La sidérurgie, du ciment et de la chimie doivent désormais mener des ruptures technologiques et énergétiques au pas de charge s’ils veulent survivre et s’aligner sur les objectifs de Bruxelles.

En Europe, l’opération survie de l’industrie lourde

Par  Marjorie Cessac 

Publié hier à 05h40, mis à jour hier à 05h47

ENQUÊTE

Pointés du doigt, les industriels européens de la sidérurgie, du ciment et de la chimie doivent désormais mener des ruptures technologiques et énergétiques au pas de charge s’ils veulent survivre et s’aligner sur les objectifs de Bruxelles.

Sur le port de Dunkerque, au petit matin, leurs hautes silhouettes ocre émergent au loin, entre les grues portuaires et les silos d’usines. Les trois hauts-fourneaux du groupe ArcelorMittal, premier aciériste au monde, sont en marche. A leur pied, des dunes de charbon et de minerai de fer acheminés par bateau d’Australie, du Brésil ou du Canada, prêtes à être englouties, avant d’en ressortir sous forme de coulées. « Ce sont près de 20 000 tonnes de fonte qui sont produites ici chaque jour, s’exclame Emmanuel Deneuville. En quantité de métal, c’est l’équivalent de trois tours Eiffel ! »

En pleine urgence climatique, cette prouesse a toutefois un sérieux revers. Le responsable de la décarbonation du site en a plus que conscience. « En Europe, la moyenne des émissions pour produire 1 kg d’acier est de 2,1 kg de CO2. ArcelorMittal est à 1,8 kg », détaille-t-il, en insistant sur les priorités du groupe : innover pour réduire d’ici à 2030 ces mêmes émissions de 35 % sur le Vieux Continent. A Dunkerque mais aussi à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), à Gand en Belgique, en Allemagne et en Pologne. « Nous allons mener à bien quelque chose que nous n’avions jamais fait depuis les “trente glorieuses” », promet Eric Niedziela, vice-président action climat d’ArcelorMittal Europe. A savoir : « Reconstruire la sidérurgie. » 

Pour l’Union européenne (UE), deuxième puissance industrielle mondiale, où ce secteur représente près d’un quart du produit intérieur brut, cette quatrième révolution s’impose. A elles seules, la sidérurgie mais aussi la cimenterie et la chimie pèsent plus de 20 % des rejets de gaz à effet de serre du continent et restent loin d’être alignées sur les ambitions de Bruxelles de faire du continent le champion mondial de l’écologie. « Si leurs émissions ont diminué entre 1990 et 2015 du fait de l’amélioration de l’efficacité énergétique des procédés, mais également des fermetures de sites, délocalisations et importations, aucune réduction n’a été constatée depuis », atteste Léa Mathieu-Figueiredo, experte du sujet à l’association Réseau Action Climat.

« Le principal risque serait que l’UE rate le coche de l’émergence de cette “cleantech” à la faveur des Etats-Unis et de la Chine », Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors

Au bord de la mer du Nord, sur le littoral dunkerquois, ces enjeux se font plus que jamais obsédants. Car, à lui seul, ce nœud industrialo-portuaire – véritable ville dans la ville – émet 21 % des rejets de COindustriels de tout l’Hexagone. Un record. A l’arrière-plan de la centrale nucléaire de Gravelines et des terminaux portuaires, se succèdent sur cette longue terre un chapelet d’entreprises très polluantes. ArcelorMittal en tête, mais aussi les sociétés minières Ferroglobe et Comilog (filiale du groupe Eramet) ; le numéro un européen de l’aluminium, Alvance Aluminium Dunkerque ; une poignée de chimistes.

Pour ces industriels, qui achètent déjà des quotas européens d’émission de CO2, la prise de conscience s’est accélérée il y a trois ans. Epoque à laquelle le prix de la tonne de CO2 – qui végétait depuis des années – s’est vu, après une réforme du marché, propulsé à 25 euros, un prix sans égal en dix ans : « Ce fut un électrochoc, rapporte-t-on à la chambre de commerce et d’industrie Littoral Hauts-de-France. Nous avons réalisé que les prix allaient continuer à monter, que Bruxelles ferait tout pour nous forcer à investir vers des solutions bas carbone et que si nous ne réagissions pas, nous allions perdre en compétitivité », ajoute-t-elle alors que le territoire s’engage désormais à baisser ses émissions de 30 % en 2030.

Produire de l’acier bas carbone

Sur le site d’ArcelorMittal, de gigantesques monceaux de tôles froissées s’entassent en attente d’être mêlés à la fonte. A l’acier usagé local viennent s’ajouter des chutes venues d’ailleurs : glissières d’autoroute, canettes, acier du bâtiment. « L’avantage de l’acier est qu’il peut être recyclé à l’infini », souligne Emmanuel Deneuville, ajoutant que si l’usine n’utilise pour l’heure que 10 % de cette ferraille de seconde main, ce chiffre devrait doubler l’an prochain. Pour aller plus loin, le site doit cependant installer un four électrique qui utilisera de l’acier recyclé à 100 %. Et au préalable, déployer une unité de réduction du minerai de fer en substituant le charbon par de l’hydrogène bas carbone

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Seul hic, l’horloge tourne, et la production de cet acier bas carbone ne sera pas pour tout de suite. Pas avant 2026 au moins, même si tous les grands du secteur s’y intéressent. L’indien Tata Steel ou l’allemand ThyssenKrupp entre autres. Cet été d’ailleurs, le suédois SSAB y a eu recours pour livrer un acier « vert » au groupe Volvo. Une première !« La technologie existe déjà », reconnaît Matthieu Jehl, patron d’ArcelorMittal France Nord. « L’enjeu à présent est de passer dans un premier temps d’une production de niche de 100 000 tonnes par an à 2 millions », explique-t-il, sachant que ces nouvelles technologies vont nécessiter « plusieurs centaines de mégawatts ». A ce titre, le premier acier bas carbone d’ArcelorMittal viendra peut-être d’Espagne, où se trament des projets d’hydrogène vert à bas coût. En témoigne l’accord signé en juillet dernier entre Lakshmi Mittal, le patron de la multinationale, et Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, en vue de la décarbonation des hauts-fourneaux asturiens.

A Dunkerque, non loin du site d’ArcelorMittal, une usine a fait de l’économie circulaire l’une de ses raisons d’être. Cette fois dans le ciment. Dans son broyeur géant, Ecocem récupère – comme il le fait d’ailleurs à Fos-sur-Mer, près de Marseille – les « laitiers »  de son voisin métallurgique, un déchet qu’il transforme pour en faire un substitut moins polluant du ciment qui compte pour 6 % des émissions de l’UE. « L’urgence dans ce secteur est de limiter la quantité de clinker, cet ingrédient qui peut concentrer jusqu’à 95 % du CO2 dans le ciment », insiste Jean-Christophe Trassard, responsable du marketing et de l’innovation durable chez Ecocem Materials, la maison mère irlandaise.

Pour ce faire, des leviers existent dans ce secteur. En région Auvergne-Rhône-Alpes, le groupe Vicat, cimentier familial présent dans onze pays, se veut à la hauteur de son passé. En 1817, Louis Vicat inventait le ciment artificiel. Aujourd’hui, sa descendance tente de trouver la recette des meilleurs matériaux de construction minéraux et biosourcés. « S’il était là aujourd’hui, il serait sans doute dans nos laboratoires », sourit Eric Bourdon, directeur adjoint du groupe qui produit d’ores et déjà des ciments à base d’argiles activées et des bétons de chanvre.

« Cela ne va pas assez vite. Il nous faut des normes pour les bétons et ciments, des partenariats industriels, des investissements », Jean-Christophe Trassard, Ecocem

Des start-up cherchent aussi à faire bouger les lignes. Tel Hoffmann Green, en Vendée. Avec des ciments à base de déchets industriels, de boues d’argile, de laitiers de hauts-fourneaux et de cendres volantes issues de la biomasse. « Les solutions sont dans les tiroirs des labos. Tout cela va dans le bon sens, reconnaît Jean-Christophe Trassard chez Ecocem, mais pas assez vite. Il nous faut des normes pour les bétons et ciments, des partenariats industriels et des investissements capables de les “massifier” », insiste-t-il.

C’est d’ailleurs ce que la société Ecocem vise, avec une technologie de substitution au ciment basée sur l’économie circulaire qu’elle prévoit de dévoiler prochainement. « L’empreinte carbone du ciment est en moyenne de 600 kg de CO2 par tonne de ciment. On pourrait la ramener à moins de 200 kg. Et ce, d’ici trois à cinq ans », avance le spécialiste de l’innovation durable. Pari tenable ou pas, l’équipe a convaincu le milliardaire américain Bill Gates d’investir dans l’entreprise. A hauteur de 22,5 millions d’euros par le biais de son fonds Breakthrough Energy Ventures.

INFOGRAPHIE « LE MONDE » 

Les enjeux sont colossaux. Pour le climat. Mais aussi pour la souveraineté. « Les industriels susceptibles de faire une technologie réplicable rafleront les marchés, insiste Thomas Pellerin-Carlin, directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors. A l’instar du numérique dans les années 2000, le principal risque serait que l’UE rate le coche de l’émergence de cette “cleantech” à la faveur des Etats-Unis et de la Chine. »

Dérives

Contrainte de faire sa révolution, l’industrie lourde n’en est pas moins traversée par de forts courants d’inertie. A Bruxelles d’ailleurs, où s’écrit l’histoire réglementaire de cette nouvelle page, les lobbys ne désarment pas. En témoigne le véritable assaut mené par ces groupes de pression juste avant le vote sur la dernière réforme du marché du carbone en 2021.

Grâce à cette révision, « des aberrations ont malgré tout été corrigées. Et les prix de la tonne de CO2, autour de 60 euros, collent plus à la réalité », concède Vincent Lefebvre, président-fondateur du cimentier Cem’In’Eu, créé en 2014, à contre-courant et en faveur d’une régulation écologique. « Mais nous avons perdu dix ans », regrette-t-il, pointant notamment les allocations de quotas gratuits, un système de droits à polluer mis en place pour dissuader certaines entreprises de délocaliser leurs productions. « Entre janvier 2013 et 2020, sur la totalité de l’UE, les cimentiers ont réalisé grâce à ces quotas des profits extraordinaires de 3,5 milliards d’euros », déplore-t-il.

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Plusieurs rapports, dont celui de la Cour des comptes européenne, en septembre 2020, ont effectivement relevé des dérives y compris dans d’autres secteurs couverts. Conséquence, pour inciter les entreprises à se transformer sans avoir à subir une concurrence déloyale, la Commission européenne a proposé le 14 juillet, dans le cadre de son Pacte vert, que ce système soit progressivement remplacé par un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. L’objectif ? Que les produits importés en Europe soient soumis au même prix du carbone que celui payé par les produits européens. Dans un premier temps, ce dispositif s’appliquera à cinq secteurs. En l’occurrence l’acier, l’aluminium, les engrais, l’électricité mais aussi le ciment. A priori peu délocalisable, ce dernier a néanmoins vu les importations de clinker s’accroître ces dernières années

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A Bruxelles, où les débats parlementaires ne font que commencer, cette proposition ne manque pas de susciter perplexité et critiques. Les plus véhémentes venant sans doute du secteur de l’aluminium qui, en raison de son exposition à la concurrence asiatique, craint une « désorganisation de ses chaînes de valeur », selon l’association European Aluminium, qui représente la filière. Dans leur ensemble cependant, les industriels s’y disent favorables. A condition toutefois que soient maintenues les allocations de quotas de CO2 gratuits jusqu’en 2035 au moins, échéance à laquelle devrait entrer pleinement en vigueur le mécanisme d’ajustement carbone. « Ils craignent de devoir lâcher la proie pour l’ombre si le nouveau dispositif ne fonctionne pas bien », résume l’Association française des entreprises privées.

Contre les quotas gratuits

A l’origine de leurs incertitudes figurent, entre autres, le risque de voir circuler des contrats carbone falsifiés en provenance de l’étranger, ou le manque de compensations financières pour les secteurs en aval comme l’automobile. Des arguments toutefois peu recevables pour les partisans d’une décarbonation rapide qui réclament l’abandon au plus vite de ces quotas gratuits. D’autant que leur maintien pourrait être perçu comme une « aide à l’exportation » par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les partenaires commerciaux. « L’idée de ce nouveau mécanisme a d’ores et déjà suscité un vent de panique chez les producteurs d’acier russes, dévoile Geneviève Pons, vice-présidente du centre de réflexion Europe Jacques Delors, impliquée dans les négociations, il y a un effet d’anticipation chez nos voisins, ce qui peut-être aussi positif. »

Pour les entreprises, une des clés sera de mutualiser toujours plus leur chaleur et leur matière première, et, fait nouveau, peut-être aussi leur CO

Au sein de l’UE, peu sont ceux qui se risquent à faire le calcul global d’une telle transformation. Même si l’objectif reste d’alimenter avec le produit de ces « taxes » les fonds européens, d’innovation et de modernisation notamment, pour que ceux-ci viennent en aide aux entreprises. « Car elles ne pourront pas faire tout toutes seules »,s’exclame Dominique Pair. Désormais en mission pour le territoire, l’ancien patron d’ArcelorMittal à Dunkerque a sorti sa calculette : « La décarbonation du site industrialo-portuaire devrait coûter entre 1,5 et 3 milliards d’euros d’ici à 2030. Et je n’ai pas fait les comptes pour 2050 ! » 

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Nul doute que pour les entreprises, une des clés sera de mutualiser toujours plus leur chaleur et leur matière première, et, fait nouveau, peut-être aussi leur CO2« Parmi les initiatives les plus structurantes figure la création d’un “hub” du CO2qui devrait concentrer les émissions des Hauts-de-France », poursuit Dominique Pair. Objectif : capter puis transformer ce COen hydrocarbures et en polymère verts sur le territoire, puis en transporter l’excédent par bateau en mer du Nord dans des lieux de stockage. Au port, ces potentiels millions de tonnes de COexportées sous forme d’« huile » génèrent déjà des espoirs. « Ce serait un bon relais de croissance pour le vrac liquide »,estime Nicolas Forain, chef du développement logistique et industriel du Grand Port maritime de Dunkerque. Cette nouvelle révolution semble pleine de promesses. Reste à savoir si elle sera complètement écologique. Et surtout si elle arrivera à temps.Marjorie Cessac

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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