NR, Mathieu Herduin
Moins de médecins, et toujours autant de patients. Ce constat, pourtant prévu depuis plusieurs années, devrait encore s’agraver dans les prochaines années à Poitiers : près d’un médecin généraliste sur deux a plus de 60 ans.
« Je suis ici depuis 2002, et j’ai vu les cabinets fermer et ne pas être remplacés. » C’est un cri de désespoir que pousse la patronne de la pharmacie de Saint-Eloi, Florence Dupuis. Dans son quartier, qui compte 6.000 habitants environ, il n’y a plus qu’un médecin. « C’est un vrai souci, et ça fait longtemps qu’on fait des demandes pour avoir quelqu’un, qu’on a signalé à l’ARS la situation…» , souffle la pharmacienne.« C’est quelque-chose qui préoccupe le comité de quartier, c’est sûr », déplore Philippe Vallois, le président du comité de quartier, qui se dit intéressé par tout projet qui pourrait se monter.
De fait, si Poitiers s’en sort mieux que certains secteurs ruraux particulièrement défavorisés en la matière, la situation préoccupe.
Poitiers compte 101 médecins généralistes libéraux en activité en 2020, contre 109 en 2004, selon l’ARS. À priori, rien d’alarmant donc, d’autant que la population de la ville a aussi diminué de 4.000 habitants environ.
40% des médecins ont plus de 60 ans
Mais quand on regarde d’un peu plus près, c’est l’âge des praticiens qui inquiète. En 2020, selon les chiffres de l’Agence régionale de santé, 43 généralistes avaient plus de 60 ans, et seulement 20 moins de 40 ans. En 2004, ils étaient seulement 3 à avoir plus de 60 ans. D’ici 5 à 10 ans, ce sont donc 43 professionnels qui pourraient partir en retraite.https://datawrapper.dwcdn.net/pHI7E/1/
« Ça correspond en gros au pic d’installation des années 80-85 », note Henri Dieulangard, président du conseil départemental de l’ordre des médecins de la Vienne. « Les prochaines années vont être difficiles », s’inquiète déjà l’adjointe à la santé, Coralie Breuillé-Jean. Elle relativise toutefois, en comparant avec les territoires ruraux : « Ici, au moins, les personnes peuvent accéder au soin. Même s’il y a une problématique de médecins qui ne prennent pas de nouveaux patients ».
Les spécialistes sont aussi en difficulté
Outre Saint-Eloi, les Trois-Cités sont aussi vides. Heureusement, il existe le centre de santé, monté en 2015 suite à la mobilisation des habitants. « Aujourd’hui, on est à 2 médecins », note le président de la structure associative, Mohammed Rhalab. Pas suffisant, ni pour répondre à la demande, ni pour assurer l’équilibre financier : le centre se rémunère à travers les consultations. 6.192 y ont été effectuées entre octobre 2020 et août 2021.
Et la situation ne se limite pas aux généralistes. À Saint-Eloi, il n’y a plus non plus de spécialistes, ni de dentistes. Aux Trois-Cités, le Centre de santé héberge une activité de gynécologie bienvenue. Et, preuve que les difficultés s’étendent au-delà du quartier, deux-tiers des consultations viennent de l’extérieur. Ophtalmologie, stomatologie, dermatologie… : « Des gens viennent nous voir pour des problèmes qui relèvent de spécialités médicales », remarque le médecin généraliste Philippe Boutin, médecin généraliste du cabinet de santé des Couronneries. Avec toutes les difficultés que cela peut représenter.