Publié le 03/11/2021
Santé : « Chaque minute compte à la phase aiguë d’un AVC »
TRIBUNE
Collectif
Un tiers des lits des unités neurovasculaires (UNV) de Paris est fermé faute de personnel et 50 % des postes d’infirmiers ne sont pas pourvus, s’alarment, dans une tribune au « Monde », les chefs de service d’UNV d’Ile-de-France.
Publié hier à 16h36, mis à jour à 12h40 Temps de Lecture 6 min.
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Tribune. Nous, médecins hospitaliers, chefs de service et responsables d’unités neurovasculaires (UNV), usagers, membres d’association de patients, tenons par cette tribune à alerter sur la situation actuelle de nos services qui sont dans une très grande difficulté pour prendre en charge les patients souffrant d’accidents vasculaires cérébraux (AVC).
Les AVC représentent un enjeu majeur de santé publique : 150 000 nouveaux cas en France chaque année, première cause de handicap acquis chez l’adulte, deuxième cause de démence et troisième cause de mortalité. Plus de trente études internationales randomisées ont démontré que la prise en charge de patients victimes d’AVC dans des unités spécialisées (UNV, ou « stroke unit » en anglais) avec du personnel formé à cette prise en charge, réduit de 25 % la mortalité et le handicap.
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Cette efficacité repose d’une part sur une prise en charge multidisciplinaire réalisée par une équipe composée d’infirmiers, d’aides-soignants, de kinésithérapeutes, d’ergothérapeutes, d’orthophonistes et de médecins formés à cette pathologie, et d’autre part sur les procédures de recanalisation artérielle, la thrombolyse et la thrombectomie. Ces révolutions thérapeutiques ne peuvent être mises en œuvre que dans des UNV car elles nécessitent une expertise et une surveillance par des professionnels spécialisés en neurologie vasculaire.
« Une pandémie d’AVC »
En France, dès 2007, une circulaire de la DHOS [direction de l’hospitalisation et de l’offre de soins] indiquait que « l’organisation des ressources humaines et matérielles nécessaires au fonctionnement efficient de l’UNV doit être en adéquation avec le nombre de patients qu’elle prend en charge, notamment en urgence, et leurs besoins de soins » et que « la caractéristique de l’UNV est de réunir des médecins et des personnels paramédicaux de plusieurs spécialités, expérimentés, formés à la prise en charge spécifique des AVC et travaillant en coordination. Cette équipe pluridisciplinaire doit être en nombre suffisant pour prendre en charge 24 heures sur 24 tous les jours de l’année des patients atteints d’AVC ».
En 2009, le rapport Bachelot soulignait l’effort de développement des UNV mais constatait que la majorité des patients n’y étaient pas hospitalisés : « 20 % seulement des patients présentant un AVC y sont pris en charge. » Le rapport affirmait que « tout patient présentant un AVC doit pouvoir intégrer une filière territoriale complète et coordonnée », comprenant une hospitalisation en UNV. Ce rapport précédait un plan ministériel (2010-2014) qui a permis le développement des UNV sur le territoire français et a réaffirmé le bénéfice de ces structures pour tous les patients souffrant d’AVC.L
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Le ministère de la santé insiste chaque année sur l’enjeu de santé publique que représentent les AVC, « parce que cette pathologie touche une personne toutes les cinq secondes dans le monde, l’OMS parle de pandémie et projette une augmentation de l’incidence des AVC de 16 millions en 2005 à 23 millions en 2030 ».
Depuis plusieurs années et en particulier depuis la loi Hôpital, patients, santé, territoire (HPST) en 2009, les personnels hospitaliers alertent leurs directions, leurs tutelles et l’ensemble de la population au travers d’articles de presse, de reportages relatant les manques de moyens et leurs conséquences dans les hôpitaux en général. Ils ne sont toujours pas écoutés et aujourd’hui la situation est critique : l’accès aux soins est de plus en plus difficile, la qualité et la sécurité des soins et les conditions de travail des professionnels de santé se dégradent avec une véritable « crise d’attractivité » qui conduit à fermer des lits, voire des unités ou même des services entiers.
Sous-effectif profond
Pendant des années, le manque de personnels a touché principalement les services de gériatrie, de psychiatrie, de soins de suite. Il touche aujourd’hui tous les secteurs du soin et nos UNV sont frappées de plein fouet. Nous assistons aujourd’hui à une situation sans précédent. En Ile-de-France, 12 % des lits d’UNV sont fermés, mais c’est particulièrement à Paris que la situation est explosive avec près de 30 % des lits fermés (71 lits fermés sur les 258) et 50 % des postes infirmiers non pourvus.
Le rationnement conduit à faire des choix de priorisation des patients qui posent d’importantes questions éthiques, et à une perte de chance pour de nombreux patients
Le sous-effectif profond de personnels infirmier, aide-soignant et médical existe depuis plusieurs années mais il s’est aggravé de façon majeure depuis cet été. Cela conduit à fermer un nombre croissant de lits d’hospitalisation, notamment de soins intensifs, ou à travailler dans des situations dégradées du fait de sous-effectif ou de remplacements par des intérimaires non spécialisées (dégradant la qualité et la sécurité des soins et les conditions de travail des professionnels).
Le nombre de lits était déjà insuffisant en temps « normal » pour accueillir tous les patients souffrant d’AVC. La situation est désormais critique. Les conséquences sont graves pour les patients en urgence : les délais de prise en charge s’allongent pour trouver une place, ce qui augmente le risque de handicap et de mortalité, car chaque minute compte à la phase aiguë.
Par ailleurs, le rationnement conduit à faire des choix (implicites ou explicites) de priorisation des patients qui posent d’importantes questions éthiques, et à une perte de chance pour de nombreux patients.
Signalements
C’est la raison pour laquelle, il est de notre devoir d’informer que l’insuffisance de l’offre de soins et la dégradation de la qualité de soins du fait du sous-effectif chronique de personnels soignants dans nos UNV mettent en danger les patients.
Nous tenons à rappeler que cette situation a déjà fait l’objet de signalements auprès de nos tutelles, notamment par la brigade des sapeurs-pompiers en 2018.
La situation des UNV en Ile-de-France n’est pas isolée, elle existe dans d’autres régions, où les pertes de chance pour les patients sont tout aussi inacceptables. Des mesures s’imposent en urgence pour garantir l’accès aux soins des patients et débattre d’un plan de restauration de l’attractivité de l’hôpital public pour les soignants.
Dr Sophie Crozier, service des urgences cérébro-vasculaires du groupe hospitalier Pité-Salpêtrière et Dr Philippa Lavallée, unité neuro vasculaire, service de neurologie de l’hôpital Bichat-Claude-Bernard (Paris).
Avec le soutien de tous les chefs de service d’UNV d’Ile de France : Pr Sonia Alamowitch, chef de service des UNV des hôpitaux Pitié-Salpêtrière et Saint-Antoine (AP-HP) ; Pr Pierre Amarenco, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Bichat (AP-HP) ; Pr Alain Ameri, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital de Meaux ; Pr Hugues Chabriat, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Lariboisière (AP-HP) ; Dr Ovidiu Corabianu, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Robert-Ballanger, Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) ; Dr Thomas de Broucker, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Delafontaine, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) ; Pr Sandrine Deltour, chef de service de l’UNV de l’hôpital Raymond-Poincaré (AP-HP), Garches (Hauts-de-Seine) ; Pr Christian Denier, chef de service de l’UNV de l’hôpital Kremlin-Bicêtre, AP-HP (Val-de-Marne) ; Pr Olivier Heinzlef, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital de Poissy (Yvelines) ; Pr Hassan Hosseini, chef de service de l’UNV de l’hôpital Henri-Mondor (AP-HP), Créteil (Val-de-Marne) ; Dr Olivier Ille, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital François-Quesnay, Mantes-la-Jolie (Yvelines) ; Dr Bertrand Lapergue, chef de service de l’UNV de l’hôpital Foch, Suresnes (Hauts-de-Seine) ; Dr François Lun, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital d’Orsay ; Dr Eric Manchon, chef de l’UNV de l’hôpital de Gonesse (Val-d’Oise) ; Pr Jean-Louis Mas, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Sainte-Anne, Paris ; Dr Philippe Niclot, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital René-Dubos, Pontoise (Val-d’oise) ; Dr Michaël Obadia, chef de service de l’UNV de l’hôpital Fondation-Rothschild, Paris ; Pr Fernando Pico, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital André-Mignot, Versailles, (Yvelines) ; Dr David Smadja, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Sud-Francilien, Corbeil-Essonnes (Essonne) ; Pr Mathieu Zuber, chef de service de l’UNV et de neurologie de l’hôpital Saint-Joseph, Paris.
Avec les soutiens aussi des neurologues vasculaires d’Ile-de-France : Dr Flore Baronnet, Dr Marie Bruandet, Dr Lucie Cabrejo, Dr Marie-Laure Chadenat, Dr Céline Guidoux, Dr Christina Hobeanu, Dr Catherine Lamy, Dr Anne Léger, Dr Elena Meseguer, Dr Peggy Reiner, Pr Charlotte Rosso, Dr Lilia Seddik ; et de Marie Citrini, représentante des usagers du conseil de surveillance de l’AP-HP.
30 % des lits d’Unités Neuro-Vasculaires fermés à Paris !

Paris, le mercredi 3 novembre 2021
– Dans une tribune publiée par le journal Le Monde, des chefs de service dénoncent le manque de lits et de personnels dans les unités neurovasculaires (UNV) qui compromet la prise en charge des patients atteints d’AVC.
Toutes les 4 minutes en France, une personne est victime d’un accident vasculaire cérébral. L’AVC est la première cause d’handicap acquis chez l’adulte, la deuxième cause de démence et la troisième cause de mortalité. Une prise en charge la plus rapide possible du patient par une unité neurovasculaires (UNV) est primordiale pour diminuer fortement le risque de mortalité ou de handicap. « Chaque minute compte à la phase aigüe d’un AVC » répète les médecins. Mais dans les UNV français, le manque de personnel et de lits est criant.
Une situation dénoncée par plusieurs chefs de service et médecins des services de neurologie d’Ile de France dans une tribune publiée ce mardi dans le journal Le Monde.
Selon les auteurs de la tribune, 12 % des lits en UNV d’Ile de France sont fermés. La situation serait particulièrement critique à Paris avec 30 % des lits fermés et 50 % des postes d’infirmiers non pourvus. Si ce manque d’effectifs est dénoncé depuis plusieurs années par les acteurs du secteur, il s’est semble-t-il aggravé cet été, avec le départ de nombreux infirmiers et aides-soignants à l’occasion de la crise sanitaire. Pour faire tourner les services, les UNV sont obligés de travailler en sous-effectif ou de faire appel à des intérimaires non spécialisées.
La fermeture de lits et le manque de soignants aurait des conséquences graves sur la prise en charge des patients souffrants d’AVC. Les délais de prise en charge s’allongent, augmentant ainsi le risque de décès ou de handicap. Les médecins signataires de la tribune expliquent en être contraints à procéder à une « priorisation des patients qui pose d’importantes questions éthiques et crée une perte de chance pour les patients ».
« La situation est devenue catastrophique »
Une crise des UNV est confirmé par un médecin exerçant au service de neurologie d’un hôpital parisien contacté par le JIM qui dresse un tableau particulièrement alarmant de la situation « Actuellement dans notre service de soins intensifs neurovasculaire, 14 lits sont fermés, dont 6 lits de soins intensifs scopés dédiés à la prise en charge des AVC en urgence. Cela est directement dû au départ de notre personnel infirmier ces derniers mois. La situation est devenue catastrophique en sortie de crise covid avec un départ massif du personnel, non remplacé. Les conséquences sont désastreuses avec des malades ayant des AVC restant des jours à attendre aux urgences et de nombreux patients que nous ne pouvons plus prendre en phase aigue d’un AVC pour leur proposer les traitements de reperfusion adaptés ».
La situation critique des UNV d’Ile de France n’est pas un cas isolé. En janvier dernier, lors du congrès de la Société française neurovasculaire, le Dr Denis Sablot, coordinateur scientifique de la société savante, avait dénoncé le « grand danger » que courait le maillage territorial des UNV. Selon des chiffres publiés lors du congrès, plus de 18 % des postes dans les UNV français étaient vacants. Seulement 44 % des UNV ne déploraient aucun poste vacant. 15 UNV déclarent être en situation critique et un UNV, celui d’Evreux, a finalement dû fermer par manque d’effectif.
Ce manque de soignants dans les UNV n’est qu’une des manifestations de la crise d’attractivité que traverse l’hôpital public français et que l’épidémie de Covid-19 a à la fois révélé et aggravé. Pour y remédier, plusieurs solutions sont mises en avant par les acteurs du secteur : l’augmentation de la rémunération des infirmiers et des praticiens hospitaliers, la lutte contre les lourdeurs administratives, mais aussi un plus grand recrutement de médecins étrangers.
Quentin Haroche