Autriche, Pays-Bas et Allemagne voient les contaminations exploser et c’est l’hécatombe en Russie – Les chiffres en France

Covid-19 : l’Autriche veut confiner les non-vaccinés

Le gouvernement autrichien souhaite qu’à partir de lundi, les non-vaccinés puissent sortir de chez eux uniquement pour aller travailler et faire des courses essentielles. Les pays de la zone germanique, réticents à la vaccination, sont durement touchés par le rebond de l’épidémie. 

Par Thomas Wieder(Berlin, correspondant) et Jean-Baptiste Chastand(Vienne, correspondant régional)Publié aujourd’hui à 03h21, mis à jour à 11h05  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/11/13/face-au-scepticisme-germanique-vis-a-vis-des-vaccins-l-autriche-introduit-un-confinement-pour-les-recalcitrants_6101919_3244.html

Temps de Lecture 6 min. 

« Un confinement pour les non-vaccinés. » Le chancelier conservateur autrichien Alexander Schallenberg a franchi une étape encore jamais vue en annonçant, vendredi 12 novembre, que les Autrichiens non vaccinés contre le Covid-19 ne pourront plus sortir de chez eux à partir de lundi, sauf pour aller au travail, faire leurs courses essentielles ou « se dégourdir les jambes »« La majorité de la population, qui a eu raison et s’est protégée, doit aussi être protégée maintenant. Je ne la vois pas se confiner par solidarité avec la minorité des non-protégés », a déclaré M. Schallenberg pour justifier ce traitement différencié inédit.

Cette décision est le résultat de la vague de contaminations, aussi spectaculaire que rapide, qui frappe actuellement toute l’Europe centrale et qui s’étend jusqu’en Allemagne. Autant de pays où les taux de vaccination restent plus faibles, ou tout juste dans la moyenne de l’Union européenne (UE).

Lire aussi   Covid-19 : en Allemagne, une quatrième vague accueillie avec déni et lassitude

Mercredi 10 novembre, l’Autriche a enregistré 12 309 contaminations, le nombre le plus élevé depuis le début de l’épidémie. Corollaire, le nombre de patients hospitalisés en soins intensifs a brutalement augmenté pour atteindre 417 personnes. Jeudi, la commission scientifique du gouvernement a tiré la sonnette d’alarme en assurant que les services de soins intensifs pourraient, à ce rythme, être débordés autour du « 24 novembre » et demandé « des mesures supplémentaires immédiates ».

Depuis le 8 novembre, les Autrichiens non vaccinés ne pouvaient déjà plus accéder aux restaurants, aux coiffeurs et aux activités culturelles sans montrer un passe sanitaire attestant une vaccination ou une guérison datant de moins de six mois. Le « confinement des non-vaccinés » va encore plus limiter leurs déplacements, puisqu’ils ne pourront plus se rendre dans les commerces non essentiels ou aux traditionnels marchés de Noël. Ils pourront toujours aller au travail, moyennant des tests, ou au supermarché, et aussi conserver le droit de sortir « pour s’aérer physiquement et mentalement », ce qui a toujours été possible lors des confinements précédents en Autriche, où il n’y a jamais eu de règle du kilomètre ou besoin d’attestation de sortie.

Une tradition de non-obligation vaccinale

Le ministre de la santé, l’écologiste Wolfgang Mückstein, a annoncé que ce confinement différencié s’appliquerait en priorité aux deux régions les plus touchées – celles de Salzbourg et de la Haute-Autriche –, mais qu’il pourrait aussi être étendu dimanche à l’ensemble du pays. « J’espère qu’on va prendre cette décision dans toutes les régions », a ainsi plaidé M. Schallenberg, conditionnant cette mesure à une discussion avec les présidents de région et à un accord du bureau du Conseil national – la Chambre basse du Parlement –, qui devrait être réuni en urgence dimanche soir pour adopter cette mesure sensible. Les ordonnances réglant précisément ce confinement ne devraient être rendues publiques que quelques heures avant leur entrée en vigueur.

Cette mesure est le dernier espoir des autorités autrichiennes de faire monter le taux de vaccination. Celui-ci ne dépasse pas 68 % des 8,9 millions d’Autrichiens, contre 77 % en France (ayant reçu au moins une dose). « Le niveau de vaccination est insuffisant face au variant Delta qui est plus contagieux, a rappelé Bernd Lamprecht, chef de clinique pulmonaire de l’hôpital universitaire de Linz. Aucun autre vaccin n’a bénéficié d’une telle campagne d’information et malgré cela, les gens ne se laissent pas convaincre, c’est triste. »

Lire aussi   Covid-19 : le rythme de transmission en Europe, notamment en Allemagne, est « très préoccupant », selon l’OMS

Selon une logique observée aussi en Allemagne, où le taux de vaccination n’est que de 69 %, la résistance au vaccin est plus forte dans l’espace culturel germanique que dans le reste de l’Europe occidentale. Les deux raisons principales mises en avant sont la popularité qu’y rencontrent les médecines alternatives et la tradition de non-obligation vaccinale pour les enfants. « Depuis l’Empire des Habsbourg, la vaccination est basée sur la liberté en Autriche, en partant du principe que chaque humain est responsable de sa santé », décrit Daniela Angetter-Pfeiffer, historienne de la médecine. Seuls les nazis ont introduit une obligation vaccinale en 1939, puis les Alliés pendant leur présence sur le sol autrichien après 1948, pour la variole. « Pour convaincre, les autorités autrichiennes ont toujours préféré passer par la petite porte », explique-t-elle, utilisant des « mesures incitatives » ou des « contraintes cachées », comme ce confinement différencié.

Il en est de même en Allemagne, où le vif débat provoqué par la décision de rendre obligatoire le vaccin contre la rougeole, en 2020, explique pourquoi le gouvernement ne souhaite pas contraindre la population à se faire vacciner contre le Covid-19.

« Une obligation vaccinale générale ne serait pas applicable. Elle déchirerait le pays », a assuré le ministre allemand de la santé, Jens Spahn, jeudi, dans une interview au Spiegel. Selon un sondage de l’institut Forsa, publié jeudi, 57 % des Allemands seraient néanmoins favorables à ce que la vaccination contre le Covid-19 soit obligatoire pour tous, soit onze points de plus qu’au mois d’août.

Le refus vaccinal, argument de l’extrême droite

En Autriche, le ministre de la santé, Wolfgang Mückstein, ne s’est résolu que ce vendredi à imposer la vaccination aux personnels médicaux, après plusieurs cas de clusters dans des établissements de santé.

Dans les deux pays, le refus vaccinal est aussi devenu le principal argument électoral de l’extrême droite. Fièrement non vacciné, le chef du Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ), Herbert Kickl, a qualifié le confinement différencié« d’anticonstitutionnel et d’inhumain » et l’obligation vaccinale des personnels de santé d’« absurde »« Avec la vaccination obligatoire, davantage de personnels médicaux jetteront l’éponge parce qu’ils ne veulent pas se faire vacciner », prédit-il. Frontalière avec l’Allemagne, la Haute-Autriche, région la moins vaccinée du pays, est aussi un bastion du FPÖ. Un microparti spécifiquement antivax y a même obtenu 6,3 % des voix, à la surprise générale, aux élections régionales de septembre.

En Allemagne, le Land où le taux de vaccination est le plus bas (57 %), la Saxe, est aussi celui où le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a obtenu le score le plus élevé (24,6 %) aux législatives de septembre. Selon un sondage de l’institut Forsa, 50 % des Allemands non vaccinés ont voté pour l’AfD lors de ce scrutin ; 15 % d’entre eux ont également voté pour le petit parti Die Basis (« La Base »), fondé à l’été 2020 par des opposants aux restrictions sanitaires et qui n’a obtenu que 1,4 % des voix aux législatives

.Lire aussi :  Plongée dans la France récalcitrante aux vaccins contre le Covid-19

En Autriche, le FPÖ n’est toutefois pas le seul à critiquer le confinement différencié souhaité par le gouvernement. D’autres partis d’opposition et des syndicats de policiers ont également pointé la difficulté de contrôler une telle mesure, que le ministère de l’intérieur compte faire respecter au moyen de « contrôles aléatoires ». « Nous ne vivons pas dans un Etat policier et nous ne pouvons, ni ne voulons, contrôler chaque coin de rue », a convenu M. Schallenberg, en comptant visiblement avant tout sur l’autodiscipline. Il a, pour l’instant, exclu d’introduire un confinement généralisé. En parallèle, les boîtes de nuit et les évènements culturels publics sont toutefois fermés pour tout le monde jusqu’au 6 décembre à Salzbourg et en Haute-Autriche.

Ce traitement différencié suffira-t-il à faire basculer les réticents, alors que le sujet vaccinal a profondément divisé de nombreuses familles et cercles amicaux autrichiens ces derniers jours ? La campagne vaccinale a certes connu un fort rebond, jeudi, mais avant tout grâce aux Autrichiens se faisant inoculer une troisième dose. Seules 15 000 personnes par jour en moyenne acceptent actuellement de recevoir une première dose, alors qu’il reste potentiellement 1,8 million d’Autrichiens en âge « vaccinable » toujours non vaccinés.

Covid-19 : les Pays-Bas réinstaurent un confinement partiel

Avec plus de 16 000 contaminations quotidiennes enregistrées au cours des deux derniers jours, le royaume est confronté à une situation sanitaire inquiétante. 

Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, Correspondant)Publié aujourd’hui à 10h55, mis à jour à 10h57  

Temps de Lecture 3 min. 

Contrôle du passe sanitaire devant un bar, à Eindhoven aux Pays-Bas, le 12 novembre 2021.
Contrôle du passe sanitaire devant un bar, à Eindhoven aux Pays-Bas, le 12 novembre 2021. ROB ENGELAAR / AFP

Il a beau être « doux », le reconfinement partiel que vont vivre les Pays-Bas pour trois semaines au moins, à partir du samedi 13 novembre, ressemble à une douche froide pour des Néerlandais viscéralement attachés aux libertés. Le premier ministre, Mark Rutte, en convenait lui-même, vendredi soir, lors d’une intervention télévisée : c’est « un message très ennuyeux » qu’il a délivré à ses concitoyens.

Mais c’était aussi, insistait-il, un appel urgent et pressant. Avec plus de 16 000 contaminations quotidiennes enregistrées au cours des deux derniers jours, le royaume battait ses pires records des vagues précédentes. Et l’équipe de gestion de la pandémie, qui conseille les autorités, avait lancé un avertissement très clair, jeudi : il était urgent d’agir, car après l’assouplissement général des mesures il y a cinq semaines, la situation se détériorait trop rapidement.

Lire aussi   Devant la flambée des contaminations, les Pays-Bas mettent fin à la fête estivale

Une forte surmortalité (+ 600 décès) enregistrée au cours de la première semaine de novembre, plus de 90 000 nouvelles contaminations en l’espace d’une semaine, un nombre d’hospitalisations guère éloigné des pires moments et un pays coloré en noir sur les cartes européennes… Il n’était plus question de tergiverser pour un gouvernement démissionnaire qui, même s’il était divisé sur l’ampleur de la riposte à décréter, a fini par se ranger derrière M. Rutte et son ministre de la santé, Hugo de Jonge.

Bars et restaurants fermés à 20 heures

Tandis qu’à l’extérieur, quelques dizaines de manifestants protestaient et allumaient des feux de Bengale, le chef du gouvernement, la mine sombre, égrenait ses décisions. Les bars, restaurants et supermarchés fermeront leurs portes à 20 heures, les magasins jugés non essentiels à 18 heures. Le télétravail devrait être à nouveau généralisé et, dans les secteurs où il est impossible à mettre en place, les employeurs pourront bientôt exiger la présentation d’un passe sanitaire – ce qui suppose toutefois un changement législatif.

Lire aussi   Covid-19 : l’Autriche veut confiner les non-vaccinés

Les réunions au domicile devront être limitées à quatre personnes et la quarantaine généralisée à toute une famille si un seul de ses membres est testé positif. La distanciation obligatoire à 1,5 mètre fait, elle, son retour dans tous les endroits où le passe sanitaire n’est pas exigé. Les grands événements seront limités à 1 250 personnes, avec contrôle obligatoire du passe et clôture impérative à 18 heures. Dans l’enseignement supérieur, un auditoire ne pourra regrouper plus de 75 élèves.

Instauration d’un passe sanitaire

Après des hésitations, les autorités ont décidé que les théâtres, les cinémas et les salles de concert ne subiraient quant à eux pas de restrictions supplémentaires. Pas plus que les écoles. Les rencontres sportives de tous les niveaux devront, en revanche, se dérouler sans public, ce qui sera sans doute l’une des décisions les plus impopulaires : l’équipe nationale de football doit en effet rencontrer la Norvège mardi 16 novembre, à Rotterdam, lors d’une rencontre décisive pour sa qualification pour la prochaine Coupe du monde.

Une autre décision, plus fondamentale sans doute, a été adoptée. En vertu d’une nouvelle règle, déjà inaugurée en Allemagne, il faudra présenter soit un passe sanitaire attestant d’une double vaccination, soit un certificat prouvant une guérison du Covid-19 pour pénétrer dans la plupart des endroits. Plus question de compter seulement sur la preuve d’un test négatif : « On peut le détenir tout en étant porteur du virus [notamment si le test est réalisé trop tôt ou trop tard] et transmettre ce dernier », a justifié le ministre de la santé

.Lire aussi   Covid-19 : en Russie, une hécatombe sur fond de défiance envers l’Etat

Cette décision vise clairement à pousser les 15 % de Néerlandais de plus de 13 ans qui ne sont pas encore vaccinés à se rendre dans un centre. Le gouvernement affirme toutefois qu’il refuse le principe de la vaccination obligatoire. L’ensemble du dispositif sera évalué le 3 décembre mais, en tout état de cause, il faudra « peut-être » préparer l’avenir « d’une autre manière », a conclu M. Rutte.

Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, Correspondant)

Covid-19 : en Russie, une hécatombe sur fond de défiance envers l’Etat

Seuls 35 % des Russes sont vaccinés, alors que le pays est l’un des plus endeuillés au monde par l’épidémie. La méfiance très ancrée de la population envers le pouvoir explique cette réticence. 

Par Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)Publié aujourd’hui à 03h00, mis à jour à 04h57  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/11/13/covid-19-en-russie-une-hecatombe-sur-fond-de-defiance-envers-l-etat_6101918_3244.html

Un centre de vaccination contre le Covid-19, à Moscou, le 21 octobre 2021.
Un centre de vaccination contre le Covid-19, à Moscou, le 21 octobre 2021. DIMITAR DILKOFF / AFP

Pour tenter de percer le grand mystère russe, celui d’un pays en pointe dans la conception de vaccins contre le Covid-19 mais dont la population refuse obstinément la vaccination, l’endroit en vaut bien un autre. La rue Gamaleïa, calme et arborée, dans le nord-ouest de la mégalopole moscovite, n’a qu’une seule particularité : elle abrite l’institut du même nom, fierté nationale et développeur du vaccin vedette de la Russie, le Spoutnik V.

Ce n’est pas ce voisinage qui a convaincu Diana Stroukova, agent d’assurances, de se faire vacciner mais… ses relations à la morgue du quartier. « Je comprends la peur des gens et leur manque de confiance en l’Etat, mais quand on voit la situation, il ne devrait plus y avoir de doutes », note cette femme de 48 ans qui promène ses chiens au pied de la longue clôture derrière laquelle s’abritent les nombreux bâtiments de l’Institut Gamaleïa.

La « situation », c’est une mortalité due au Covid-19 qui atteint des sommets en Russie – 1 200 décès par jour, une statistique officielle considérée comme peu fiable et minimaliste. Depuis le début de l’épidémie, la surmortalité par rapport à la moyenne des années précédentes dépasse les 720 000 morts, une catastrophe démographique qui fait de la Russie l’un des pays les plus endeuillés au monde. Les autorités elles-mêmes ont reconnu le 12 novembre que 92 % de cette surmortalité était attribuable à l’épidémie, ce qui équivaut à une correction majeure des statistiques officielles

Lire aussi  Covid-19 : en Russie, une mortalité toujours plus forte, jour après jour

Plus que les loteries ou les campagnes de communication, cet argument devrait porter. Pourtant, la population russe reste l’une des moins vaccinées d’Europe : au 11 novembre, 34,5 % des Russes avaient reçu deux doses de l’un des trois vaccins nationaux (Spoutnik V, EpiVacCorona et CoviVac). Moscou ne dépareille pas, avec des chiffres comparables à cette moyenne nationale.

« Le pouvoir ne fait que mentir »

Les explications de ceux qui refusent la vaccination, au pied des immeubles de la rue Gamaleïa, ressemblent à ce que l’on peut entendre ailleurs dans le monde. Il y est question d’informations contradictoires, de l’impossibilité de démêler le vrai du faux.

Galina, 52 ans, professeure d’anglais, s’est fait vacciner ; sa fille de 30 ans s’y refuse, craignant des effets indésirables sur la fertilité. Les deux ont fait des recherches, sans arriver à une conclusion tranchée. Son mari, lui, a été forcé de se vacciner par son entreprise, sous peine de licenciement. « Si l’on peut quand même finir à l’hôpital, à quoi bon ? », demandait-il.

Lire aussi   La Russie recourt à nouveau aux confinements régionaux

La méfiance concerne aussi la rapidité avec laquelle ont été conçus les vaccins. « Notre médecine s’est écroulée pendant trente ans, elle ne produit pas le moindre médicament. Et voilà qu’on est capables en quelques mois de développer un vaccin contre un virus nouveau », ironise Tatiana, une retraitée de 70 ans qui ne veut pas donner son nom et estime que les statistiques de mortalité sont falsifiées… à la hausse. Dmitri, 43 ans, technicien dans un laboratoire médical, refuse lui aussi de « participer à des essais ». Et quand ceux-ci seront officiellement terminés, fin 2022, se fera-t-il vacciner ? « Non. Sur ce sujet comme sur tous les autres, le pouvoir ne fait que mentir. »

Paradoxalement, l’affichage des réussites russes n’a fait que renforcer ce scepticisme. A l’été 2020, le président Vladimir Poutine avait présenté le premier vaccin au monde « enregistré » et lui avait donné un nom rappelant celui d’une autre gloire nationale, le satellite Spoutnik. « Ça confirme que ce qui compte pour eux, c’est la com’, pas l’efficacité », tranche Dmitri.

Lire aussi :  Spoutnik V, le vaccin qui fait la fierté des Russes et dont l’Europe se méfie

La trace laissée par les « mensonges » est lourde en Russie. Au pays de Vladimir Poutine, la volonté de minorer la gravité de l’épidémie a instillé le doute, tout comme la proclamation de la « victoire », dès l’été 2020. S’agissant du vaccin, les scientifiques eux-mêmes ont multiplié les messages contradictoires : Alexandre Guinzbourg, le très médiatique chef de l’Institut Gamaleïa, avait été jusqu’à dire que le Spoutnik V protégeait de toutes les formes, légères comme graves, du Covid-19, ou que les anticorps étaient conservés à vie. Les différentes déclarations visant à discréditer les vaccins occidentaux – régulièrement reprises par M. Poutine lui-même – ont affecté, par ricochet, la crédibilité des préparations russes.

« On attend de l’Etat le minimum »

La défiance des Russes est sans doute plus profonde qu’ailleurs. Elle touche au rapport à l’Etat dans ce pays et plus largement dans l’espace post-soviétique, voire post-communiste. Ainsi l’Ukraine, qui a accès aux vaccins occidentaux, a-t-elle un taux de vaccination encore inférieur à celui de la Russie. Les pays de l’est de l’Europe vaccinent moins que ceux de l’ouest.

Lire aussi   Covid-19 : dans les Balkans, déni et refus vaccinal provoquent une hécatombe

En Russie, la sphère publique et le champ politique sont majoritairement perçus comme des espaces sales et dangereux, où règnent la corruption et la violence, dont tout citoyen un peu sensé préférera se tenir à l’écart. En découle un pacte singulier, fondé sur le pragmatisme, entre gouvernants et population : les premiers sont libres de gérer « leur » pays à leur guise, ou même de s’enrichir, s’ils laissent tranquilles les citoyens dans leur vie quotidienne.

La vaccination, et avant cela l’imposition de mesures restrictives contre le coronavirus ont été vécus comme autant de ruptures de ce pacte, qui plus est touchant au corps, espace intime s’il en est. « On est habitués à vivre de notre côté, alors qu’ils restent du leur, résume la retraitée Tatiana. Chacun ici sait qu’il doit se débrouiller seul, ou avec sa famille. Et on attend de l’Etat le minimum. » Ce que Tatiana, ancienne comptable, appelle le minimum, ce sont « des bus qui fonctionnent » et une retraite de 25 000 roubles (environ 300 euros, dans la fourchette haute pour Moscou).

Priorité au sauvetage de l’économie

Autre spécificité russe, l’idée que l’Etat puisse se préoccuper du bien-être des citoyens est perçue comme une incongruité. A travers les âges, c’est bien plutôt la puissance de l’Etat qui a primé, et cette quasi-idéologie est aujourd’hui revendiquée par une grande partie des soutiens de Vladimir Poutine. S’agissant du Covid-19, priorité a d’ailleurs été donnée au sauvetage de l’économie sur la santé.

Lire aussi l’analyse :  Face au Covid-19, la Russie a fait un choix millénaire : l’Etat plutôt que le citoyen

« Mon neveu au Royaume-Uni me dit que les gens y font spontanément confiance à l’Etat, constate Olga Borissovskaïa, 41 ans. Ici, on s’interroge d’abord sur ce que peut bien vouloir le pouvoir, sur le profit qu’il entend tirer de sa propagande. » Cette mère de famille, analyste financière, qui explique attendre pour se vacciner d’avoir accès au vaccin CoviVac, réputé « plus doux » que le Spoutnik V, avance un exemple surprenant pour la Russie : « On l’a vu durant la grande guerre patriotique [la seconde guerre mondiale], la moitié de la population peut bien mourir, ce n’est pas un problème. »

Cette méfiance quasiment instinctive s’exprime aussi chez nombre des personnes vaccinées rencontrées rue Gamaleïa. Et c’est sans doute cette mentalité particulière, ce rapport à l’Etat singulier qui expliquent la prudence dont le pouvoir a de son côté fait preuve depuis le début de la crise, contribuant à son tour à alimenter encore la défiance. Soucieux de ne pas brusquer sa population, le gouvernement n’a cessé d’osciller entre mesures fermes et laxisme, pendant que Vladimir Poutine se retranchait derrière les exécutifs régionaux. L’obligation vaccinale, annoncée un temps, s’est transformée en « recommandation ».

Lire aussi   En Russie, l’étoile pâlie du pouvoir face au coronavirus

Seule constante, l’absence de remise en question : constatant la faiblesse de la campagne vaccinale, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, lui-même non vacciné, critiquait fin octobre « l’irresponsabilité des citoyens ». De son côté, l’Institut Gamaleïa assure avoir mis au point, derrière ses hauts murs, un test permettant de détecter la réalité d’une vaccination, et débusquer ainsi les porteurs de faux certificats. Un signe cette fois de l’absence de confiance de l’Etat dans ses citoyens.

Retrouvez les dernières actualités dans nos rubriques sur la pandémie et la vaccination.

Benoît Vitkine(Moscou, correspondant) Contribuer

Les chiffres en France:

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire