Climat : la COP26 accouche d’un accord en demi-teinte
Pour la première fois, la conférence des Nations unies sur le climat s’est attaquée directement aux énergies fossiles. Mais les pays du Nord n’ont pas répondu aux attentes des pays du Sud, plus vulnérables.
Par Audrey Garric(Glasgow, envoyée spéciale)Publié hier à 20h56, mis à jour à 11h53
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Elle avait été qualifiée de « moment historique » pour notre destin, de « sommet décisif », voire de « réunion de la dernière chance ». Si la 26e conférence des Nations unies sur le climat (COP26) n’a pas réussi à constituer le tournant pour l’humanité qu’appelaient de leurs vœux la société civile et les scientifiques, elle a pourtant suscité un premier virage vers plus d’efforts dans la lutte contre le dérèglement climatique.
Cette grand-messe, qui a réuni autour de 30 000 personnes à Glasgow (Ecosse), s’est achevée samedi 13 novembre avec plus d’un jour de retard. D’autant plus attendue qu’elle avait été repoussée d’un an du fait de la crise sanitaire, elle a réussi à arracher des avancées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et pour s’attaquer aux énergies fossiles, principale cause du réchauffement. Elle est également parvenue à achever les règles d’application de l’accord de Paris, en suspens depuis six ans.
En revanche, la conférence, marquée par une grave défiance entre pays du Nord et du Sud, n’a pas suffisamment répondu aux besoins financiers des pays les plus vulnérables, en première ligne d’un changement climatique dont ils ne sont pas responsables, du fait d’un blocage des pays riches.
« Garder en vie » l’objectif de ne pas dépasser 1,5 °C
Lors d’une réunion plénière samedi, la plupart des pays, tout en jugeant les décisions finales « imparfaites » et en exprimant des « déceptions », ont estimé que ce « pacte climatique de Glasgow » permet de répondre au mandat de la COP : « garder en vie » l’objectif de ne pas dépasser 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle, la limite la plus ambitieuse fixée par l’accord de Paris sur le climat de 2015. Ces décisions contiennent « des pas concrets pour la suite et des étapes très claires pour nous mettre sur les rails conduisant aux objectifs de l’accord de Paris », a ainsi jugé Alok Sharma, le président de la COP26, soulignant la difficulté de trouver un consensus entre 196 pays.
« Nous sommes toujours à l’orée d’une catastrophe climatique », a averti, quant à lui, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, jugeant que la conférence a débouché sur « des pas en avant bienvenus », mais que « ce n’est pas assez ».
La société civile, de son côté, a reconnu des progrès, toutefois encore loin de répondre à l’urgence climatique. « C’est une COP de pays du Nord, qui reflète les priorités des pays riches et qui n’a pas démontré de réelle solidarité », regrette Aurore Mathieu, responsable des politiques internationales au Réseau Action Climat. Elle déplore son « manque d’inclusivité » alors que le sommet s’est révélé extrêmement difficile d’accès pour les représentants des pays du Sud, en raison de prix exorbitants et de problèmes liés aux vaccins et aux visas.
« Le résultat de la COP26 est faible et l’objectif de 1,5 °C est tout juste vivant, mais un signal a été envoyé : l’ère du charbon est terminée, et cela compte », a réagi la patronne de Greenpeace, Jennifer Morgan. « Le véritable test est maintenant de savoir si les pays traduisent leurs engagements en actions », estime de son côté Ani Dasgupta, le président du centre de réflexion américain World Resources Institute.
Coup de poker sur le charbon
Les pays vulnérables n’ont cessé, pendant les deux semaines de conférence, d’adresser des messages pressants et percutants, comme celui du ministre des affaires étrangères de Tuvalu, s’adressant à la COP les jambes dans l’eau pour alerter sur la montée des eaux qui menace l’archipel. Ou de Mia Mottley, la première ministre de la Barbade, qui a lancé lors du sommet rassemblant 120 dirigeants : « Nous ne voulons pas d’une condamnation à mort et nous sommes venus ici pour dire “redoublez d’efforts, redoublez d’efforts”, car nous voulons exister dans cent ans. »
Les délégués et ministres réunis dans l’enceinte du Scottish Event Campus ne l’ont qu’en partie écoutée. Dans le paquet de textes adoptés, ils ont reconnu qu’il fallait « accélérer l’action dans cette décennie critique » et que le compte n’y est pas. Si 150 pays ont soumis à l’ONU de nouveaux engagements climatiques avant ou pendant la COP26, comme les y engage l’accord de Paris, tous ne sont pas plus ambitieux que les précédents, datant de 2015. Sur la base de ces plans, la planète se dirige vers un réchauffement de 2,7 °C à la fin du siècle.
Le pacte adopté à Glasgow demande alors aux pays de revoir leurs engagements climatiques à la hausse dès la fin 2022, soit bien avant la date de 2025 prévue à l’origine par l’accord de Paris, et « autant que nécessaire pour s’aligner » avec le traité international. Une avancée qu’ont essayé de contrer, en vain, l’Arabie saoudite, la Chine et l’Inde. Cette révision doit toutefois être faite « en prenant en compte les différentes circonstances nationales », ouvrant la voie à des aménagements pour certains pays. Les Etats doivent également soumettre à l’ONU d’ici à l’an prochain des stratégies de long terme, qui sont le « seul endroit pour vérifier la qualité des promesses de neutralité carbone », rappelle Lola Vallejo, la directrice climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales.
Surtout, les textes mentionnent pour la première fois les énergies fossiles, responsables de 90 % des émissions de gaz à effet de serre. Les pays sont encouragés à « accélérer les efforts » vers la « diminution » de l’utilisation du charbon « sans système de capture et stockage du carbone » et la fin des subventions « inefficaces » aux énergies fossiles, dans un esprit de « transition juste ». Une formulation amoindrie à la dernière minute par l’Inde, la Chine ou encore l’Afrique du Sud qui, dans un coup de poker final, ont changé, au nom de leur « droit au développement », le terme « sortir » (du charbon) par « diminuer ». Le texte avait déjà été affaibli dans une précédente version sous l’influence del’Arabie saoudite, des Etats-Unis, de l’Australie et de la Russie. « Je suis terriblement désolé », s’est excusé Alok Sharma, les larmes aux yeux.
Pas d’avancée sur les « pertes et dommages »
Le pacte de Glasgow n’apporte en revanche pas de progrès sur un dossier au cœur des tensions des derniers jours : la question des « pertes et dommages », c’est-à-dire les dégâts irréversibles causés par le changement climatique (ouragans, inondations, sécheresses, etc.), auxquels il n’est plus possible de s’adapter. Les pays en développement sont ceux qui subissent le plus durement ces ravages alors qu’ils sont les moins responsables du changement climatique.
Le groupe de négociation « G77 et Chine », qui représente 134 pays en développement et 70 % de l’humanité, a demandé la création d’une « facilité de financement » pour leur permettre de faire face à ces pertes et dommages. Bien qu’ils aient rejoint une « coalition de la haute ambition » avec les petits Etats insulaires et les nations vulnérables, les Etats-Unis et l’Union européenne se sont opposés à cette idée. Les pays développés, historiquement responsables du changement climatique, craignent en effet que la reconnaissance des pertes et préjudices ne débouche sur des poursuites judiciaires et des demandes de compensation financière à leur égard.
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Ils ont seulement accepté de soutenir une assistance technique et d’organiser un « dialogue » de deux ans « pour discuter d’arrangements sur [un] financement ». « Les pays riches poussent vers un système qui aboutirait à un forum de bavardages incessants », a dénoncé Mohamed Adow, de l’ONG Power Shift Africa. Seules l’Ecosse, la Wallonie et l’Allemagne se sont engagées à mobiliser plus de 10 millions d’euros pour les pertes et dommages, un premier pas insuffisant.
Le groupe « G77 et Chine », ainsi que de nombreuses îles comme les Maldives ou Antigua-et-Barbuda, ont exprimé leur vive déception, acceptant le texte à contrecœur. « Il y a un manque d’appétit de la part des pays développés pour reconnaître leur responsabilité historique et leur dette envers les pays en développement », a regretté le représentant de la Bolivie. « Nous ne sommes qu’au début de ce que nous devons faire sur les pertes et dommages », a promis Frans Timmermans, le vice-président de la Commission européenne.
Les discussions n’ont également pas suffisamment abouti sur le dossier crucial des finances, base de la confiance entre Etats et moteur de l’action climatique. Les pays riches n’ont toujours pas tenu leur promesse, pourtant faite il y a douze ans, de mobiliser 100 milliards de dollars (87 milliards d’euros) par an à partir de 2020 pour aider les pays en développement à s’adapter au changement climatique et à réduire leurs émissions.
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Malgré de nouvelles annonces du Japon ou de l’Italie, les pays développés ne devraient atteindre cet objectif qu’en 2023. Le pacte de Glasgow, s’il presse ces derniers de mettre la main à la poche, ne répond pas à la question du manque à gagner d’ici là pour les pays les plus vulnérables.
Vers un doublement de l’aide à l’adaptation
Les textes prévoient en revanche que les pays développés doublent, d’ici à 2025 par rapport à 2019, l’aide spécifiquement consacrée à l’adaptation aux effets du changement climatique, une demande des pays en développement. Aujourd’hui, seulement 25 % des fonds vont à l’adaptation, contre 65 % à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, alors que les pays en développement contribuent peu à ces dernières. La majorité des fonds sont également des prêts et pas des dons, aggravant la crise de la dette dans ces pays.
Enfin, les textes achèvent les règles d’application de l’accord de Paris, six ans après son adoption. Les Etats ont notamment trouvé un accord sur l’épineux fonctionnement des marchés carbone internationaux. Ils sont parvenus à élaborer de nouvelles règles pour les échanges d’émissions de CO2 entre pays et à créer un nouveau marché international du carbone. La société civile s’inquiète toutefois de failles pouvant nuire à la lutte contre le dérèglement climatique.
Malgré la difficulté d’organiser une COP dans des conditions extraordinaires liées à la crise sanitaire, la présidence britannique « a été solide, elle n’a pas fait d’erreur », juge une source proche des négociations. « Alok Sharma a la confiance des gens. Il n’est pas un poids lourd politique mais il a été à l’écoute, ajoute la source, évoquant les 45 déplacements de préparation effectués à l’étranger par l’ancien secrétaire d’Etat britannique aux affaires et à l’énergie. Il y a juste eu une mise en scène exagérée des annonces. »
Un tourbillon d’annonces… à suivre
Car au-delà des textes de décision, et donc des négociations formelles, la COP a aussi donné lieu à un tourbillon d’annonces, menées au pas de charge par une présidence soucieuse de ne jamais faire retomber la pression. Jour après jour, les promesses se sont succédé, notamment sur quatre priorités : le charbon, les voitures, la finance et les arbres. Parmi les plus marquantes, deux alliances, comptant chacune une centaine d’Etats, ont décidé de mettre un terme à la déforestation d’ici à 2030, et de réduire les émissions mondiales de méthane, un puissant gaz à effet de serre, de 30 % entre 2020 et 2030.
Surtout, jamais une conférence climat ne s’était attaquée aussi frontalement aux énergies fossiles. D’abord, le charbon, une vingtaine de nouveaux pays promettant d’en sortir dans les années 2030 et 2040. Mais aussi le pétrole et le gaz, une étape encore rarement franchie ; une trentaine d’Etats ont annoncé mettre un terme à leurs financements publics dans les projets de combustibles fossiles à l’international fin 2022, s’ils ne sont pas adossés à de la capture du carbone. Et douze pays et nations n’octroieront plus de nouvelles licences de production et d’exploration de pétrole et de gaz, avant de fixer la fin de leur exploitation.
« Beaucoup de ces coalitions sectorielles sont intéressantes et nécessaires, mais elles sont toutes volontaires et elles sont parfois un peu gonflées », prévient toutefois Laurence Tubiana, la directrice de la Fondation européenne pour le climat, dénonçant, comme nombre d’observateurs, « beaucoup de “greenwashing” ».
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Le chemin n’est pas fini, ont promis tous les représentants des pays, invoquant régulièrement leurs enfants et petits-enfants, auxquels ils doivent « rendre des comptes ». Les COP27 et COP28, qui seront respectivement organisées en Egypte et aux Emirats arabes unis en 2022 et 2023, auront encore du travail pour mettre fin aux « trente années de bla-bla » sur le climat des dirigeants, dénoncées par l’égérie de la jeunesse engagée pour le climat, Greta Thunberg.
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Audrey Garric (Glasgow, envoyée spéciale)
COP26 : le fiasco de Glasgow
14 NOVEMBRE 2021 PAR MICKAËL CORREIA
Les deux semaines de négociations dans le cadre la COP26 ont accouché d’un accord en deçà de l’urgence climatique. Les États riches, principaux émetteurs de gaz à effet de serre, ont refusé de soutenir financièrement les pays du Sud, premières victimes du dérèglement climatique.
Glasgow (Ecosse). – Tout ça pour ça. Tel est le sentiment amer qui affleure à la lecture du « Pacte climatique de Glasgow ». C’est ainsi qu’a été baptisé l’accord final après quinze jours intenses de tractations internationales qui a réunit près de 200 pays dans le cadre de la 26e Conférence internationale sur le climat – ou Conférence des parties (COP).
Cette COP26 avait pour enjeu de décider de la feuille de route afin de mettre en œuvre l’accord de Paris de 2015 avec, pour horizon, limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C. Tout échec serait synonyme d’un « aller simple vers le désastre » avait prévenu à la veille des négociations António Guterres, secrétaire général de l’ONU.
Le président de la Grande-Bretagne pour la COP26, Alok Sharma, ému aux larmes alors qu’il prononce ses remarques finales lors de la COP26 à Glasgow, le 13 novembre 2021. © Paul ELLIS / AFP
Martelé tel un mantra par les dirigeants nationaux, l’objectif de « garder en vie les1,5 °C » a dès les premiers jours de la COP été érodé par une avalanche d’accords sectoriels bilatéraux. Le 2 novembre, 105 pays ont collectivement signé un Pacte mondial sur le méthane, une initiative portée par les États-Unis pour lutter contre ce puissant gaz à effet de serre, deuxième plus grand contributeur du changement climatique. Cet accord engage ses signataires à diminuer les émissions mondiales de méthane de 30 % par rapport aux niveaux de 2020 d’ici la fin de la décennie. Mais l’ambition est en deçà de la réduction de 45 % qui, selon les Nations unies, est nécessaire pour limiter le réchauffement à 1,5 °C.
Idem pour le charbon, dont la combustion est la première cause des dérèglements climatiques. Le 4 novembre, plus de quarante pays ont accepté, d’ici les décennies 2030 et 2040, de mettre fin au minerai noir. Cependant, les principales économies encore dépendantes du charbon telles les États-Unis, la Russie, la Chine ou l’Inde, sont absentes de cette coalition.
Le principal outil issu de l’accord de Paris pour tenir le cap des 1,5°C réside toutefois dans les « contributions déterminées au niveau national » (CDN). Depuis 2015, ces engagements climatiques volontaires nationaux doivent être revus à la hausse tous les cinq ans dans l’optique d’atteindre zéro émission nette de carbone d’ici la moitié du siècle.
La COP26 marquait la date limite à laquelle les pays devaient déposer leur nouvelle CDN. Mais le compte n’y est pas. Selon les dernières estimations, les nouveaux plans climat émis par les États nous mèneraient, s’ils étaient respectés, vers un réchauffement de2,4°C d’ici à 2100, voire 2,7°C.
Petite victoire : malgré les freins durant les tractations de la Chine, l’Inde et l’Arabie saoudite, l’accord final de Glasgow notifie aux États de rehausser leurs engagements climatiques dès la fin 2022 – et non en 2025 comme le prévoyait l’accord de Paris. Après le rituel coup de marteau actant la fin des négociations, Alok Sharma, président britannique de la COP26 adéclaré hier soir : « Nous avons maintenu en vie le seuil de 1,5 degré. Mais son pouls est faible. »
Business as usual
La première version du Pacte climatique de Glasgow appelait, fait inédit, à « accélérer la sortie du charbon et des financements aux énergies fossiles ». C’est que le charbon, le pétrole et le gaz sont à l’origine de près de 90 % des émissions mondiales de CO2. Pour limiter le réchauffement à 1,5°C, les scientifiques préconisent une baisse de la production mondiale de 7 % par an pour le charbon jusqu’en 2050 et de 3 % pour le pétrole et le gaz.
Cette mention dans l’accord final a toutefois été rapidement édulcorée. Une deuxième mouture du texte invitait à limiter les financements « inefficaces » aux énergies fossiles et à accélérer l’abandon de la production de charbon qui ne fait pas appel à un système de capture du carbone. Et hier soir, l’Inde et la Chine ont obtenu sur le fil de modifier le terme « sortir » du charbon par « diminuer ».
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Si les principaux pays producteurs de pétrole, de gaz et de charbon, tels les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Australie et la Russie, ont affaibli la portée du texte sur cette question, les groupes industriels ont également pu compter sur la présence de 503 lobbyistes accrédités à la COP26 pour maintenir le business as usual fossile. À Glasgow, le nombre de représentants de TotalEnergies, Gazprom ou Shell était plus important que le total des délégations des huit pays les plus touchés par le changement climatique.
« Pour la première fois, les énergies fossiles sont pointées du doigt dans un texte de COP. Ce qui ressemble à un pas en avant à l’échelle des négociateurs, reste une lapalissade tragi-comique à l’échelle du monde réel. Aucun calendrier de sortie des hydrocarbures, pourtant principales responsables du réchauffement climatique, n’est en effet évoqué, a commenté Clément Sénéchal de Greenpeace France. Les dirigeants des pays riches préfèrent hypothéquer l’avenir des jeunes générations et la survie des pays vulnérables plutôt que remettre en cause les intérêts criminels de leurs industries fossiles. »
Le cynisme du marché carbone
Sur la table des négociations depuis six ans, les États sont enfin parvenus à Glasgow à un consensus autour de l’article 6 de l’accord de Paris. Ce dernier visait à mettre en place un marché international du carbone, c’est-à-dire des mécanismes d’échange de droits d’émissions de gaz à effet de serre entre des pays ou des entreprises qui en émettent trop, et des pays ou des firmes qui en émettent moins.
Cette marchandisation du CO2 manquait de régulation et l’accord définitif de la COP26 a acté la fin de certaines lacunes telles le « double comptage » – le fait que les projets qui donnent lieu à l’émission de crédits carbone soient comptabilisés à la fois dans le pays qui les vend et dans celui qui les achète.
« Avec l’adoption de cet article 6, les États entérinent la remise en cause de l’intégrité de l’Accord de Paris en faisant des marchés et de la compensation carbone un levier de leur action, a précisé Myrto Tilianaki de CCFD – Terre Solidaire. La compensation carbone détourne de l’effort prioritaire de réduction d’émissions et met en péril l’objectif de 1,5°C. Ce n’est pas un hasard si les principaux pollueurs ont multiplié les annonces de neutralité carbone et fait la promotion des marchés carbone pendant la COP26 : cela permet de continuer leur “business as usual” prédateur pour le climat, la biodiversité et les droits humains. »
Une des principales dérives de ce marché carbone est que des entreprises climaticides ou des États riches en abusent en finançant des projets de compensation de leurs émissions via notamment des actions de reforestation en Afrique ou en Amérique latine. En août dernier, l’ONG Oxfam a estimé que si l’on comptabilisait tous les engagements de neutralité carbone des États et des firmes, la totalité des terres arables de la planète serait occupée par des projets de compensation carbone.
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« Voilà la porte ouverte à toutes sortes de marchés volontaires et autres mécanismes de compensation carbone qui vont permettre aux entreprises multinationales les plus nocives, de la production d’hydrocarbures au secteur aérien en passant par les industries lourdes, de ne surtout pas transformer en profondeur leurs systèmes productifs », a soulignél’économiste Maxime Combes.
« Les marchés carbone ne servent qu’à une seule chose : permettre aux États et aux entreprises de payer pour pouvoir continuer à polluer », avait déjà dénoncé auprès de Mediapart, Telma Taurepang, déléguée de l’APIB, la coordination du mouvement indigène brésilien.
Une solidarité climatique sabotée
La COP26 restera dans l’histoire de la lutte contre le changement climatique comme le rendez-vous manqué de la justice climatique.
Les États les plus pauvres et les ONG ont proposé à Glasgow un mécanisme de financement pour les pertes et dommages irréversibles causées par les événements climatiques extrêmes et liés au réchauffement – comme les ouragans, les mégafeux ou les inondations.
Pour les pays du Sud, le coût des destructions liées au chaos climatique est actuellement estimé à 500 milliards d’euros par an d’ici 2030. « Les pertes et dommages, c’est un déni de la réalité de la crise climatique, un déni que 20 % ou 30 % de l’humanité vivent déjà en “zone rouge”, un déni qu’il y a une ligne de front du changement climatique », avait tancé le 8 novembre 2021 à la COP26 la première ministre de la Barbade Mia Mottley.
Proposeriez-vous à quelqu’un qui est en danger de mort de venir l’aider, mais seulement d’ici deux ans ?
Fanny Petitbon, CARE France
Mais le dispositif de solidarité financière demandé par les États les plus vulnérables aux dérèglements climatiques a été torpillé lors des négociations par États-Unis et de l’Union européenne. C’est qu’à peine une vingtaine de pays riches – dont la France, qui a été particulièrement active sur ce dossier – sont responsables de la moitié de toutes les émissions historiques de CO2, et ces États redoutent des actions judiciaires de la part des pays du Sud, avec in fine d’importantes compensations financières à verser.
Seules l’Écosse, la Wallonie et l’Allemagne ont brisé le tabou en annonçant une modeste enveloppe de plus de 10 millions d’euros pour les pertes et dommages causé par la crise climatique dans le Sud.
« Cette COP reflète le cynisme des pays riches qui prononcent des discours plein d’empathie face aux caméras, mais changent de ton dès les portes des salles de négociation closes, a lancé Fanny Petitbon de CARE France. Au pied du mur, les pays vulnérables ont dû se contenter d’un lot de consolation avec l’organisation d’un dialogue de deux ans pour discuter des arrangements de financements pour éviter, limiter et répondre aux pertes et dommages sans garantie qu’il aboutira à des engagements concrets. Proposeriez-vous à quelqu’un qui est en danger de mort de venir l’aider, mais seulement d’ici deux ans ? »
« Les pays riches ne veulent pas payer pour les dommages qu’ils ont causés, a lancéMohamed Adow, directeur du groupe de réflexion climatique basé au Kenya Power Shift Africa. Mais pour être honnête, les pertes et les dommages sont désormais à l’ordre du jour politique comme jamais auparavant. »
Promesse sans cesse réitérée
Les pays riches ont par ailleurs échoué à tenir leur promesse de mobiliser, à partir de 2020, 100 milliards de dollars par an d’aide climatique à destination des pays du Sud. Ils assurent désormais qu’ils y arriveront à partir de 2023, alors que cet engagement a été acté il y a douze ans à la COP15 à Copenhague.
Ce fonds vert a pour but de soutenir les nations les plus pauvres à réaliser leur transition écologique. Mais il manquait en 2019 encore au moins 20 milliards de dollars au pot, selon les dernières estimations de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).
En revanche, le Pacte climatique de Glasgow prévoit un doublement, d’ici à 2025 par rapport à 2019, de l’aide spécifiquement consacrée à l’adaptation aux effets du réchauffement planétaire.
Le dernier jour des négociations, le 12 novembre, un représentant du Kenya avait prononcé un poignant discours sur les ravages des dérèglements climatiques dans son pays : « Nous saignons quand il pleut, nous pleurons quand il ne pleut pas […]1,5°C n’est pas une statistique : c’est une question de vie ou de mort. »
L’Afrique se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale et les gouvernements africains consacrent déjà actuellement jusqu’à 10 % de leur PIB au financement de programmes d’adaptation au changement climatique. En 2017, l’écart estimé entre les sommes que l’Afrique a dépensées pour l’adaptation et ce qu’elle devait dépenser était d’environ 80 %.
The #COP26is over. Here’s a brief summary: Blah, blah, blah.
But the real work continues outside these halls. And we will never give up, ever. https://t.co/EOne9OogiR— Greta Thunberg (@GretaThunberg) November 13, 2021
« L’engagement de doubler les financements pour l’adaptation est bien en deçà de ce que les pays en développement réclamaient et dont ils ont besoin, mais s’il est atteint, cela augmentera le soutien aux pays en développement de plusieurs milliards », a jugé Armelle Le Comte, porte-parole d’Oxfam France.
« Cette COP n’a pas réussi à fournir une aide immédiate aux personnes qui souffrent actuellement. Je salue tout de même le doublement du financement de l’adaptation. Mais les pertes et dommages doivent vraiment être en tête de l’agenda de la COP27 », a résumé Laurence Tubiana, une des architecte de l’accord de Paris de 2015 et directrice exécutive de la Fondation européenne pour le climat.
Réinventer la diplomatie climatique
Depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992, les émissions mondiales de gaz à effet de serre ont explosé de 64 % et la courbe de concentration de CO2 dans notre atmosphère continue inexorablement de grimper. Après trente ans de COP, Glasgow a une fois de plus démontré les impasses de ce genre de grand-messe.
Les discours des États comme des multinationales autour de la neutralité carbone pour 2050 – voire 2060 pour la Chine et 2070 pour l’Inde –, basée sur des technologies aussi douteuses que coûteuses et d’hypothétiques compensations carbone, se sont multipliées à défaut de politiques climatiques à court-terme. « Le greenwashing est le nouveau climato-scepticisme, nous l’avons vu trop souvent à Glasgow », a alerté hier, suite à la finalisation de l’accord, Laurence Tubiana.
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Quant à la fin planifiée de la production et de la consommation d’énergies fossiles, sources originelles du chaos climatique, elle demeure l’impensé mortifère des COP. Un peu comme si, dans une maison où la baignoire débordait, ses habitants palabraient déclaration de sinistre et colmatage des fuites alors que les robinets d’eau étaient encore ouverts.
« Nous frappons toujours à la porte de la catastrophe climatique », a prévenu, en guise de conclusion de cette COP, le secrétaire général de l’ONU António Guterres.
Cette COP26 aura ainsi révélé la nécessité d’inventer de nouvelles formes de diplomatie climatique, à la fois plus horizontales, inclusives et plus participatives. Des dizaines de milliers de jeunes ont battu le pavé à Glasgow pour dénoncer le « bla-bla » des dirigeants mais se sont sont vus écartés des négociations climatiques qui impactent directement leur avenir.
Quant aux délégués des pays du Sud, leur sous-représentation aura rendu inaudible l’indispensable nécessité de justice raciale face à la crise climatique. Comme l’assure la déléguée autochtone brésilienne Telma Taurepang : « Il est plus que temps d’écouter d’autres voix que celles du capitalisme. »
Dans la nuit du 13 novembre, alors qu’au sein du Scottish Event Campus, les représentants des pays s’autocongratulaient devant un parterre de journalistes de leur accord international sur le climat, des activistes ont scellé les portillons de l’entrée ultra-sécurisée du site de négociation. Sur les rubalises apposées, on pouvait lire : « Scène de crime climatique »
COP 26 : peu de nouvelles contributions officielles enregistrées à Glasgow
À l’exception notable de la Chine, qui l’a fait à la veille de l’ouverture, peu d’États ont relevé leurs objectifs climatiques au cours de la COP 26. L’Inde a bien annoncé viser la neutralité carbone en 2070, sans toutefois l’enregistrer officiellement
.Gouvernance | 12 novembre 2021 | Philippe Collet | Actu-Environnement.com

À quelques heures de la clôture de la conférence de Glasgow (Écosse) sur les changements climatiques (COP 26), rares sont les pays qui ont annoncé de nouveaux engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES).
La Chine vise la neutralité carbone et ajuste ses précédents objectifs
Le principal nouvel engagement, depuis le dernier bilan dressé fin octobre par la Convention-cadre des Nations unies pour les changements climatiques (Ccnucc), est celui formulé par la Chine à l’ouverture. Avec sa nouvelle contribution déterminée au niveau national (NDC, pour « Nationally Determined Contribution »), le premier émetteur mondial formalise les annonces faites par Xi Jinping à l’occasion des deux dernières assemblées générales des Nations unies, en septembre 2020 et 2021, et réitérées à diverses occasions (en particulier en décembre 2020, au Climate Ambition Summit, et en avril 2021, lors du Leaders Summit on Climate).
Ces annonces tiennent en deux objectifs. La Chine, qui est responsable d’environ un quart des émissions mondiales de GES, veut atteindre d’abord un pic d’émissions avant 2030 et la neutralité carbone avant 2060. Auparavant, la contribution chinoise de septembre 2016 visait un pic d’émission « vers 2030 » et n’évoquait pas la neutralité carbone. Pour le reste, la première NDC déposée par l’Empire du milieu prévoyait de réduire de 60 à 65 % entre 2005 et 2030 l’intensité carbone de l’économie chinoise et de porter à 20 % la part des énergies décarbonées en 2030. La Chine vise dorénavant une réduction de l’intensité carbone de son économie de « plus de 65 % » et une part d’énergies décarbonnées « d’environ 25 % ».
L’Inde s’exprime, mais ne s’engage pas officiellement
L’Inde, l’autre géant asiatique, a annoncé viser la neutralité carbone d’ici à 2070. Narendra Modi, le Premier ministre indien, a par ailleurs indiqué que le pays visait 500 gigawatts (GW) de capacités énergétiques non fossiles d’ici à 2030, ainsi qu’une réduction de l’intensité carbone du pays de 45 % à la même échéance. Mais, pour l’instant, le troisième pays le plus émetteur de GES n’a pas officialisé cette annonce en déposant une nouvelle NDC.
L’Australie est l’autre gros pays émetteur à avoir révisé son NDC. La principale nouveauté est l’inscription de la neutralité carbone à l’horizon 2050 comme objectif officiel à long terme. S’agissant de sa cible à court terme, elle reste inchangée : une réduction de 26 à 28 % de ses émissions de GES entre 2005 et 2021. À noter toutefois que l’Australie estime être en bonne voie pour atteindre une réduction de 30 à 35 % en 2030. Comme son voisin, la Nouvelle-Zélande a soumis un nouvel objectif : elle s’engage à « réduire, d’ici 2030, ses émissions nettes de gaz à effet de serre à 50 % en deçà des niveaux bruts de 2005 ». Quant au Brésil, il a avancé à 2050, contre 2060 auparavant, son « objectif indicatif » de neutralité carbone.
Pour le reste, les nouvelles NDC ont été déposées par des pays dont la contribution au dérèglement climatique est mineure. L’Ouzbékistan relève son objectif de réduction de l’intensité carbone de son économie à 35 % entre 2010 et 2030 (contre 10 % précédemment). L’Argentine prévoit dorénavant de réduire ses émissions de 21 % entre 2007 et 2030 (contre 19 % précédemment). Enfin, le Venezuela a présenté un point d’étape des mesures mises en œuvre, sans modifier son objectif.
Philippe Collet, journaliste
Rédacteur spécialisé
Climat : « Les pays riches ont délibérément tourné le dos aux pays vulnérables »
COP26
16 novembre 2021 par Nolwenn WeilerLIRE PLUS TARDENREGISTRERS’ABONNER AU RSSFACEBOOKTWITTERMAIL
La COP26 vient de s’achever à Glasgow. Pour la première fois, la diminution des énergies fossiles a été évoquée, mais sans calendrier précis. L’analyse d’Armelle Le Comte, chargée de plaidoyer Climat à Oxfam, de retour de la COP.

- Temps de lecture :12 minutes
Basta! : Pour la première fois dans l’histoire des COP, une sortie des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) et la fin de leurs financements publics sont mentionnées. Cela dit, aucun calendrier précis n’est évoqué. Peut-on donc parler de progrès, voire d’espoir de ce côté ?
Armelle Le Comte : C’est la première fois que dans un accord issu d’une COP, on mentionne nommément les énergies fossiles et le charbon. Cela représente donc une avancée certaine. Mais on reste malheureusement loin du compte et de ce qu’il faudrait faire pour espérer contenir le réchauffement climatique en deçà de 1,5°C d’ici la fin du siècle.

Concernant le charbon, le texte final dit qu’il faut réduire les quantités de charbon consommées mais sans donner de calendrier. En France, Emmanuel Macron s’était engagé à fermer les quatre centrales à charbon d’ici la fin de son mandat. On sait que ce ne sera pas le cas. Donc, même si les pays riches, responsables de la crise climatique actuelle reconnaissent qu’il y a un problème, personne n’est exemplaire dans ce dossier.
Au fil des négociations et des tractations de dernière minute, le texte a été amoindri. Chaque année 6000 milliards de dollars sont dépensés pour les énergies fossiles. Cela fait 11 millions de dollars par minute ! Le Réseau action climat (RAC) a sorti une étude qui montre qu’en 2022 la France va débourser 25 milliards d’euros en subventions néfastes pour le climat et l’environnement. Parmi ces subventions, il y a les garanties export qui transitent via la BPI (Banque publique d’investissement) pour soutenir des investissements d’entreprises françaises à l’étranger.
La France a pourtant rejoint, in extremis, le groupe lancé par le Royaume-Uni visant à arrêter d’ici fin 2022 le financement des projets fossile à l’étranger. Comment est-ce compatible avec les chiffres annoncés par le Réseau action climat ?
« Chaque année 6000 milliards de dollars sont dépensés pour les énergies fossiles. Cela fait 11 millions de dollars par minute ! »
Comme toujours, le diable se cache dans les détails. La France s’est certes engagée pour la fin de ces financements mais en précisant qu’elle ne mettrait un terme qu’aux seuls projets qui n’ont pas prévu de captage de CO2 (des techniques peu développées et très coûteuses censées stocker dans le sol les émissions de CO2 générées par exemple par une raffinerie pétrolière, ndlr). Cela réduit considérablement les ambitions de la France. Celle-ci pourrait décider par exemple de soutenir le projet d’extraction pétrolière de Total en Arctique.Je lis, j’aime, je soutiensBasta est en accès libre. Je fais un don maintenant !
Autre problème non résolu : les financements de projets climaticides portés par les banques…
Tout à fait. On sait que les banques françaises sont les entreprises qui ont la plus grosse empreinte carbone à travers leurs financements de projets industriels, plus encore que Total. Le gouvernement refuse de réguler ces acteurs financiers. On a manqué une occasion de le faire lors de la loi « Climat et résilience » votée cet été à l’Assemblée. Nous avions souhaité ouvrir une discussion sur le sujet mais le gouvernement nous a opposé une fin de non recevoir.
Revenons aux diverses promesses. Une centaine de pays ont promis de réduire leurs émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre. C’est notamment le cas de la Chine et des États-Unis qui ont signé un accord bilatérale. Qu’en sera-t-il concrètement ?
« Encore une fois, on parle d’engagements volontaires, non contraignants, avec des calendriers flous. Il n’y a aucune transparence et aucune échéance »
Comme les annonces sur les énergies fossiles, celle-ci est intéressante, d’autant que le méthane reste moins longtemps dans l’atmosphère que le CO2. Une réduction de ces émissions peut donc avoir des effets concrets assez rapidement. Malheureusement, encore une fois, on parle là d’engagements volontaires, non contraignants, avec des calendriers flous. Il n’y a aucune transparence et aucune échéance, ce qui complique le travail de veille et de pression de la société civile ; et permet de douter des effets concrets de ces engagements. De plus, aucun des pays engagés sur cette réduction des émissions de méthane ne remet en cause l’agriculture industrielle alors qu’elle est l’une des principales émettrices de méthane.
La France s’est aussi illustrée par un puissant lobbying en faveur du nucléaire. Qu’a-t-elle réussi à négocier ?
On a su au tout début de la conférence que la France manœuvrait, au sein de l’Union européenne (UE), pour que le nucléaire et le gaz soient inclus dans la « taxonomie verte » : pour que cette source d’énergie soit admise comme « verte » de façon à pouvoir bénéficier des financements qui vont avec. Pour ce faire, elle compte sur le soutien des pays d’Europe de l’Est qui veulent aussi inclure le gaz fossile dans la « taxonomie verte ». Pour sauver son industrie nucléaire, la France est donc prête à sacrifier le climat. On sait également que plusieurs pays, dont l’Allemagne, font pression pour que le nucléaire ne fasse pas partie de la « taxonomie verte ». Rien n’est donc encore joué sur ce plan.TOUT BASTA DANS VOTRE BOÎTE EMAIL AVEC LA NEWSLETTER :
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En 2009, les pays riches s’étaient engagé à verser 100 milliards par an aux pays les plus impactés par le réchauffement climatique. Cet engagement n’a pas été tenu, il a même de nouveau été repoussé. Qu’en pensez-vous ?
C’est l’immense déception de cette COP, qui fait l’impasse sur la solidarité avec les pays les plus vulnérables et les plus impactés par le réchauffement climatique. Nous arrivions à Glasgow avec la promesse non tenue de l’Accord de Paris (conclu en 2015) de verser 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 aux pays les plus impactés par le réchauffement afin de les aider à s’y adapter. On espérait obtenir des engagements concrets sur la meilleure façon de combler ce manque à gagner. L’accord final signé à Glasgow, le « pacte de Glasgow », se borne à noter, avec un profond regret, que ces promesses ne seront pas tenues.Repère :Des accords sur la déforestation, le méthane, les financements aux fossilesLire l’encadré
C’est encore pire du côté des pertes et dommages – inondations, incendies, récoltes agricoles perdues, etc. – qui devraient être indemnisés par les pays industriels, premiers responsables du réchauffement climatique. Pour la première fois, le sujet a été mis en avant par les pays les plus impactés, ceux du Pacifique notamment. La seule chose qu’ils ont obtenue, c’est un dialogue de deux ans pour discuter des arrangements de financements.
« La mobilisation de la société civile va être cruciale pour demander des comptes. En France, Il va falloir poser la question aux candidats et candidates à l’élection présidentielle »
Les pays riches (États-Unis, Europe, Japon ou Australie par exemple) ont délibérément tourné le dos aux pays vulnérables. C’est d’autant plus aberrant que pour la première fois l’ensemble des pays en voie de développement (le G 77) représentant plus de 6 milliards de personnes, avaient réussi à se mette d’accord sur une proposition de mécanisme de financement. Ils ont été abandonnés en rase campagne.
Le principal moyen retenu pour diminuer l’empreinte carbone des États et entreprises, ce sont les marchés carbone ?
Oui. Ce point était en suspens suite à l’Accord de Paris, qui l’avait entériné sans définir de feuille de route. Ce mécanisme financier permet d’attribuer des plafonds annuels d’émissions de CO2, et de délivrer des quotas. Ceux qui dépassent leur quota peuvent en racheter à ceux qui ne l’ont pas atteint. Cela peut réellement inciter à payer des permis de polluer plutôt que de réduire ses émissions. Le marché carbone peut aussi fonctionner avec des compensations – des plantations d’arbres par exemple. Là encore, on risque d’avoir des industriels qui préfèrent planter plutôt que de transformer leurs outils productif, c’est déjà le cas d’ailleurs. Rien n’a été acté pour empêcher ces dérives. Les risques que font peser les politiques de compensations sur les peuples autochtones (qui habitant des zones pouvant servir à réaliser des plantations « compensatoires », ndlr) n’ont pas non plus été pris en compte. Le résultat final est très décevant.
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Ce sont toujours les États, ou les ensemble d’États si on prend l’Europe par exemple, qui restent décisionnaires sur les politiques climatiques à mettre en œuvre. C’est pourquoi la pression des sociétés civiles au sein de chaque pays est si importante. L’un des objectif de cette COP26 était de maintenir vivant l’objectif de 1,5°C maximum d’augmentation de la température planétaire d’ici la fin du siècle. Avec l’accord qui a été signé, cet objectif est en suspens. Le texte demande aux États de revoir dès 2022 leurs objectifs de réduction d’émissions. Mais sans aucune contrainte. Il va falloir que la pression des sociétés civiles soit très forte pour que les gouvernements mènent des politiques concrètes pour atteindre cet objectif. La mobilisation de la société civile va être cruciale pour demander des comptes aux gouvernements. En France, Il va falloir poser la question aux candidats et candidates à l’élection présidentielle.
Propos recueillis par Nolwenn Weiler
Photo : Pendant la COP26 à Glasgow / CC francis mckee
COP 26 : une dizaine d’États proposent de mettre un terme à l’exploitation pétrolière et gazière
Gouvernance | 12 novembre 2021 | Philippe Collet | Actu-Environnement.com

Le 11 novembre, une dizaine d’États, dont la France, ont lancé l’alliance « Beyond Oil and Gas » (à s’avoir, au-delà du pétrole et du gaz, Boga) dont la finalité est de « faciliter l’élimination progressive de la production de pétrole et de gaz ». Pour l’instant, les signataires ne s’engagent pas sur une date de sortie commune du pétrole et du gaz, mais proposent plutôt de « porter la question de l’élimination progressive de la production de pétrole et de gaz dans les dialogues internationaux sur le climat, [de] mobiliser l’action et les engagements, et [de] mettre en commun les expériences internationales sur le sujet ».
« Cet engagement sera suivi d’actions concrètes », assure le ministère de la Transition écologique. Maxime Combes, membre d’Attac, estime que cette alliance « pourrait ouvrir une brèche dans les négociations sur le changement climatique [en faisant] entrer par la fenêtre un sujet, la sortie des énergies fossiles, qui, en presque 30 ans de négociations, n’a jamais pu être mis à l’ordre du jour ».
Trois niveaux d’engagements
Cette initiative, lancée et présidée par le Costa Rica et le Danemark, regroupe la France, le Groenland, l’Irlande, le Pays de Galles, le Québec et la Suède. Ces États devront arrêter l’octroi de nouvelles concessions d’exploitation de pétrole et de gaz et mettre fin à cette production sur leur territoire à une date « alignée sur l’accord de Paris ».
La Californie, la Nouvelle Zélande et le Portugal se joignent à l’alliance en tant que « membres associés ». À ce titre, ils vont prendre des « mesures concrètes importantes qui contribuent à la réduction de la production de pétrole et de gaz ». Ils s’engagent notamment à réformer les dispositifs de subventions ou à mettre fin au soutien financier public international à l’exploration et à la production de pétrole et de gaz à l’étranger.
Quant à l’Italie, elle est « amie » de l’alliance, c’est-à-dire qu’elle « soutient une transition mondiale socialement juste et équitable pour aligner la production de pétrole et de gaz sur les objectifs de l’Accord de Paris ».
Philippe Collet, journaliste
Rédacteur spécialisé
À la COP26, la France fait le lobbying de l’industrie nucléaire
9 NOVEMBRE 2021 PAR MICKAËL CORREIA
Dans les couloirs de la COP26 comme dans les manifestations pour le climat, la France est la grande promotrice de l’énergie atomique à Glasgow. Pour défendre son industrie nucléaire, l’État français a été jusqu’à refuser de signer un accord sur l’arrêt du financement des énergies fossiles à l’étranger.
Glasgow (Écosse).– Le jeudi 4 novembre dernier, une certaine effervescence animait le pavillon de la France à la COP26. Comme chaque jour depuis le début des négociations internationales, la délégation française à Glasgow y organisait une série de conférences. Mais en cette fin de matinée, une foule inhabituelle de journalistes et de délégués s’est pressée d’accueillir Jean-Yves Le Drian.
Sur une modeste estrade, le ministre français chargé des affaires étrangères a été rejoint par deux invités de prestige : Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et Rafael Mariano Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
L’intitulé de la conférence ? : « L’apport des innovations dans le nucléaire pour renforcer les complémentarités avec les énergies renouvelables et atteindre les objectifs de l’accord de Paris ». Elle a été organisée par la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), une association du lobby atomique dirigée par de hauts cadres d’EDF, du Commissariat à l’énergie atomique et de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.
Conférence du 4 novembre 2021 sur le nucléaire organisée par la SFEN au pavillon de la France à la COP26 à Glasgow. © Ministère de la transition écologique
Premier à avoir la parole, Jean-Yves Le Drian a d’emblée déclaré : « L’énergie nucléaire est une énergie bas carbone, flexible et non intermittente. C’est pourquoi la France défend le fait que le nucléaire soit inclus dans la taxonomie européenne. »
Bruxelles est en effet en pleine élaboration d’une taxonomie verte. Il s’agit pour l’Union européenne de créer un système de classification environnementale des activités industrielles afin de réorienter les capitaux privés vers des projets compatibles avec ses engagements climatiques. D’ici décembre, elle doit trancher pour labelliser, ou non, le nucléaire comme « énergie verte ».
Rafael Mariano Grossi a enchaîné : « La science est claire. Le nucléaire est une partie de la solution face au changement climatique. » Puis Fatih Birol a lancé : « La capacité degénération d’électricité nucléaire doit doubler par rapport à aujourd’hui pour que le monde atteigne ses objectifs climatiques. »
Le patron de l’AIE a alors souligné que trois tâches incombaient à l’industrie nucléaire : prolonger la durée de vie des réacteurs, multiplier par cinq le rythme des nouvelles constructions, et innover, notamment grâce aux SMR – « small modular reactors », des petits réacteurs modulaires qui ne sont encore qu’à l’état de projet ou de designconceptuel dans le monde.
Une courte vidéo a ensuite été diffusée et la ministre déléguée chargée de l’industrie, Agnès Pannier-Runacher, a assuré : « L’urgence climatique ne laisse pas de place à l’idéologie. Il faudra un mix bas carbone incluant le nucléaire. » Avant de plaider, comme Jean-Yves Le Drian, pour que le nucléaire soit considéré comme une industrie verte par Bruxelles.
Huit représentants d’EDF sont parvenus à infiltrer la COP26 pour venir faire le lobbying de l’atome.
Enfin, Laurent Michel, directeur général de l’énergie et du climat au ministère chargé de l’écologie, a insisté sur le fait que le nucléaire était une chance pour produire de l’énergie décarbonée, citant le dernier rapport de RTE, le gestionnaire du réseau public de transport d’électricité.
Datée du 25 octobre dernier, cette étude, qui souligne la nécessité de produire plus d’électricité en substitution des énergies fossiles, a été sujette à controverse. Cette dernière présentait des scénarios très favorables à la construction de nouvelles centrales nucléaires pour que la France atteigne la neutralité carbone d’ici à 2050.
Pour conclure, Paul Spence, le directeur stratégie de la branche britannique d’EDF, a vanté : « Le nucléaire est un atout aux côtés des énergies renouvelables dépendantes de la météo. » C’est que pas moins de huit représentants d’EDF sont parvenus à se faire accréditer par la COP26 et sont venus spécialement à Glasgow pour faire le lobbying de l’atome.
Dans la COP comme dans la rue
À la fin de la conférence, une poignée de personnes portant des t-shirts bleus « L’énergie nucléaire sauve des vies » s’est jetée avec ferveur sur Fatih Birol pour se faire photographier en sa compagnie.
Ces fans du patron de l’AIE étaient des membres de Voix du nucléaire, une ONG française pro-nucléaire créée en 2018. Depuis l’ouverture de la COP26, ses militants sont omniprésents dans les allées du site de négociation.
Bénévoles de l’association Voix du nucléaire à la COP26 de Glasgow, novembre 2021. © Voix du Nucléaire
La présidente et fondatrice de Voix du nucléaire, Myrto Tripathi, et son vice-président Claude Jaouen, sont tous deux d’anciens hauts cadres d’Areva. Quant à ses bénévoles, ils assurent être « partout où une opposition idéologique au nucléaire existe et empêche les populations et la planète d’en bénéficier ».
L’association milite pour « la reconnaissance de l’énergie nucléaire comme essentielle à la transition énergétique bas carbone », et demande « un développement harmonieux de la filière nucléaire sur le territoire et à l’export ».
Depuis octobre 2021, Voix du nucléaire a lancé une campagne pour faire pression sur le Parlement européen afin d’inclure le nucléaire dans sa taxonomie verte. En ce sens, le 9 octobre, l’association avait même investi la place de la République à Paris pour un événement « festif » et « ludique » de promotion de l’atome.
À Glasgow, l’ONG milite aussi activement dans la rue. Ainsi, durant la grève du climatorganisée par le mouvement mondial Fridays for Future le vendredi 5 novembre, comme lors de la grande manifestation pour le climat du lendemain – deux marches qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes –, Voix du nucléaire était présent aux cotés des manifestants.
A la marche pour le #climataujourd’hui à #Glasgow🌍#CoP26#FridaysForFuture#NetZeroNeedsNuclearpic.twitter.com/TgcDlqpfLL— Voix du Nucléaire (@voixdunucleaire) November 5, 2021
Ses bénévoles ont tout du long des deux parcours distribué des tracts en anglais argumentant que le nucléaire était essentiel pour sauvegarder le climat. Dans les défilés, deux militants déguisés en ours polaire brandissaient une pancarte « Save the planet, Love the atom » tandis qu’une des banderoles de l’association clamait : « Les travailleurs de l’énergie nucléaire sont des héros climatiques ».
Faire primer le nucléaire sur le climat
Le jour même de la conférence pro-nucléaire au pavillon de la France, une vingtaine de pays et cinq institutions financières publiques se sont engagées, à l’initiative des Britanniques, à mettre un terme au financement à l’étranger de projets d’énergie fossile d’ici à fin 2022 et à privilégier le soutien « à la transition énergétique propre ». S’il estmis en œuvre efficacement, cet accord pourrait transférer directement plus de 15 milliards de dollars par an des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables.
Des nations comme les États-Unis ou le Canada sont signataires de cet accord international. Sauf la France. Mais, bizarrerie diplomatique, l’Agence française de développement (AFD) a néanmoins rejoint cette initiative.
« Emmanuel Macron s’est fait donneur de leçon lors de son discours à la COP26, appelant les autres pays à renforcer leurs engagements, mais voilà qu’un groupe de pays promet d’arrêter le financement international des énergies fossiles et que la France n’y participe pas !, a déploré Anna-Lena Rebaud, chargée de campagne au sein des Amis de la Terre.Lors du Climate Finance Day [le 26 octobre dernier – ndlr], Bruno Le Maire a annoncé la révision de la politique de la France en matière de financements à l’export en 2022. Quelques jours seulement après cet engagement, le refus de se joindre à cette déclaration est très inquiétant quant à l’ambition de cette révision annoncée. »
Depuis l’accord de Paris en 2015, l’Hexagone est le seul pays européen membre du G20 à avoir augmenté son soutien financier aux énergies fossiles ; et il prévoit d’appuyer la production pétrolière jusqu’en 2025 et de gaz jusqu’en 2035. Deux dates butoirsinsuffisantes face à l’ampleur de la crise climatique.
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Le lien avec le nucléaire ? Ce refus de la France de signer un accord sur l’arrêt du financement du gaz et du pétrole est concomitant des discussions en cours à Bruxelles autour de la taxonomie verte.
L’État français a récemment noué une alliance diplomatique avec les pays pro-gaz d’Europe centrale, telles la Tchéquie, la Hongrie ou la Pologne. D’un côté, Paris milite au sein de l’Union européenne pour que le gaz soit inclus comme une énergie verte au sein de la taxonomie européenne en décembre prochain – une aberration climatique comme l’ont récemment démontré les Nations unies et la revue Nature. En contrepartie, ce groupe d’Étatsgaziers soutient la position française de considérer le nucléaire comme une énergie bénéfique pour le climat au sein de cette taxonomie.
Alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à annoncer la relance du nucléaire d’ici la fin de l’année, Paris a, de fait, plus que jamais besoin du soutien politique et surtout financier de l’Union européenne.
L’enjeu de l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie européenne a dû clairement jouer dans la décision de ne pas rejoindre l’accord sur la fin du financement des énergies fossiles à l’étranger.
Romain Ioualalen, Oil Change International
Pour la France, signer à la COP26 un engagement sur la fin du financement à l’étranger du gaz d’ici à fin 2022 aurait été en totale contradiction avec son funeste pacte l’attachant à l’Europe centrale gazière pour doper le nucléaire tricolore.
« L’enjeu de l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie européenne a dû clairement jouerdans la décision de ne pas rejoindre cet accord. La France n’a pas voulu trop s’exposer diplomatiquement sur la question du gaz », a commenté Romain Ioualalen, chargé de campagne à l’ONG Oil Change International.
Interrogé par Mediapart sur la raison de cette non-signature de l’accord, Bercy a répondu : « Cette déclaration bien que bienvenue laisse trop de place à nos yeux pour des projets incompatibles avec nos objectifs signés lors de la COP21 à Paris », mentionnant notamment les ambiguïtés autour des projets qui font appel à des techniques de captage et de stockage du carbone (voir notre Boîte noire) ; puis le ministère des finances de renvoyer à la révision de la politique de la France en matière de financements à l’export en 2022 annoncée par Bruno Lemaire.
« C’est un écran de fumée de la part de Bercy, a réagi Romain Ioualalen d’Oil Change International. Cette initiative peut, certes, porter certaines ambiguïtés, mais on parle ici d’un engagement politique en pleine COP26, et la France n’est même pas capable de le signer. Cette position masque mal l’énorme incohérence de la politique climatique française. »
Couac dans l’appareil d’État
Les raisons de la signature par l’AFD et non par le gouvernement de cet accord international sont quant à elles à chercher au sein même de l’appareil d’État français.
Une source proche du dossier a confié à Mediapart que Bercy a proposé il y a quelques jours à l’AFD, dans le cadre de discussions autour de la stratégie de transition énergétique de l’agence, d’assouplir ses critères de sélection pour le financement deprojets gaziers à l’étranger. L’AFD est en effet sous tutelle combinée des ministères chargés de l’économie et des affaires étrangères.
Mais l’agence aspirait au contraire à des conditions d’éligibilité beaucoup plus sévères pour les activités finançables dans le secteur gazier. L’AFD veut se conformer auxdernières préconisations de l’Agence internationale de l’énergie qui demande l’arrêt, dès cet année, de tout investissement dans de nouvelles infrastructures fossiles pour parvenir à limiter le réchauffement global à 1,5 °C.
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Face à Bercy, qui veut maintenir une position française pro-gaz, « l’AFD a en réponse souscrit à l’initiative britannique visant à exclure dès 2022 les investissements dans le pétrole et le gaz alors que la France n’est pas signataire… Ambiance !, a ironisé cette même source.Lors du premier One Planet Summit en 2017 [une série d’engagements financiers pour le climat organisée par Emmanuel Macron – ndlr], l’AFD était déjà attendue sur le sujet de la fin du soutien à l’étranger du gaz. Mais, finalement, elle n’a pas pu faire part d’une réelle prise d’engagement. Et en 2019, l’AFD a prêté 30 millions d’euros pour le financement d’une centrale gaz en Côte d’Ivoire alors que le projet était très controversé, notamment par plusieurs ONG telle Oxfam. »
Bercy a déclaré à Mediapart que cette accusation était fausse. Le ministère chargé des finances assure qu’il n’aurait fait que demander un report d’une dizaine de jours de la décision concernant la stratégie de transition énergétique de l’AFD, afin d’avoir davantage d’informations autour de l’impact de cette restriction gazière « sur les pays les moins avancés et les alternatives de financement à défaut de prêt AFD ».
En attendant, la France continue toujours de soutenir des projets gaziers au Mozambique, en Russie ou plus récemment en Irak. Pour les beaux yeux de l’industrie nucléaire, le gouvernement français est résolument déterminé à dévoyer autant sa politique climatique que l’accord de Paris sur le climat.
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Mediapart a contacté par courriel et par téléphone Bercy le 6 novembre 2021.
Le 7 novembre, Bercy a répondu par courriel aux deux questions suivantes :
1) Beaucoup ont été surpris que l’AFD soit signataire de l’accord et non la France en tant que telle. Pourquoi l’État français n’a pas signé cette accord international ?
- La déclaration de la COP26 constitue une avancée pour le climat, que nous saluons. Elle promeut une sortie des financements publics aux projets fossiles au niveau international, comme l’a fait la France au printemps 2020 via la coalition Export Future for Finance. La déclaration de la COP26 couvre également les financements en matière de développement, et c’est pour cela que l’AFD a signé cette déclaration, pour ce qui concerne l’aide au développement bilatérale de la France.
- Mais s’agissant des garanties exports, nous regrettons le manque de matérialité de cette déclaration. Elle n’acte en effet, dans le secteur des énergies fossiles, que la fin du soutien public des signataires aux projets dits « unabated », c’est-à-dire sans technologie de recapture du dioxyde de carbone. Cela induit une ambiguïté majeure : la tolérance à poursuivre le soutien à ces énergies en présence d’un dispositif d’ « abattement » (par exemple, capture de carbone) pourrait laisser la porte ouverte à des projets d’extraction d’hydrocarbures où la réduction des émissions sur le cycle de vie du combustible ne serait qu’anecdotique (la recapture ne représente en effet qu’une part marginale des émissions sur le cycle de vie complet des hydrocarbures). Un flou existe ainsi sur la proportion de recapture de carbone, ainsi que le sens précis donné à la recapture pour les projets d’extraction de pétrole ou de gaz. Cette déclaration bien que bienvenue laisse donc trop de place à nos yeux pour des projets incompatibles avec nos objectifs signés lors de la COP21 à Paris, engagements renouvelés au G20 il y a quelques jours. L’urgence climatique nécessite des engagements précis et une matérialité (i.e. une réduction effective des émissions) des engagements.
- S’agissant de la stratégie française, la France a été un pays précurseur en inscrivant en 2020 dans la loi une trajectoire d’arrêt du soutien public à l’extraction des ressources fossiles à horizon 2035.
o Pour rappel, la France est bien moins exposé au secteur des hydrocarbures en matière de garanties publiques au commerce extérieur que d’autres pays européens (Italie, Pays-Bas, Espagne par exemple). L’encours d’assurance-crédit pour des projets parapétroliers et paragaziers – exploration-production, transport, raffinage – s’élevait à l’été 2020 à moins de 5% de l’encours total tous secteurs confondus.
o Après la remise au Parlement fin 2020 d’une stratégie climat pour les financements export, la France a inscrit dans la loi l’arrêt immédiat du soutien export au charbon et aux projets d’hydrocarbures « non-conventionnels » (e.g. pétroles extra-lourds, schistes et sables bitumineux), ainsi qu’aux projets de recherche, d’exploitation et de production d’hydrocarbures liquides en 2025 et gazeux en 2035. Cette trajectoire permet de donner de la visibilité aux entreprises françaises lorsqu’elle planifie leurs investissements à l’étranger, et de leur donner le temps nécessaire à leur mutation vers les énergies renouvelables. Et contrairement à la déclaration proposée pour la COP26, l’arrêt au financement de projets de recherche, d’exploitation et de production d’hydrocarbures inscrit dans la loi sera total, sans laisser ouverte la possibilité de soutenir des projets qui aurait des dispositifs d’abattement.
o En outre, sur l’aval, les projets de centrale thermiques ne sont soutenus que s’ils améliorent l’intensité carbone du mix électrique du pays d’implantation du projet.
o Enfin, le dernier volet de cette stratégie export constitue en un dispositif de soutien aux projets durables, le bonus climatique. Depuis la création de ce dispositif, 14 projets ont été instruits ou sont en cours d’instruction, dans les secteurs de l’éolien, du solaire, de l’accès à l’eau potable et du transport. Les activités participant à la transition écologique – électricité produite à partir de sources d’énergie renouvelables, infrastructures électriques, eau et assainissement– représentent 25 % du flux d’assurance-crédit octroyées pour les affaires civiles, tandis que le soutien aux hydrocarbures représente moins de 1 % du flux d’assurance-crédit octroyées durant l’année 2020.
o Cette stratégie de soutien export est cohérente avec le fait qu’en interne la France mise sur des énergies plus propres : 7Md d’euros seront investis d’ici 2030 pour le développement de l’hydrogène bas-carbone. Ce plan permettra en particulier l’accélération de la transition des entreprises aujourd’hui positionnées sur les énergies fossiles vers le secteur des énergies renouvelables.
- Ce positionnement précurseur a permis à la France de faire émerger une stratégie internationale de verdissement des financements export. Elle a été à l’origine en avril 2021 de la coalition Export Finance for Future (E3F) visant à créer un effet d’entraînement dans les négociations à l’OCDE , à même d’avoir un réel impact sur le climat tout en préservant un level playing field entre les participants.
- Lors du Climate Finance Day, le Ministre Bruno Le Maire a annoncé un avancement à 2022 de la clause de revue dans la loi de notre trajectoire d’arrêt du soutien export aux projets d’exploitation/production d’hydrocarbures liquides et gazeux. Ce processus permettra de réétudier la trajectoire d’arrêt de soutien export pour les hydrocarbures, sur la base de consultations avec les filières concernées, les ONGs et toutes les autres parties prenantes.
2) Des sources proches du dossier ont rapporté à Mediapart que cette signature de l’accord par l’AFD a été réalisée en réaction au fait que la DG Trésor (Bercy donc) a tout récemment demandé à l’AFD de revoir à la baisse ses critères quant au financement de projets gaziers à l’étranger, des critères auparavant très restrictifs. Est-ce que vous confirmez que la DG Trésor a demandé cette dégradation des critères relatifs au financement des projets gaziers à l’étranger ?
- Cette accusation est totalement fausse. Au contraire, l’Agence a proposé à son Conseil d’administration un rehaussement de sa stratégie transition énergétique visant à restreindre les critères d’éligibilité des projets finançables dans le secteur, que l’État (le MEFR et le MEAE) a approuvé via procédure écrite vendredi 5 novembre (la procédure écrite expire ce week-end). Cette nouvelle doctrine, bien plus ambitieuse que la déclaration signée lors de la COP, fait de l’AFD le bailleur le plus restrictif avec la BEI dans le secteur de l’énergie (alors que l’activité de la BEI, surtout tournée vers l’Union européenne, est géographiquement différente). L’AFD communiquera cette nouvelle doctrine dans les tout prochains jours : elle officialisera l’interdiction du financement de centrales à gaz y compris dans les pays les moins avancés et pays en crise, ainsi que l’interdiction de financement de l’extension ou rénovation de centrales à énergies fossiles.
- La DG Trésor a simplement demandé un report d’une dizaine de jours de la décision (du jeudi 21 octobre à début novembre) afin d’avoir davantage d’informations de la part de l’Agence sur l’impact de cette restriction sur les pays les moins avancés et les alternatives de financement à défaut de prêt AFD.