« Le grand remplacement »: une « peur qui échappe à toute argumentation rationnelle », malgré une proportion d’immigrés en France (10,2 %) inférieure à la moyenne de l’OCDE (13,6 %).

La théorie complotiste du « grand remplacement » chemine avec Eric Zemmour

Avec cette théorie popularisée par l’écrivain Renaud Camus, le polémiste d’extrême droite défend une vision ethniciste de la nation. Il rêve d’en faire la question centrale de la présidentielle de 2022. 

Par Ivanne TrippenbachPublié aujourd’hui à 11h26, mis à jour à 16h12  

Temps de Lecture 5 min. 

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La théorie complotiste du « grand remplacement » chemine avec Eric Zemmour.
La théorie complotiste du « grand remplacement » chemine avec Eric Zemmour. AUREL

L’agitation créée autour de son ami Eric Zemmour lui a offert une audience inédite. Dimanche 31 octobre, invité par l’éditorialiste au Figaro Ivan Rioufol, Renaud Camus a quitté son château du Gers pour apparaître sur les écrans de la chaîne de télévision CNews, propriété du groupe Bolloré. L’écrivain d’extrême droite, condamné en 2014 pour « provocation à la haine et à la violence contre un groupe de personnes en raison de leur religion » et auteur en 2011 de l’opuscule Le Grand remplacement, a popularisé la théorie que Zemmour martèle partout. Comme en écho, le quasi-candidat donné au coude-à-coude avec Marine Le Pen a rappelé, lundi sur Twitter, son leitmotiv selon lequel « nous ne pouvons pas supporter deux civilisations sur le sol français ». Assorti de deux mots : « grand remplacement ».

Marginale il y a encore dix ans, cette théorie xénophobe qui a inspiré le terroriste responsable de l’attentat de Christchurch (Nouvelle-Zélande), 51 morts, en mars 2019, bénéficie aujourd’hui d’un écho inégalé, de l’extrême droite à la droite la plus conservatrice. Le 14 septembre, Eric Zemmour disait vouloir « imposer » dans la campagne « [sa] question », celle de « l’existence du peuple français »« C’est sa clé, avance Thierry Deransart, chargé de la presse de M. Zemmour.S’il n’y va pas maintenant, on ne rattrapera plus le coup. »

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Une référence au métissage de la population, contre lequel les identitaires s’élèvent en invoquant ce qui se verrait à l’œil nu. « Le grand remplacement crève les yeux, il faut être aveugle pour ne pas le voir », a répété Renaud Camus contre ceux qu’il nomme « négationnistes »« Cela veut dire : sortez et regardez les visages, traduit Jean-Yves Camus, spécialiste des radicalités politiques. On incite les gens à repérer des têtes qui ne sont pas de chez nous, qui ne ressemblent pas à un Français de souche. » Il s’agit, abonde l’historien Nicolas Lebourg, d’un « nationalisme ethnique » et d’un « ressenti racial » dirigé contre les « non-Blancs ». Et, selon le sociologue François Héran, professeur au Collège de France, d’une « peur qui échappe à toute argumentation rationnelle », malgré une proportion d’immigrés en France (10,2 %) inférieure à la moyenne de l’OCDE (13,6 %).

Ralliements

La théorie du « grand remplacement », qui visait les juifs depuis le nationalisme du XIXe siècle avec Maurice Barrès, se réoriente contre l’islam après le 11 septembre 2001. Sa version complotiste postule que des élites mondialisées faciliteraient à dessein une « colonisation »arabo-musulmane de l’Europe. Elle se fixe toutefois sur une peur du déclin démographique ancienne – en campagne présidentielle en 1988, Jean-Marie Le Pen décrivait des femmes maghrébines enceintes prêtes à « vaincre les Français »« Au croisement du nationalisme blanc et du néopopulisme, Zemmour est le premier à tenter une offre politique ouvertement construite sur ce thème, souligne Nicolas Lebourg. Sa précampagne est la campagne de Bruno Mégret en 2002 qui, pour l’instant, réussit. »

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L’ancien numéro deux du Front national se réjouit, dans sa revue Le Chêne, que « les idées-forces » de son camp soient, « à travers Zemmour, propulsées avec talent au cœur des débats de la présidentielle ». Plusieurs anciens mégrétistes aident le polémiste, dont l’énarque Jean-Yves Le Gallou, tandis que l’extrême droite groupusculaire n’est pas en reste : le président du Parti de la France, Thomas Joly, le youtubeur antirépublicain Papacito, le suprémaciste blanc Daniel Conversano ou le militant Hervé Ryssen, condamné de multiples fois pour « provocation à la haine envers les juifs », ont exprimé leur soutien public. Des militants de l’Action française, mouvement royaliste et contre-révolutionnaire, grossissent aussi les rangs zemmouriens. Autant de ralliements motivés par son projet anti-islam et anti-immigration.

Mais le « grand remplacement » rebute une partie de l’extrême droite partisane. Marine Le Pen n’emploie jamais l’expression, contrairement à son numéro deux, Jordan Bardella, actuel président par intérim du Rassemblement national. Elle n’en dénonce pas moins un « basculement démographique » et propose d’inscrire dans la Constitution l’objectif de ne pas « modifier la composition et l’identité du peuple français »« Marine Le Pen dit qu’un musulman assimilé peut être français, dans la lignée des partis nationaux populistes européensA l’inverse, Zemmour affirme que l’islam n’est pas compatible avec la France. Que fait-on des musulmans ? Il ne le dit pas », compare Jean-Yves Camus.

« Colonisation inversée »

A la question, provocatrice, de déporter cinq millions de musulmans, Eric Zemmour avait choqué en 2014 en répondant, au journal italien Corriere della sera : « C’est irréaliste, mais l’histoire est surprenante. » Il citait alors les flux de populations après la guerre d’Algérie, comparaison prisée des milieux identitaires qui fantasment une « remigration » des descendants d’immigrés en miroir du rapatriement de 1962. La rhétorique zemmourienne sur la « colonisation inversée » résonnait avec les écrits de Guillaume Faye, théoricien de la droite radicale dans les années 1990 et auteur de La Colonisation de l’Europe. Il y a deux ans, Eric Zemmour déplorait que les Français vivent « en minorité sur leur territoire » et qu’« ils devront se battre pour leur libération ». S’il reprend cet automne sa diatribe anti-immigration extra-européenne, il n’appelle plus au soulèvement – Renaud Camus, sur CNews, s’est dit « non violent » mais ne le « déconseille pas ».

Zemmour tente-t-il de concilier discours radical et réalité d’un pays où un quart de la population est issu de l’immigration ? Il affirme en tout cas, le 15 septembre sur RMC, l’objectif d’expulser 2 millions d’étrangers en cinq ans et dit vouloir « assimiler » ceux qu’il désignait jadis comme « un peuple dans le peuple »… Une évolution qui ne l’empêche pas de défendre la déchéance de nationalité des binationaux ayant commis un crime ou un délit, afin de les expulser vers leur supposé pays d’origine. « Cela diffuse l’idée que des Français sont moins français que d’autres sur une base ethnique, déduit Nicolas Lebourg. Il met le feu à la société. »

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C’est le nombre d’immigrés, en France, pour 67,3 millions d’habitants, soit 10,2 % de la population (10,5 % à 12 % en intégrant les 300 000 à 600 000 personnes en situation irrégulière), contre 7,4 % en 1975 et 5 % en 1946 (moyenne actuelle des pays de l’OCDE, 13,6 %). Ces immigrés sont, selon la définition de l’l’Institut national de la statistique et des études économiques, des personnes nées étrangères à l’étranger, ce qui veut dire que, parmi elles, se trouvent des personnes devenues françaises (36 %). Pour faciliter les comparaisons internationales, on préfère souvent retenir le nombre de résidents en France nés à l’étranger. En 2020, ils représentent 12,7 % de la population. Si l’on additionne les immigrés et leurs enfants devenus pour la plupart français, ces deux catégories représentent un quart de la population.

Ivanne Trippenbach

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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