Les tensions perdurent autour de l’ouverture de nouvelles structures de consommation de drogues à Paris, Marseille et Lille

Drogues : à Lille, Paris et Marseille, les projets de « salles de consommation » dans l’impasse

Malgré l’arbitrage gouvernemental en faveur de ces dispositifs dans ces trois grandes villes, les tensions perdurent autour de l’ouverture de nouvelles structures de consommation de drogues. 

Par Denis CosnardGilles Rof(Marseille, correspondant)Camille Stromboni et Laurie Moniez(Lille, correspondante)Publié hier à 10h20, mis à jour à 16h57  

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 https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/08/drogues-les-projets-de-salles-de-consommation-dans-l-impasse_6101356_3224.html

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Un fumeur de crack au square de la porte de la Villette dans le 19e arrondissement de Paris, le 28 octobre
Un fumeur de crack au square de la porte de la Villette dans le 19e arrondissement de Paris, le 28 octobre CATALINA MARTIN-CHICO POUR  » LE MONDE »

Le dernier revirement est venu du Nord. A Lille, un coup d’arrêt brutal a été donné au projet de salle de consommation à moindre risque (SCMR), communément appelée « salle de shoot ». Tout était prêt fin octobre pour accueillir douze usagers et injecteurs de drogues (essentiellement héroïne et cocaïne ; crack…) par heure, 7 jours sur 7 l’après-midi, dans le quartier du Faubourg-de-Béthune. Mais l’Etat a changé son fusil d’épaule à la dernière minute : pas question d’ouvrir cette salle à l’endroit prévu, a signifié le premier ministre, Jean Castex, à la mairie par courrier, lundi 25 octobre.

Sur le terrain, autour de ces dispositifs dits de « réduction des risques » qui doivent permettre, dans un objectif de santé publique et de tranquillité publique, aux usagers de drogues très marginalisés de consommer dans un cadre sécurisé, rarement les tensions ont paru aussi fortes. Un vrai paradoxe : l’expérimentation de « salles de shoot », lancée en 2016 avec une structure à Paris, une autre à Strasbourg, a reçu le blanc-seing du gouvernement cet été. C’est donc un coup d’accélérateur qui était espéré par les acteurs porteurs de ces structures.

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Matignon a en effet rendu un arbitrage en leur faveur : la mesure figure dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), dont l’examen au Sénat devait débuter lundi 8 novembre. Sur le papier, le ministère de la santé, qui défend ces dispositifs dont le « bilan positif » a été établi récemment par un rapport de l’Inserm, l’a donc emporté face à l’intérieur, qui n’a jamais caché son opposition à ces lieux où l’on consomme de la drogue.

Dans le PLFSS, outre le prolongement des deux salles existantes, est prévu le développement de nouvelles structures, renommées « haltes soins addictions », avec une enveloppe prévisionnelle de 2 millions d’euros par an jusqu’en 2025. « Ce qui bloquait jusqu’ici, c’était le cadre, assure le député La République en marche (LRM) de Charente Thomas Mesnier, rapporteur général du texte. Avec cette mesure, nous levons les blocages, d’autres salles vont ouvrir, cela a du sens, la volonté est là, les crédits aussi. »

A Lille, « on est dans l’absurde »

L’Etat semble pourtant loin de parler d’une seule voix. A Lille, ce ne sont pas les élus locaux qui ont fait volte-face, comme cela s’est produit à plusieurs reprises par le passé sur ces projets sensibles qui provoquent les craintes et l’opposition chez les riverains. Mais le premier ministre : « L’implantation d’une salle boulevard de Metz porterait préjudice au bon déploiement de l’opération “quartier témoin” portée par le ministère de l’intérieur depuis l’été 2021 pour lutter contre le trafic de drogue particulièrement intense dans cette zone », a écrit Jean Castex à la maire socialiste, Martine Aubry.

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« Après des tergiversations, malgré l’accord du ministre de la santé, et alors que nous avons tenu les deux bouts de la santé publique et de la sécurité publique, le premier ministre nous demande de déplacer le projet à un endroit où il sait pertinemment que l’on ne peut pas installer de salle… », dénonce l’élue. Jean Castex propose en effet d’implanter la salle « à titre provisoire pour une durée de douze mois » sur le site de Saint-Sauveur, là où un nouveau quartier lillois doit voir le jour. Or, actuellement et pour au moins une dizaine de mois, aucun permis de construire ne peut être délivré sur ce terrain pollué, après une décision du tribunal administratif. « On est dans l’absurde, renchérit l’adjoint lillois Arnaud Deslandes. C’est juridiquement impossible et techniquement infaisable. »

La salle répondait pourtant à l’ensemble des critères de la loi, adossée au centre d’addictologie du CHU de Lille, dans des locaux situés près des consommateurs, argue-t-on à la mairie : elle a été validée par l’agence régionale de santé et la procureure de la République de Lille. « Ce n’est pas une décision politique mais politicienne, Monsieur Darmanin ne veut pas de cette salle, », tranche Martine Aubry.

Nombreuses hésitations

Dans les rangs des soignants et des acteurs de la réduction des risques, la déception est forte. « Le ministre de la santé a remporté l’arbitrage juridique, mais pas la bataille politique, analyse Nathalie Latour, déléguée générale de la Fédération addiction. Les besoins sont très présents mais l’on est incapable d’avancer, ça peut durer longtemps, ces parties de ping-pong où tout le monde se renvoie la balle. » « Les conflits et les hésitations demeurent, et l’on peut craindre que ça dure dans cette période préélectorale », s’inquiète Jean-Michel Delile, président de la Fédération.

Sur le projet de salle qu’il porte à Bordeaux, on en est toujours au stade des réunions préparatoires avec la mairie et l’agence régionale de santé, sans qu’un nouveau lieu ait encore pu être déterminé, pour un projet dans les cartons depuis des années.

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Même chose à Marseille. La question cruciale du lieu doit être tranchée « courant novembre » avec la mairie, espère Béatrice Stambul, présidente de l’association Asud Mars Say Yeah, appelée à gérer la salle. Celle-ci est inscrite dans le programme de la coalition de gauche du Printemps marseillais, élue en juin 2020. Mais le syndrome Not in my backyard (pas dans mon jardin), qui fait régulièrement échouer les tentatives, menace : l’idée émise ces derniers mois de décentraliser le projet vers des arrondissements moins paupérisés que l’hypercentre de Marseille semble désormais écartée. « Comment peut-il y avoir de la sérénité pour s’engager quand on voit ce qu’il se passe aujourd’hui à Lille ou à Paris ? », pointe Nathalie Latour.

A Paris, résistances des riverains

Dans la capitale, la situation s’est enlisée. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, avait pourtant été catégorique, le 28 septembre : pas question que les consommateurs de crack déplacés le 24 septembre de la rue Riquet (19earrondissement) au square de la Porte-de-la-Villette (19e) restent longtemps sur place. Cette solution « ne peut durer que quelques heures ou quelques jours », avait-il affirmé devant les députés. Plus d’un mois a passé, rien n’a bougé. Plus d’une centaine d’accros au crack campent toujours dans ce square situé le long du périphérique, au désespoir des riverains et des élus locaux.

Depuis la mi-septembre, un schéma semblait pourtant se dessiner. Le premier ministre, Jean Castex, avait alors approuvé l’idée de créer dans Paris et ses alentours plusieurs lieux d’accueil des consommateurs, afin de les sortir de la rue puis peut-être de la dépendance, sans les concentrer au même endroit. Un arbitrage clair en faveur du dispositif défendu à la fois par le ministre de la santé, Olivier Véran, et la maire socialiste, Anne Hidalgo, mais contesté par le ministère de l’intérieur.

Cependant, passer des mots à l’action se révèle compliqué, et le projet se heurte toujours à des résistances. Celles des riverains des futurs lieux d’accueil concernés, d’abord. Après la levée de boucliers de ceux de Pelleport (20e), Anne Hidalgo a renoncé au site envisagé dans ce quartier, et plus globalement à créer dans l’immédiat de nouveaux lieux de toutes pièces. Elle privilégie la transformation de structures existantes ou le milieu hospitalier. Mais même ce projet amendé peine à se mettre en place, en raison, notamment, des relations tendues entre la mairie et la préfecture de police.

Le dernier Conseil de Paris, le 14 octobre, en a donné un aperçu. Côte à côte à la tribune, Anne Hidalgo et le préfet Didier Lallement ont exposé leurs divergences. « Je considère que l’action en matière de lutte contre le crack est tout à fait au niveau », s’est félicité Didier Lallement. « Je trouve scandaleux que la seule réponse des pouvoirs publics soit le déplacement du problème », a rétorqué la maire, demandant au ministère de l’intérieur de « mettre les bouchées doubles ». Agir ? Bien sûr, mais commencez par nous transmettre vos propositions « de façon formelle, a répondu Didier Lallement. En fonction de tout ça, nous pourrons travailler ensemble ». Réplique immédiate de la maire : « La loi est très claire, c’est l’Etat qui doit normalement faire des propositions. »

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« Pendant ce temps, on exacerbe les problématiques de santé et de sécurité publique qui peuvent très vite s’embraser, se désespère Nathalie Latour. On laisse grossir un phénomène pas du tout régulé, en plein espace public, avec une insécurité maximale pour les usagers de drogue, les riverains et les professionnels de santé. »Jeudi 28 octobre, une jeune femme a été découverte morte d’une overdose d’héroïne au square de la Porte de la Villette, selon la mairie de Paris. Une enquête a été ouverte par le parquet pour déterminer les causes de la mort.

Denis Cosnard,  Gilles Rof(Marseille, correspondant),  Camille Stromboni et  Laurie Moniez(Lille, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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