« Lutte contre les déserts médicaux, combat pour une santé accessible à chacun, préservation de l’hôpital public : voilà l’ébauche d’un projet »
TRIBUNE
Collectif
Un collectif de jeunes médecins, de sensibilité de gauche, dont Florian Porta Bonete, médecin psychiatre hospitalier à Bordeaux, entend dans une tribune au « Monde » défendre « beaucoup de suite dans peu d’idées » sur le terrain social et de l’hôpital.
Publié le 10 novembre 2021 à 08h00 – Mis à jour le 10 novembre 2021 à 09h07 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. Les sondages se suivent et se ressemblent : la santé est aujourd’hui parmi les premières préoccupations des Français. Jadis marginale dans le débat public, elle s’est soudainement placée sur le devant de la scène politique, à l’occasion d’un virus venant bouleverser nos existences. Jamais le concept de biopolitique cher à Michel Foucault n’avait trouvé aussi brûlante actualité.
Mais, au-delà de la seule question du Covid-19, c’est bien l’ensemble de notre système de santé qui va devoir être repensé. Nous, jeunes médecins, de sensibilité de gauche, voulons que le camp social porte une parole forte à ce sujet. Avoir beaucoup de suite dans peu d’idées est notre maxime : voici celles qui nous semblent incontournables à l’approche des prochaines élections présidentielle et législatives.
Lire aussi « La crise de l’hôpital est une crise démocratique »
Tout d’abord, la lutte contre les déserts médicaux.
Nous regrettons l’absence d’anticipation politique du manque criant de médecins qui nous touche. En plus de l’augmentation des capacités de formation, il faut encourager davantage l’installation en zones sous-dotées (développement de l’exercice collectif en maisons de santé, offres de pratique salariée…).
Des initiatives innovantes
Mais, entre ces mesures incitatives et une coercition trop brutale, d’autres pistes doivent être envisagées. On pourrait, par exemple, attribuer la possibilité pour les nouveaux médecins de faire des dépassements d’honoraires, préférentiellement à ceux ayant exercé suffisamment longtemps, et sans dépassement, en zone sous-dotée. Ou encore instaurer une année après l’internat avec exercice fléché dans des centres hospitaliers, couvrant ainsi l’ensemble du territoire.
Il faudrait aussi développer un partage des activités de recherche et d’enseignement des CHU urbains avec l’ensemble des pôles de soins du pays, pour rendre ces derniers plus attractifs. Ces propositions ne sont que des pistes, et doivent être discutées avec l’ensemble des acteurs du système de santé.
Elles sont dans la lignée d’initiatives innovantes, qui naissent déjà ça et là, comme la création de premières années de médecine dans les villes moyennes, avec pour objectif de changer structurellement le profil des étudiants admis dans les études médicales, moins issus des grandes métropoles et possiblement plus enclins à s’installer sur tout le territoire. Le constat est donc clair et partagé, tout le champ des possibles mérite maintenant d’être exploré, sans dogmatisme !
Un changement de paradigme
Se battre, ensuite, contre les inégalités sociales de santé.
Nous ne pouvons accepter que certains de nos concitoyens soient privés de soins pour motif financier. Il faut aller, évidemment, vers de meilleures prises en charge des soins dentaires et d’optique, qui cristallisent bien des freins à l’accès aux soins. Mais il faut aussi être attentif aux dépassements d’honoraires médicaux : ceux-ci doivent être davantage limités.
Nous souhaiterions que la Sécurité sociale retrouve son rôle central dans le remboursement, en définissant un panier de soins dont la prise en charge se ferait à 100 % par celle-ci. Quel plus beau message que cet élargissement de l’action initiée par le Conseil national de la Résistance ? La modification du paysage sanitaire, avec notamment, le problème majeur de la dépendance, doit être pleinement intégrée dans notre protection sociale.
Cette problématique illustre le changement de paradigme qui doit s’opérer dans la prise en charge des coûts de santé, en développant un système de forfait prenant pleinement en considération les besoins de ressources humaines associés aux pathologies. La gauche ne doit jamais oublier de prendre soin de tous ceux que les difficultés économiques rendent plus vulnérables que les autres à la maladie !
Une autre gouvernance hospitalière
Redresser l’hôpital public, enfin. Par sa mission, il incarne l’égalité et la fraternité républicaines. Les Français y sont légitimement attachés, autant qu’ils craignent son déclin. Plusieurs dizaines de milliers de lits ont été fermés, alors même que la population augmente et vieillit.
Le financement de l’hôpital, lui non plus, ne répond pas aux grands enjeux de santé publique, avec une quasi-exclusivité de tarification à l’acte, qui alimente la course à la rentabilité et l’épuisement des soignants. Nous sommes révoltés par les conditions de travail des blouses blanches, alors même que le prendre soin d’autrui devrait commencer par le prendre de soin de soi.
Lire aussi A l’hôpital d’Arras, une génération de cardiologues s’éteint et une autre s’en va
A ce titre, les mots d’amour ont vocation à se transformer en preuves : tous les métiers du sanitaire et du médico-social méritent une revalorisation financière. La gouvernance hospitalière devrait elle aussi évoluer vers davantage de parts décisionnelles données aux soignants et aux usagers de santé. Enfin, les soins hospitaliers ont un coût, qui doit être connu de chacun.
Notre système de santé, incarnation de la République
Nous pensons utile de développer cette information : le reste à charge réel pour les patients doit être le plus faible possible, mais chacun doit savoir de quelle solidarité il a bénéficié. Il en va du consentement à l’impôt et de la conscience d’appartenir à la République, c’est-à-dire à cette « chose publique » où la maladie de l’individu est prise en charge par la communauté.
Lutte contre les déserts médicaux, combat pour une santé accessible à chacun, préservation de l’hôpital public : voilà l’ébauche d’un projet que nous pourrions encore largement décliner. Les révélations quotidiennes telles que celles des « Pandora Papers » renforcent notre conviction qu’il existe des ressources financières majeures qui peuvent contribuer à l’ensemble de la communauté.
A l’heure où les fondements de notre République sont menacés, nous, jeunes médecins, pensons que notre système de santé est la plus belle incarnation de la République en actes. Comme le disait Montaigne, « c’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble » : rassemblons-nous et bâtissons un système qui fasse la fierté des Français. Que la gauche républicaine, populaire, celle qui aime la France et ne se résout pas à son déclin, y prenne toute sa part !
Les signataires de cette tribune sont : Lara Boissieras, interne de chirurgie viscérale et digestive ; Aude Grigoletto, docteur junior en médecine d’urgence ; Alexandre Lahens, interne de néphrologie ; Florian Porta Bonete, médecin psychiatre hospitalier, conseiller départemental remplaçant en Gironde ; Gaetane Pouget, médecin généraliste remplaçante non-thésée ; Manon Probst, médecin généraliste remplaçante non-thésée ; Fanny Rabbé, médecin généraliste remplaçante non-thésée ; Maxime Rifad, interne de médecine générale.
Collectif
2 commentaires sur « Des jeunes internes sous la houlette d’un psychiatre Bordelais, se disant de gauche qui résolvent les déserts médicaux en proposant des dépassements d’honoraires aux jeunes qui s’y installeraient: c’est le bouquet ! »