Comment répliquer aux outrances des extrêmes droite sur les fraudes des étrangers, sur le coût de leur présence en France

Publié le 30/10/2021

Les outrances d’Eric Zemmour sur l’AME doivent-elles masquer les réticences des professionnels ? 

Paris, le samedi 30 octobre 2021

http://www.jim.fr/medecine/actualites/pro_societe/e-docs/les_outrances_deric_zemmour_sur_lame_doivent_elles_masquer_les_reticences_des_professionnels__189802/document_jim_plus.phtml

– Une enquête réalisée par Opinion Way pour le cabinet Deloitte souligne cette semaine que 86 % des Français souhaitent que les candidats s’engagent à augmenter les investissements hospitaliers et les moyens humains au service des soins et 81 % attendent des revalorisations financières pour les personnels soignants. Cette large majorité suggère que la prise en considération des souffrances de l’hôpital public est bien un point de préoccupation majeur pour grand nombre de Français.

L’hôpital français, l’hôpital de l’Afrique ?

Pourtant, le sujet ne figure guère au premier plan dans les débats qui agitent la sphère politico-médiatique depuis quelques semaines. Si l’on parle de l’hôpital, c’est souvent incidemment, pour mettre en lumière d’autres préoccupations censément plus brûlantes. Ainsi, le 16 octobre dernier, le presque candidat Eric Zemmour dénonçait en marge d’une visite à Béziers : « Je pense que l’hôpital est complétement assiégé par une population venue du monde entier, qu’il est obligé de soigner à nos frais. Je pense que c’est une des premières mesures à prendre, c’est-à-dire supprimer l’AME » avant d’ajouter « Il y a du boulot pour que l’hôpital français cesse d’être l’hôpital de toute l’Afrique ».

Évidemment, ces déclarations sans nuance (pléonasme quand il s’agit d’Eric Zemmour ?) n’ont pas laissé indifférents les nombreux médecins qui ont l’habitude de commenter l’actualité sur les réseaux sociaux.
Les réactions ont pu être humoristiques. Ainsi, le lundi suivant, le professeur de médecine d’urgence à la Pitié Salpêtrière, Yonathan Freund s’amusait en quelques tweets : « J’essaie d’entrer à l’hôpital mais c’est dur de traverser tous ces patients avec l’AME qui font le siège de l’hôpital. Souhaitez moi bonne chance », commençait-il avant de poursuivre quelques heures plus tard : « Chers amis, des nouvelles de mon périple. Toujours en train d’essayer de traverser la horde de patients AME qui assiège l’hôpital, j’ai croisé un patient qui avait des droits sécus. Du coup j’ai dû m’arrêter pour le soigner. Il mérite. J’ai perdu du temps, mais je n’abandonne pas » pour finir par triompher : « Enfin. J’ai réussi à passer les grilles de l’hôpital et me voilà dans mon bureau. Entier, mais je tousse. J’ai sûrement chopé la tuberculose d’un type sans sécurité sociale ».

Les soigner pour nous protéger

Derrière la plaisanterie (aussi outrancière diront certains que les propos d’origine), le praticien signalait néanmoins quelques enjeux fondamentaux de l’AME. Il rappelait en effet qu’un des objectifs de ce dispositif permettant aux étrangers en situation irrégulière un accès gratuit aux soins est d’éviter la propagation de certaines épidémies. « Soigner dignement les personnes en situation précaire, c’est nous soigner collectivement. Parce que pathologies et bactéries ne connaissent ni frontières ni nationalités, permettre à ces dizaines de milliers de femmes, d’enfants et d’hommes d’accéder aux soins les plus élémentaires, c’est mener une politique résolue de prévention et de limitation des risques en réduisant possibilités de contagion. Même, c’est décharger considérablement les services d’urgences des hôpitaux français déjà lourdement en difficulté, et qui seraient impactés en cas de suppression de l’AME : les économies budgétaires de surface auraient bel et bien un coût pour la puissance publique, et non l’inverse ! » rappelait en 2019 un collectif de députés écrivant dans l’Opinion une tribune s’opposant aux velléités affichées par le gouvernement de restreindre les contours de l’AME.

Pas de siège et un impact financier nul

Les messages de Yonathan Freund moquent également l’exagération objective d’Eric Zemmour. D’autres ont d’ailleurs renchéri. Le médecin urgentiste auteur de la page Facebook « To be or not Toubib » a ainsi remarqué : « Il n’y a aucun bénéficiaire de l’AME qui assiège mon hôpital, ou bien c’est le siège le plus light de l’histoire des sièges », tandis que plus sérieusement le docteur Philippe Le Conte (CHU de Nantes) relève : « Moins de 1 % des patients consultant aux urgences de Nantes relève de l’AME ». Les hôpitaux de Marseille signalent avoir pris en charge, en 2019, 2 513 bénéficiaires de l’AME (905 pour les Hospices civils de Lyon). Ces nombres relativement limités correspondent à une charge également modérée sur les dépenses de l’Assurance maladie. En effet, sur les 200 milliards d’euros de dépenses de l’assurance maladie, le budget alloué à l’Aide médicale d’Etat en 2021 ne devrait pas excéder un milliard soit 0,5 %. D’une manière générale, certaines analyses invitent à reconsidérer l’impact financier de l’immigration. Ainsi, l’OCDE a-t-il publié ce 28 octobre un rapport (qui ne manquera pas d’être contesté !) qui conclut : « Dans tous les pays, la contribution des immigrés sous la forme d’impôts et de cotisations est supérieure aux dépenses que les pays consacrent à leur protection sociale, leur santé et leur éducation ». La France, malgré le caractère généreux de ses aides sociales, n’échapperait pas à la règle. « Ce qui focalise le débat public, notamment en France, c’est le coût que peut représenter l’immigration en termes de dépenses sociales, de santé, etc. On montre que cette question ne devrait pas nous obséder, car quand on fait le compte, on observe que la contribution est positive jusqu’à la prise en compte des dépenses militaires et de la dette publique » commente Jean-Christophe Dumont, chef de la division Migrations de l’OCDE. « Si on compte tout ce que l’État dépense pour les migrants, de la santé à l’éclairage public, en passant par la police et les allocations, et ce qu’ils contribuent, on va toujours trouver un écart de contribution budgétaire nette entre -1 et +1 % du PIB » complète l’économiste auteur de l’étude Anna Damas de Matos, qui ajoute « Dans les pays où il y a eu beaucoup d’immigration récente et jeune, on aura une contribution plus positive, comme en Italie ou en Espagne. Et vice-versa. La France, elle, est dans une situation intermédiaire ».

L’AME favorise-t-elle l’immigration ?

Si la critique ainsi brutalement formulée par Eric Zemmour ne semble donc pas résister à l’analyse chiffrée, on sait que la critique de l’AME peut également sous-tendre que cette disposition inciterait à l’immigration (immigration qui peut être également contestée pour d’autres raisons que financières). L’idée est également largement remise en cause par de nombreux observateurs. Ainsi les députés auteurs de la tribune publiée dans l’Opinion en 2019 avaient affirmé : « Laisser penser que l’attractivité de notre système de santé serait la raison des flux migratoires que connaît notre pays serait, dans le contexte actuel, une erreur dont nous serions collectivement responsables. «  L’appel d’air » que certains prétendent dénoncer est, outre une erreur factuelle, le fruit d’une instrumentalisation. Très loin d’être le premier motif d’immigration, l’AME est en réalité l’ultime recours face à des situations de santé dramatiques et dangereuses ». Une telle déclaration généreuse ne s’appuie pas sur une démonstration chiffrée qui serait cependant nécessaire. On sait cependant que si des dérives existent (des filières organisées, notamment depuis certains pays d’Europe de l’Est), elles demeurent restreintes et tous les gouvernements ont effectivement confirmé que leur ampleur, difficile à évaluer, demeurait très modérée.

L’hôpital à la recherche de son âme

Au-delà de l’emphase de la salve d’Eric Zemmour, faut-il s’inquiéter qu’un des possibles candidats à l’élection présidentielle paraissent autant méconnaître les réels problèmes de l’hôpital public ? Plusieurs médecins ont en effet tenu à rappeler : « Ce qui assiège l’hôpital, c’est le manque de moyens, le manque de lits, les salaires de merde, le manque de personnel, les heures interminables, le manque de prévention, le manque de pédagogie médicale au grand public, le manque de médecins formés, le manque de considération d’une classe politique » a ainsi énuméré durement l’auteur de « To be or not Toubib ». Le médecin urgentiste Mathias Wargon a de son côté remarque « À l’hôpital, vous êtes soigné par des médecins du monde entier. Pas seulement à cause du numerus clausus, mais aussi parce que les gardes sont dures et mal payées ». Outre un rappel du rôle joué par l’immigration dans le fonctionnement des hôpitaux publics, le tweet évoquait en filigrane les crises de vocation dont souffre durement l’hôpital public et qui ont été l’objet cette semaine de plusieurs reportages et commentaires. Ces derniers laissent apparaître que si l’AME est loin de représenter un problème majeur à l’hôpital public, ce dernier semble aujourd’hui perdre peu à peu son âme. La désaffection majeure dont il est l’objet témoigne en effet combien le service public ne parvient plus à séduire.

Il y a deux ans deux tiers des professionnels de santé souhaitaient limiter l’AME

Bien sûr, on observera qu’une telle unanimité dans le corps médical ne reflète probablement pas la réalité et que nécessairement il est des médecins, qui sans pouvoir confirmer l’existence d’un hôpital assiégé par les bénéficiaires de l’AME, estiment que ce dispositif connaît des dérives qu’il convient de corriger. Même si les idées d’extrême droite sont, comme le montrent tous les sondages électoraux, moins souvent partagées par les professionnels de santé, les interrogations sur l’AME ne sont pas rares chez les praticiens. Ainsi, un sondage réalisé sur notre site en septembre 2019 révélait que la majorité des professionnels ayant participé au sondage soutiendraient une réforme de ce dispositif, qu’il s’agisse d’une limitation du panier de soins (14 %), d’une suppression hors urgences, maladies contagieuses et grossesse (28 %), voire même d’une suppression hors urgences (24 %), tandis que 3 % n’avaient pas souhaité se prononcer. Ces résultats confirment l’existence d’une scission entre ce que donne à voir une grande partie des réactions médiatiques et sur les réseaux sociaux aux propos (souvent outranciers) d’Eric Zemmour et ce qui pourrait être l’état plus contrasté de l’opinion. Un éclairage qui vaut pour l’AME et probablement pour bien d’autres sujets mis en avant par le non encore candidat.

On relira :

Aurélie Haroche 

Commentaires Dr Jean Scheffer:

En 2020 1, 34% d’anomalies concernant l’AME

L’essentiel de la fraude ce sont les employeurs (fraude fiscale avec le emplois non déclarés), les professionnels de santé et les établissements de santé. la fraude avec l’AME et les cartes vitales, à coté , c’est insignifiant.

L’aide médicale d’État (AME), objet de nombreux fantasmes ne serait l’objet en 2017 que de 500 000 euros de fraudes et les usurpations d’identité et de faux papiers de 800 000 euros. En 2020, une enquête objective 1,34% d’anomalies concernant l’AME (Voir article ci-dessous) •Cependant, la DNLF estime les montants totaux « de fraude détectée» en 2017 à 8,6 milliards d’euros, dont les trois quarts (6,45 milliards d’euros) sont liés à des infractions en matière fiscale. Les fraudes aux prestations sociales ont représenté pour leur part  587 millions d’euros, en hausse de 7,5 % par rapport à 2016. Pour près de la moitié, ces fraudes portent sur des prestations maladies, soit 277 millions d’euros. Et sur ce total, 270 millions concernent exclusivement la CNAM (+ 10 % par rapport à 2016, ce qui relève probablement en partie d’une amélioration de la détection). • Une partie du préjudice est liée à la gestion des droits (attribution et renouvellement CMU-C, AME.), soit 11 millions d’euros en 2017 (contre 9 millions en 2016). 

Les fraudes sont aussi liées à l’offre de soins, pour 132,4 millions d’euros en 2017 (+27 % par rapport à 2016). •En tête des fraudeurs à l’offre de soins, il y aurait les professionnels de santé pour 101,4 millions d’euros (+23 %), essentiellement sur l’application des nomenclatures (44 %) et la facturation d’actes fictifs (17 %). Mais gageons que ces chiffres ne manqueront pas d’être contestés, en particuliers par les infirmiers libéraux, qui s’estiment, en la matière, victimes d’une nomenclature désuète. •Selon ce bilan de Bercy, les assurés, quant à eux, ont occasionné seulement 3,9 millions d’euros de préjudice en 2017. Côté établissements, les contrôles sur la tarification à l’activité (T2A) ont permis de révéler 58,2 millions d’euros de fraude (+13 %) auprès de 160 établissements MCO et 13 établissements d’hospitalisation à domicile contrôlés, des chiffres qui ne manqueront pas là aussi d’agiter les débats.

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/11/06/ame-le-taux-danomalie-detecte-sur-un-double-controle-des-dossiers-seleve-en-effet-a-134-en-2020/

La proportion d’immigrés en France est inférieure à, la moyenne européenne

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/11/03/le-grand-remplacement-une-peur-qui-echappe-a-toute-argumentation-rationnelle-malgre-une-proportion-dimmigres-en-france-102-inferieure-a-la-moyenne/

Les immigrés rapportent aux Etats:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/11/01/les-immigres-rapportent-aux-etats/

Si on faisait partir les médecins étrangers de nos hôpitaux , un nombre très élevé d’établissements seraient obligés de fermer*

En 2015, le tableau de l’Ordre recense actuellement 54 168 médecins nés hors de France, 40 354 d’entre eux ayant une activité régulière sur le territoire français. Croisant les critères pays de naissance/pays de diplôme, on peut observer des typologies très différentes sur lesquelles il est intéressant de s’arrêter.

Il existe 22 568 médecins titulaires d’un diplôme européen ou extra-européen, une population qui a augmenté de 60% ces 7 dernières années. Les diplômes extra-européens, sont issus principalement du Maghreb et en Afrique sub-saharienne. Cependant ces médecins à diplôme étranger représentent moins de 10 % des médecins en activité en France, ce qui est bien inférieur à la situation d’autres pays de l’OCDE (par exemple 35,3 % en Irlande et 35 % au Canada). Afin de pourvoir les postes d’internes, les hôpitaux embauchent ainsi des praticien·nes à diplôme étranger hors UE (PAHDUE), en tant que « Faisant fonction d’interne » (FFI), « attachés associés » ou « assistants associés »

Ces médecins étrangers investissent surtout les spécialités hospitalières désertées par les médecins à diplôme français qui préfèrent exercer en libéral : l’anesthésie-réanimation, la psychiatrie, la radiologie, la chirurgie cardio-vasculaire, la néphrologie ou encore les urgences

*Voir: https://www.icmigrations.cnrs.fr/2021/03/15/defacto-025-01/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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