- LES DÉCODEURS du Monde
La France se porte-t-elle aussi bien que l’affirme Emmanuel Macron ?
Au cours d’une allocution présidentielle aux faux airs de discours de campagne, le locataire de l’Elysée a dressé un bilan élogieux de la situation française. Parfois fondé, parfois illusoire.
Par William Audureau et Assma MaadPublié le 10 novembre 2021 à 19h40, mis à jour à 11h10
Temps de Lecture 7 min.
Malgré le Covid-19, la France va bien, et fait même mieux que les autres. C’est le message qu’a diffusé Emmanuel Macron lors de son allocution du 9 novembre, sur fond de crainte d’une cinquième vague. Le président de la République dresse notamment un premier bilan positif de la reprise. Les Décodeurs ont passé cinq de ses affirmations au crible.
« Aujourd’hui, notre croissance dépasse les 6 % »
C’EST VRAI
Après une récession historique de 7,9 % en 2020, les prévisions de croissance de la France pour l’année 2021 dépassent en effet toutes les 6 % :
- 6,25 % selon le ministère des finances ;
- 6,3 % selon le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) ;
- 6,75 % selon la dernière révision de la Banque de France.
Entre des mesures d’exception qui ont en partie amorti les effets de la crise, d’importantes réserves d’épargne non consommée, une demande intérieure très vive et des carnets de commandes qui ne désemplissent pas, la plupart des signaux de reprise sont au vert. Si l’esquisse de cinquième vague de Covid-19 n’interrompt pas la dynamique actuelle et que ces chiffres se confirment, la France retrouverait un niveau de croissance jamais vu depuis 1973 (6,35 %). Les chiffres définitifs consolidés de la croissance pour 2021 seront connus en mai 2022.
« La France est en tête des grandes économies européennes »
LÉGÈREMENT EXAGÉRÉ
Emmanuel Macron joue-t-il sur les mots ? S’il considère nos voisins de l’Union européenne, son affirmation est exacte : selon les prévisions de croissance du FMIen date du mois d’octobre, la France (6,3 %) devrait faire mieux que l’Italie (5,8 %), l’Espagne (5,7 %) et, surtout, deux fois mieux que l’Allemagne (3,1 %). Un niveau de croissance seulement dépassé par de plus petites économies, essentiellement l’Irlande, l’Estonie et les pays des Balkans – ces prévisions ne tiennent toutefois pas compte d’un éventuel ralentissement lié à la flambée de cas de Covid-19 en Europe centrale.
Si toutefois le référentiel est l’Europe géographique, alors l’affirmation d’Emmanuel Macron devient fausse. En effet, parmi les grandes économies européennes, la France ne se situe plus qu’à la deuxième place, devancée par le Royaume-Uni (6,8 %).
La France, deuxième reprise la plus forte parmi les grandes économies européennes
Prévisions de croissance pour l’année 2021 des dix premiers pays européens en termes de PIB (en pourcentage).

L’Irlande, l’Estonie et les Balkans, plus fortes reprises d’EuropePrévisions de croissance économique pour l’année 2021 pour l’ensemble des pays européens.

« Le chômage est au plus bas depuis près de quinze ans »
PLUTÔT VRAI
Le président est relativement vague sur les dates en affirmant que le taux de chômage a atteint son plus bas niveau depuis une quinzaine d’années.
Emmanuel Macron : « Le chômage est au plus bas depuis près de 15 ans » https://t.co/lzsp3SRdlP— BFMTV (@BFMTV)
Mais les chiffres lui donnent plutôt raison, si l’on s’en tient à l’évolution du taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT), « un indicateur de référence pour l’analyse des évolutions du marché du travail », comme le note le ministère du travail.
Le taux de chômage en France a atteint 8 % de la population active au deuxième trimestre, selon les chiffres les plus récents communiqués par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Il s’agit effectivement du plus bas taux de chômage depuis près de quinze ans, puisqu’il faut remonter à l’année 2008 pour retrouver un taux inférieur à 8 % (7,4 %). « Le taux de chômage a augmenté de 2,9 points entre 2008 et 2013, s’est stabilisé entre 2013 et 2015, puis a diminué de 1,9 point entre 2015 et 2019 et de 0,4 point en 2020 », résume pour cette période l’Insee.
Toutefois, les chiffres de l’année 2020, marquée par la crise sanitaire liée au Covid-19, sont à prendre avec prudence, précise l’institut statistique :
« Pendant les périodes de restrictions d’activité et de confinement de la population, les démarches de recherche d’emploi ont été limitées et la disponibilité pour travailler réduite, ce qui s’est traduit par un recul, en trompe-l’œil, du chômage. »
Il faut remonter à 2008 pour observer un taux de chômage plus bas

Certains indicateurs viennent noircir ce tableau, notamment le chômage des jeunes (15-24 ans), qui demeure important, à 20 % – contre 22,3 % au début du quinquennat d’Emmanuel Macron.
Autre motif d’inquiétude : malgré la vigueur économique de la reprise post-Covid-19, l’année 2022 pourrait être moins joyeuse sur le marché du travail, si l’on en croit l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Dans une note publiée en octobre, l’OFCE craint un ralentissement des créations d’emplois et une remontée du chômage, qui pourrait atteindre 8,2 % de la population active en France :
« En 2022 les créations d’emplois seraient moins soutenues et la population active progresserait plus rapidement que l’emploi, ce qui se traduirait par une hausse du chômage (+ 45 000 chômeurs en fin d’année par rapport à fin 2021). Le taux de chômage progresserait ainsi de 0,2. »Lire aussi Article réservé à nos abonnésEn France, moins de chômage, mais plus de précarité au troisième trimestre
« Nous sommes l’un des seuls pays du monde où le pouvoir d’achat a continué à progresser en moyenne »
À NUANCER
- En effet, la France est moins touchée par la hausse des prix…
Le revenu disponible moyen des ménages n’a progressé que de 1,75 % entre 2019et 2021, contre 2,14 % à l’échelle européenne, selon le cabinet privé GfK. Cet indicateur désigne la part des revenus alloués à la consommation et à l’épargne une fois retirés les différentes formes d’imposition directe.
Ce constat décevant est contrebalancé par une meilleure maîtrise en France de l’inflation, c’est-à-dire de la hausse des prix, qui a un impact majeur sur le pouvoir d’achat. Celle-ci n’a progressé « que » de 3,2 % en un an, selon les dernières mesures de l’institut Eurostat, en octobre – contre 4,1 % dans la zone Euro et 5,4 %aux Etats-Unis.
Cette bonne performance a deux explications principales, comme le souligne BFM-TV :
d’une part, les prix ayant moins chuté en France au printemps 2020 qu’ailleurs, leur remontée est mécaniquement moins importante ;
d’autre part, en raison de son parc nucléaire, la France est moins exposée à la hausse du prix du gaz, qui frappe plus durement les autres pays européens.
- Mais le pouvoir d’achat n’est pas uniforme, et les dépenses contraintes flambent
Au niveau national, les récents chiffres de l’OFCE donnent raison à Emmanuel Macron : le pouvoir d’achat des Français devrait augmenter de 1,5 % sur l’année 2021, après une hausse de 0,7 % l’année précédente. Le centre de recherche prévoie qu’au sortir du quinquennat, les Français auront gagné en moyenne 330 euros par an, ce qui serait du jamais vu depuis le second mandat de Jacques Chirac (+ 414 euros par an). Une bonne nouvelle pour le président sortant, qui après un mandat marqué par la crise des « gilets jaunes », entend se présenter comme le candidat du pouvoir d’achat.
Ce chiffre cache d’importantes disparités : en valeur absolue, les ménages les plus aisés ont vu leur pouvoir d’achat augmenter 3,4 fois plus que les plus pauvres, comme le rappelle Franceinfo. En outre, cette hausse du pouvoir d’achat, indicateur très théorique, est brouillée par la hausse du prix des dépenses contraintes, comme celles liées au carburant (qui a atteint en septembre un pic qu’il n’avait plus connu depuis l’été 2008) ou au logement (qui depuis 2018, continue de battre des records), des indicateurs très concrets, qui pèsent lourdement sur le budget des ménages.
« La pauvreté n’a pas augmenté »
PLUTÔT FAUX
Selon l’Insee, le taux de pauvreté est resté stable en 2020, à 14,6 % de la population française, et ce malgré la crise, grâce notamment aux nombreuses aides mises en place. De quoi donner raison, à première vue, à Emmanuel Macron. Mais cette stabilité étonnante s’explique en partie par un biais méthodologique : l’Insee concentre son enquête sur les ménages dits « ordinaires », dont sont notamment exclues toutes les personnes vivant en collectivité ou communauté.
C’est notamment le cas des étudiants en résidence. Or il s’agit d’une des catégories de la population qui a été le plus affectée par la crise. Selon une enquête de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, près de la moitié des 18-24 ans en emploi ont déclaré avoir été totalement ou en partie en chômage partiel à cette période. Parmi les moins favorisés, 41 % ont rapporté une dégradation de leur situation financière au printemps 2020.
Par ailleurs, la situation des personnes déjà en situation de pauvreté s’est, elle, aggravée. La direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques et l’Insee estiment que les associations de distribution d’aide alimentaire ont enregistré une hausse de 7,3 % des inscriptions de 2019 à 2020 et de 10,6 % des volumes de denrées distribuées. Un indicateur mis en place pour la première fois, justement pour refléter l’ampleur de cette nouvelle pauvreté. Il faudra attendre les chiffres de 2021 pour savoir dans quelle mesure cette aggravation a été temporaire ou non.
William Audureau et Assma Maad