« Le Savoir en danger », d’Olivier Beaud : sans liberté académique, point de salut
Dans cet « essai savant », le professeur de droit public présente et identifie les différentes menaces qui pèsent sur l’un des principes de bases du métier de chercheur, et estime qu’il est urgent de relancer ce « concept de combat ».
Par Marc-Olivier BhererPublié aujourd’hui à 07h00
Temps de Lecture 4 min.
Livre. Au cours des dernières années, la liberté académique a été tour à tour brandie en étendard et piétinée, avec pour conséquence une terrible confusion. L’autonomie dont jouissent les chercheurs est débattue dans le flou, sans que l’on sache bien de quoi il s’agit. Olivier Beaud, professeur de droit public, auteur déjà, en 2010, de Les Libertés universitaires à l’abandon ? (Dalloz) revient sur cette question avec l’ambition de présenter ce qu’est la liberté académique et d’identifier les différentes menaces qui pèsent sur elle, tant au sein de régimes autoritaires que libéraux. Il ne cache cependant pas son « agacement devant la situation qui est faite au métier d’universitaire en France » et propose donc un « essai savant ».
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Son exaspération a plusieurs causes, notamment la controverse sur « l’islamo-gauchisme » que la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, se félicitait, le 15 octobre 2020, d’avoir lancée. En février, elle a demandé au CNRS d’enquêter afin de départager « ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme ».
Pour Olivier Beaud, « ce n’est certainement pas au ministère, et donc à l’Etat, de faire une telle recherche ». A côté de cela, sévit « l’intolérance politique » venue des Etats-Unis en défense « des identités blessées » : femmes, Noirs, homosexuels. Dans ce contexte, il est urgent de relancer ce « concept de combat » qu’est la liberté académique.
Penseur « rebelle »
Dans le débat public et sur le plan juridique, la confusion persiste entre liberté académique et liberté d’expression. Leur proximité ne doit cependant pas nous tromper, elles sont profondément distinctes. Olivier Beaud opère sur ce sujet un important retour théorique, où l’apport de la France est limité. Le philosophe Pascal Engel, inspiré par la philosophie analytique américaine, est quasiment l’unique source française citée par le professeur de droit, qui signale ainsi que la liberté académique reste dans une grande mesure un impensé.
C’est en Allemagne qu’elle vit le jour, portée par Guillaume de Humboldt. Au début du XIXe siècle, le prince de Prusse lui confie la création d’une université à Berlin et le philosophe, dans une célèbre note, indique que « les choses iraient infiniment mieux » sans intervention de l’Etat au sein de la future institution. Le prince doit être protecteur, et non un obstacle pour la science. Par la suite, aux Etats-Unis, la liberté académique s’éloigne de l’Etat promoteur du savoir pour se concentrer sur les conditions d’exercice de cette liberté. Dans ce nouveau cadre, la garantie d’emploi est définie comme la condition permettant la libre investigation scientifique au service du bien commun. Mais la professionnalisation impose des normes : la méthode scientifique propre à chaque discipline. Ces standards sont partagés par une communauté de pairs au sein de laquelle prévalent la collégialité et la cooptation, afin de préserver l’ouverture des débats.
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Face à cette conception libérale, une autre école de pensée insiste sur la dimension critique du travail de chercheur, proche du penseur « rebelle » qui « dévoile » le caractère construit des disciplines constituées. Mais cette redéfinition récente de la liberté académique n’est aux yeux d’Olivier Beaud qu’une « forme extrême de la liberté d’expression », au nom de laquelle, par exemple, la philosophe Judith Butler « parvient à justifier le boycott des universités israéliennes par des universitaires ».
Accès privilégié à l’espace public
Pour le professeur de droit, tout chercheur peut s’exprimer, mais dans un cadre « exigeant », où sa prise de position s’appuie sur un savoir, une expertise, sur une base étrangère à la croyance ou à la conviction personnelle. Il faut également distinguer les prises de parole du savant et du citoyen, qui, du point de vue du droit, ne relèvent pas des mêmes textes. Hors de l’université, les penseurs jouissent des mêmes garanties que chacun, mais un problème, qui n’est pas du ressort du droit, subsiste. Les chercheurs ont un plus grand accès à l’espace public que le commun des mortels grâce au prestige dont est investie leur fonction.
Or, certains intellectuels, parfois de grande réputation, profitent de cette situation pour couvrir de leur autorité des causes peu recommandables. L’exemple le plus tristement célèbre est celui du linguiste américain Noam Chomsky défendant le négationniste Robert Faurisson. Depuis, la loi Gayssot a été adoptée, suscitant de larges débats sur la liberté académique. Olivier Beaud ne se prononce pas pour ou contre cette loi, il prend acte de son existence et des limites qu’elle impose.
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Au-delà de l’aspect théorique et juridique, ce livre examine les différents dangers qui pèsent sur la liberté académique : ingérence de l’Etat, accès limité aux archives, menaces économiques, causes identitaires. Les mobilisations étudiantes, aujourd’hui menées contre les discriminations, sont inscrites dans un temps plus long. Olivier Beaud insiste sur le virage de Mai 68, qui installe ces mouvements comme de possibles obstacles à la recherche. Mais plus préoccupant au quotidien semble le « harcèlement administratif » dont sont désormais victimes les chercheurs. Leurs journées sont alourdies de prenantes tâches administratives qui leur sont imposées : surveillance d’examens d’une autre discipline, saisie de données informatiques, procédures bureaucratiques absurdes, oukases, etc. Cet enjeu ne suscitera pas d’aussi intenses débats que l’idéologie « woke » que l’on prête au milieu universitaire. Pourtant, l’institution semble bien s’être retournée contre elle-même, empêchant l’ouvrier du savoir de mener ses travaux.

« Le Savoir en danger. Menaces sur la liberté académique », d’Olivier Beaud. PUF, 348 pages, 23 euros.
Marc-Olivier Bherer
Olivier Beaud : « La liberté académique est de plus en plus menacée en France »
TRIBUNE
Olivier Beaud
Professeur de droit public
Depuis quelques décennies, la France semblait à l’abri d’atteintes manifestes à la liberté dans le cadre universitaire mais « les temps ont changé », s’inquiète ce juriste et professeur, qui revient, dans une tribune au « Monde », sur quatre exemples récents.
Publié le 11 avril 2019 à 06h45 – Mis à jour le 11 avril 2019 à 11h43 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. En l’espace de quinze jours sont survenus divers événements qui ont pour point commun de révéler l’existence de sérieuses menaces pesant sur la liberté académique (les libertés universitaires, dit-on en France). Cette liberté, assez méconnue chez nous, en raison de la faible place sociale qu’occupent les universités et les universitaires dans l’espace public, peut se définir comme une liberté professionnelle.
Plus exactement c’est, écrivait le philosophe américain Sidney Hook, « la liberté de personnes, professionnellement qualifiées, de chercher, de découvrir, de publier et de rechercher la vérité telle qu’ils la perçoivent dans le champ de leur compétence. Elle n’est sujette à aucun contrôle ou à aucune autorité officielle, à l’exception du contrôle et de l’autorité des méthodes rationnelles par lesquelles on atteint ces vérités ou des conclusions dans ces disciplines ».
Une telle liberté n’est donc pas un droit de l’homme, car elle n’est pas ouverte à tous, réservée uniquement aux universitaires et chercheurs. Elle est la condition d’existence de leur métier, et par là même la condition d’existence du progrès dans les sciences, qu’elles soient les sciences de la nature ou les sciences humaines. Elle se décline principalement dans trois dimensions : la liberté de la recherche, la liberté de l’enseignement et la liberté d’expression.
Des menaces inédites
Une telle liberté a été constamment menacée par les pouvoirs. D’abord par l’Eglise qui, au nom d’une vérité dogmatique, voulait interdire les découvertes qui contredisaient son dogme. Puis l’Etat lui a succédé dans ce rôle de censeur. De Louis-Napoléon Bonaparte, qui a évincé Ernest Renan de sa chaire au Collège de France, à Recep Tayyip Erdogan qui, en Turquie, a révoqué et fait emprisonner nombre d’universitaires, la liste serait trop longue à énumérer des autocrates qui se sont attaqués à une telle liberté.
Depuis quelques décennies, on pensait la France à l’abri de telles atteintes, manifestes, à la liberté académique. Les temps ont changé et les menaces se précisent, certaines anciennes dans leur nature, d’autres nouvelles et originales. Quatre exemples le prouvent.
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Le premier cas est celui où la politique s’immisce indûment dans la recherche. On a ainsi appris, fin mars, que la revue Afrique contemporaine avait suspendu la parution d’un numéro spécial sur l’intervention de la France au Mali qui, en raison d’articles très critiques, avait déplu au principal organisme finançant cette revue, l’Agence française de développement (AFD). Celle-ci a invoqué de pures arguties, qu’on peut lire sur son site, pour faire « censurer » ce numéro. Une partie du comité de rédaction a démissionné et les chercheurs tentent désormais de fonder une nouvelle revue, indépendante. Dans cet exemple, une autorité publique porte atteinte à la liberté de publier, corollaire des libertés de recherche et d’expression.
« Dictature des identités »
Tout aussi instructifs sont deux cas symétriques mettant en danger la liberté d’expression des universitaires et dans les universités.
Le premier est celui du grave trouble apporté par des ultranationalistes polonais à un colloque à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) sur « la nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah ». Portant frontalement atteinte à la liberté d’expression des universitaires, les perturbateurs sont venus hurler leurs slogans, sans aucune volonté de débattre.
Un autre fait, finalement peu éloigné, s’est produit il y a peu à la Sorbonne lorsque la représentation d’une pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, a été empêchée par des militants de la cause noire qui ont, en outre, séquestré une partie de la troupe, au motif que la pièce utilisait des masques rappelant, selon eux, la pratique du blackface, utilisée aux Etats-Unis par les racistes blancs.
Les érudits ont relevé le contresens historique majeur commis par ces perturbateurs. Retenons surtout qu’il s’agit d’une atteinte manifeste à la liberté d’expression, commise dans une enceinte universitaire, et qu’elle illustre un nouveau phénomène inquiétant : la menace que fait peser sur la liberté académique la « dictature des identités ».
De plus en plus, les Etats-Unis faisant figure de pointe avancée dans ce combat liberticide, certains étudiants, minoritaires mais actifs, entendent, au nom d’une prétendue « victimisation », dicter aux enseignants ce qu’ils doivent ne pas dire ou ne pas enseigner, pour ne pas blesser leur sensibilité. Dans cette logique, les universitaires n’auraient plus seulement à craindre l’Etat ou les puissances d’argent, mais les nouvelles « forces de la morale et du Bien ».
Le dernier exemple, qui témoigne d’une dangereuse montée de l’intolérance, est celui de récents incidents survenus à l’EHESS. A la suite de la participation de certains membres de cette prestigieuse école au grand débat avec les « intellectuels » à l’Elysée, le 18 mars, d’autres membres de cette école – collègues, doctorants et étudiants — ont considéré que cela constituait une nouvelle trahison des clercs.
Ils ont par conséquent cloué au pilori les participants en diffusant par courrier électronique des messages au ton violent et vindicatif, puis en placardant une affiche contenant le nom des universitaires en question. Ces contestataires renouaient avec les pires méthodes dictatoriales. Dans ce dernier cas, la liberté d’expression des universitaires est cette fois menacée de l’intérieur même de la communauté universitaire.
Il faut désormais faire reconnaître cette liberté académique pour mieux la faire respecter et comprendre.
Ces quatre exemples doivent faire réfléchir et leur concomitance inquiéter. Plutôt que de rester passif et regarder ailleurs, il serait grand temps de faire face et de dénoncer l’intolérance là où elle s’exprime, et même si elle est le fruit d’universitaires. Cela signifie aussi qu’il faut désormais faire reconnaître cette liberté académique pour mieux la faire respecter et comprendre. La justice administrative assure mal, à ce jour, la défense d’une liberté qui n’est pas proclamée en tant que telle par un texte de rang élevé. Il faut donc en passer par la loi. C’est déjà le cas à l’étranger où une telle liberté est parfois garantie dans certaines Constitutions.
Ainsi l’article 5 de la loi fondamentale allemande reconnaît-il la « liberté de la science ». En France, la Constitution pourrait être révisée en reconnaissant le principe de cette liberté académique qui serait alors mieux garantie dans une loi organique afin de devenir un « bien » protégé par la loi. Les magistrats bénéficient de dispositions juridiques qui protègent leur indépendance. Pourquoi seuls les universitaires devraient-ils voir leur liberté fondamentale menacée sans être en mesure de la défendre devant un juge ou de l’invoquer devant leur administration ? L’intérêt de cette question déborde le seul cadre d’une liberté corporative : il en va de la liberté de la pensée et de la liberté de la science, dont dépend le niveau de civilisation d’un pays.
Olivier Beaud est professeur de droit public à l’université Panthéon-Assas, auteur du livre Les Libertés universitaires à l’abandon ? (Dalloz, 2010).
Olivier Beaud(Professeur de droit public)