C’est toute une société civile qui fait les frais de l’ offensive « anti-séparatiste », qui semble se déployer dans l’indifférence générale.

Lutte contre le « séparatisme » : un an de chasse aux sorcières

28 OCTOBRE 2021 PAR LOU SYRAH

https://www.mediapart.fr/journal/france/281021/lutte-contre-le-separatisme-un-de-chasse-aux-sorcieres?utm_source=global&utm_medium=social&utm_campaign=SharingApp&xtor=CS3-5

Le ministère de l’intérieur revendique des « opérations » administratives et des « fermetures » tous azimuts. En brandissant des chiffres invérifiables, et souvent maquillés. Or c’est toute une société civile qui fait les frais de cette offensive « anti-séparatiste », qui semble se déployer dans l’indifférence générale.

C’est un bilan impossible à dresser. Un an après le début de sa campagne « anti-séparatiste », lancée le 2 octobre 2020 avec le discours présidentiel des Mureaux, le gouvernement continue pourtant de communiquer à foison sur les opérations qu’il mène aux quatre coins du pays. 

Entre les dissolutions d’associations, les fermetures de mosquées et de commerces dits « communautaires », les chiffres continuellement mis en scène par le ministère de l’intérieur sont difficiles à suivre, quand ils ne sont pas tout simplement maquillés. Et bien souvent invérifiables. Comme lorsque la Place Beauvau s’est félicitée, le 28 septembre dernier, d’avoir effectué pas moins de 24 000 contrôles « tous azimuts », sans le moindre détail. 

L’embrouille est ontologique. Elle reflète l’usage d’un terme – « séparatisme » –, que le gouvernement s’est gardé de définir, mais qui sert tour à tour à disqualifier des associations de défense des droits de l’homme, des islamistes radicaux, des djihadistes, des traditionalistes, des conservateurs ou des musulmans plus ou moins pratiquants dont on soupçonne quelques velléités antigouvernementales. La méthode, pour autant, est assumée. Engagé dans « une bataille culturelle », Gérald Darmanin reprend les dadas de l’extrême droite en matière d’islam.

Conséquence : sur le terrain, c’est toute une société civile qui fait les frais de cette offensive, orientée presque exclusivement à son encontre. Et qui semble se déployer dans l’indifférence toujours plus grande du reste du pays.

Il y a un an, au lendemain de l’attentat contre Samuel Paty, la procédure de dissolution emblématique lancée contre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) avait bien suscité quelque attention à gauche – elle est devenue définitive le 24 septembre. 

Mercredi dernier, celle de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI), annoncée par Gérald Darmanin en conseil des ministres, est passée quasiment inaperçue. Spécialisée comme le CCIF dans l’accompagnement juridique des victimes d’islamophobie, connue pour ses partenariats avec la Ligue de défense des droits de l’homme (LDH), cette association militante née des mouvements sociaux de gauche embrassait pourtant elle aussi des moyens légalistes.

En l’absence de réaction, le ministère de l’intérieur peut ainsi durcir son offensive en toute tranquillité. Le 4 octobre, Gérald Darmanin a pressé les préfets de France, réunis en visioconférence, d’accélérer encore le rythme des contrôles et de se saisir des nouveaux outils de la loi « confortant le respect des principes de la République » (promulguée cet été), tel le délit de « séparatisme ». Puni de cinq ans de prison, celui-ci est censé « protéger les élus et agents publics contre les menaces ou violences pour obtenir une exemption ou une application différenciée des règles du service public ».Le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin en juillet 2020. © Nicolas Orchard / Hans Lucas via AFPLe ministre de l’intérieur Gérald Darmanin en juillet 2020. © Nicolas Orchard / Hans Lucas via AFP

Des enfants arrêtés pour suspicion d’apologie du terrorisme

En coulisses, quelques hauts fonctionnaires trouvent bien ce bréviaire indigeste. Pour autant, le ministre de l’intérieur rencontre peu d’obstacles. Une semaine à peine après cette « séance », le gouvernement procédait ainsi aux gels des avoirs de deux nouvelles associations cultuelles rattachées à des mosquées, celle d’Allonnes dans la Sarthe – dont Gérald Darmanin vient d’annoncer mardi la fermeture pour six mois – et celle d’Elsau à Strasbourg. 

« On y faisait l’apologie du djihad, de la mort en martyr, du terrorisme et de la haine », a déclaré le porte-parole du gouvernement, le 13 octobre, après une descente de police dans la mosquée sarthoise. Le parquet du Mans a ainsi ouvert une enquête pour« apologie de terrorisme » et « provocation à commettre des actes terroristes ».

L’affaire est grave. Elle prend néanmoins des allures de farce quand on sait que la préfecture de la Sarthe, qui a paraphé les documents de fermeture de la mosquée sur demande du ministre de l’intérieur, avait invité début mai, via son « bureau chargé de l’ordre public, de la prévention de la délinquance et de la radicalisation », le président de ladite mosquée à participer aux très sélectes « assises territoriales de l’islam ».

Un président auquel la préfecture avait décerné, en février 2021, la « médaille d’honneur régionale départementale et communale », une décoration estampillée… « ministère de l’intérieur ».

Depuis un an, en fait, on aura tout vu ou presque : des imams visités par les services de renseignement et priés de donner, à cette occasion, leur avis sur la loi « séparatisme » en cours d’examen ; des enfants arrêtés au petit matin pour suspicion d’apologie du terrorisme et placés en garde à vue plusieurs heures (parfois menottés) avant d’être rendus à leurs parents sans poursuite judiciaire; des policiers débouler dans une mosquée parisienne, devant une trentaine d’enfants présents pour leur cours de catéchisme musulman du samedi matin. 

C’était la mosquée Omar, dans le XIarrondissement, en octobre 2020. Résultat ? Toujours aucune procédure judiciaire à l’horizon. Du jour au lendemain, la préfecture a néanmoins exigé la fermeture de la classe d’arabe et de Coran. Pas pour des raisons liées à l’islam radical, mais pour des motifs administratifs : la préfecture reproche entre autres à l’association de n’avoir pas enregistré ses cours sous la bonne catégorie d’établissement accueillant du public. Depuis, ils se font en visioconférence et la mosquée a dû proposer une aide psychologique auprès des élèves et des enseignantes.  

Des associations se voient reprocher leurs protestations publiques aux dissolutions du CCIF ou de BarakaCity.

Des imams ont aussi été réveillés à l’aube pour des perquisitions administratives qui n’ont débouché, là encore, sur aucune enquête. C’est le cas d’Abdourahmane Ridouane, imam de Pessac, qui a vu son domicile fouillé en octobre 2020, sa mosquée, son ordinateur et son téléphone portable. Depuis ? « Aucune nouvelle », affirme-t-il à Mediapart.

LIRE AUSSI

Sur demande du ministre de l’intérieur, des procédures ont par ailleurs été engagées pour déchoir des mosquées de leur statut cultuel, comme à Pantin et Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis. En plus des griefs « attendus »(certains membres de son conseil d’administration appartiendraient ou auraient appartenu à des mouvances liées à l’islamisme radical, a fait valoir la préfecture de Seine-Saint-Denis sans plus de précisions), le responsable de l’association cultuelle de Noisy-le-Grand se voit reprocher ses protestations publiques aux dissolutions du CCIF ou de BarakaCity. 

Les associations sont prises dans un engrenage : une première dissolution provoque des critiques publiques, qui entraînent en cascade de nouvelles procédures. « Des décisions administratives viennent nourrir d’autres décisions administratives, alors qu’avant on visait des hommes et des femmes en lien avec le terrorisme dans des dossiers judiciarisés », dénonce MSefen Guez Guez, avocat du CCIF. Selon l’avocat, le ministère souhaite « par tous les moyens laisser entendre que les dossiers sont tous liés pour faire croire qu’une immense toile islamiste s’est tissée en France ».

Pourtant, dans les deux cas (Pantin et Noisy-le-Grand), aucun volet judiciaire n’a été enclenché contre les établissements ou leurs représentants religieux, confirme le parquet de Bobigny à Mediapart.

Rarement en France une population aura autant fait l’objet de procédures administratives en raison de son origine ou de sa confession supposée ou réelle.

Dans d’autres situations, Gérald Darmanin est allé jusqu’à pousser purement et simplement des imams à la démission, en usant de chantage : c’est ça ou la fermeture du lieu de culte.

La pression a pu également survenir à la suite d’un tweet d’une élue d’extrême droite. L’histoire se déroule à Saint-Chamond dans la Loire, en juillet dernier. C’est l’Aïd, et l’imam de la mosquée dont le prêche est filmé en direct récite une sourate du Coran. Dans la foulée, une conseillère municipale du Rassemblement national reprend l’extrait dans un tweet en le déformant. Deux jours plus tard, le ministre de l’intérieur exige la démission du religieux.

Ce même 22 juillet, le ministre réclame publiquement la démission d’un autre imam, celui de Gennevilliers. En cause : un prêche « très vindicatif »« Il aurait accusé les femmes de manquer de pudeurvisant particulièrement celles qui partagent sur les réseaux sociaux des leçons de maquillage ou des tenues qui mettent en valeur les formes de leur corps, qui sont habitées par Sheitan », a fait valoir le ministre de l’intérieur dans une lettre au préfet des Hauts-de-Seine. Le religieux a déposé plainte auprès de la Cour de justice de la République contre Gérald Darmanin, peu après, pour « abus d’autorité, entrave à la liberté d’expression et la liberté de réunion et entrave à la liberté de culte »

Les particuliers, depuis un an, ne sont pas en reste. Certains ont perdu soudainement leur travail, à l’image de Yazid B. Chauffeur de bus de 42 ans, il travaille à l’aéroport de Roissy. Le 27 octobre 2020, la préfecture de police de Paris lui retire son habilitation lui permettant d’accéder à la zone de sûreté de la plateforme aéroportuaire, en faisant valoir des éléments « classifiés ». Autrement dit : des notes blanches des services de renseignement. Impossible désormais de travailler. Le conducteur fait appel : le tribunal administratif de Montreuil l’a depuis rétabli dans son bon droit en annulant la décision du préfet. 

Cette liste non exhaustive est éloquente. Rarement en France une population aura autant fait l’objet de procédures administratives en raison de son origine ou de sa confession supposée ou réelle.

À côté des 24 000 contrôles, le bilan de l’état d’urgence qui a suivi les attentats de 2015 paraîtrait presque pâle. Il avait abouti à « 3 284 perquisitions administratives, 392 assignations à résidence, une dizaine de fermetures de lieux de culte, moins d’une dizaine d’interdictions de manifester », selon un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH, assimilée à une autorité administrative indépendante) publié en 2016. À l’arrivée, vingt-neuf infractions en lien avec le terrorisme avaient été constatées, dont six seulement ont abouti à la saisine du parquet antiterroriste.

Aucun suivi parlementaire digne de ce nom

Et aujourd’hui ? Impossible à dire. L’association Action droit des musulmans (ADM) est l’une des rares, depuis la dissolution du CCIF, à fournir encore un accompagnement juridique. Sur les vingt-deux cas de perquisition administrative suivis par ses équipes, « quinze font l’objet d’un recours à la cour d’appel », liste ADM. 

Mais aucune enquête parlementaire, aucun rapport n’est venu apporter un minimum de transparence sur ces milliers d’opérations menées dans la plus grande opacité. La raison ? « En 2016, nous avions été saisis par la commission des lois de l’Assemblée nationale et nous avions mis en place un formulaire de contact pour que nous soyons alertés directement », rappelle un membre de la CNCDH, en expliquant que rien de tel ne s’est produit cette fois.

LIRE AUSSI

Une seule certitude : pour faire grossir son bilan, Gérald Darmanin n’hésite pas, depuis un an, à maquiller ses chiffres. Déjà détaillée par Mediapart, la manœuvre consiste à faire passer les contrôles liés à des questions d’ordre sanitaire ou de sécurité des locaux pour des opérations en lien avec la lutte contre l’islam radical. Qu’il s’agisse de la fermeture de lieux de culte ou de commerces.

L’hebdomadaire Politis a raconté le cas d’un réfugié syrien, patron d’un restaurant à Saint-Lô (Manche), dont la fermeture administrative avait été instrumentalisée par le ministère de l’intérieur à l’occasion de la présentation de chiffres aux médias, le 18 novembre 2020. « Les contrôleurs m’ont dit que mettre le poulet et la salade dans le même réfrigérateur, c’était interdit, que je n’avais pas le droit de mettre l’étiquette “hallal” », témoignait alors le restaurateur. 

Un méga « parquet administratif » place Beauvau 

Ces dernières semaines, le ministère de l’intérieur semble vouloir centraliser encore davantage ces contrôles, organisés depuis 2019 par les cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire (CLIR). Ultra-opaques, elles avaient conservé une petite autonomie vis-à-vis du ministère du fait de leur ancrage territorial. Le gouvernement semble déterminé à y mettre fin.

Les services de Gérald Darmanin travaillent en effet à la mise sur pied d’une nouvelle entité : le « BI2A ». D’après nos informations, ce « bureau de l’instruction et de l’action administrative », qui recrute en ce moment des cadres, est présenté par la Place Beauvau comme un méga « parquet administratif »

Placé sous la tutelle de la sous-direction des polices administratives, ce nouvel office « composé de 11 fonctionnaires de catégorie A […] sera dirigé par un administrateur civil et un adjoint (issu du corps de commandement et de conception de la police nationale) », d’après une fiche de poste publiée le 13 octobre.

Sa mission ? Produire et organiser de manière « proactive » les « mesures de fermeture de lieux de culte et de dissolution d’associations », mais aussi « les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, les gels des avoirs et les interdictions de sortie du territoire ». En clair : tout piloter d’en haut et accroître encore les pouvoirs du ministère de l’intérieur. 

Quant à savoir qui contrôlera les contrôleurs de ce nouveau « parquet administratif », afin qu’il ne se transforme pas en un monstre bureaucratique et kafkaïen, mystère… Malgré les demandes répétées d’éclairage auprès du ministère de l’intérieur et des préfectures, Mediapart trouve depuis un an systématiquement porte close sur ces sujets.

L’ONU interpelle, le gouvernement évacue

L’attitude taiseuse du ministère de l’intérieur n’est, du reste, pas réservée à la presse. Le 1er mars dernier, le Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU interpellait la France sur la loi « séparatisme » alors en discussion à l’Assemblée et sur la dissolution du CCIF en ces termes : « La suspension d’une association et sa dissolution forcée sont parmi les atteintes les plus graves à la liberté d’association. Elles ne devraient donc être possibles qu’en cas de danger manifeste. »

L’organisation internationale exigeait du gouvernement français qu’il lui transmette des éléments pour justifier ces mesures, tels que des statistiques de dissolutions d’associations. L’exécutif devait également apporter les garanties que les mesures à venir respecteraient les standards internationaux en matière de droits de l’homme.

 

Ce que tout cela montre, c’est un décrochage de la France dans le respect des standards internationaux en matière de droits de l’homme 

Un membre de la CNCDH

Preuve de la gravité, cette « lettre d’allégation » était signée conjointement par cinq rapporteurs spéciaux siégeant auprès du Haut Conseil aux droits de l’homme de l’ONU à Genève. Elle faisait 13 pages. La réponse de la France, lacunaire, tient sur trois. Et il aura fallu deux mois à la représentation française siégeant auprès de l’ONU pour la rédiger.

« Normalement, ces échanges auraient dû rester secrets. Le fait que l’ONU décide de les rendre publics manifeste un énorme mécontentement diplomatique. L’organisation est furieuse », analyse un membre de la CNCDH, rompu aux arcanes de l’ONU. « Ce que tout cela montre, c’est un décrochage de la France dans le respect des standards internationaux en matière de droits de l’homme. » 

En l’absence de contrôle parlementaire, Gérald Darmanin peut tranquillement continuer d’alimenter dans les médias français, qui lui tiennent micro ouvert, la chronique de sa lutte contre « l’hydre islamiste », sans se soucier du reste, porté par un débat public recroquevillé sur des thématiques obsessionnelles qu’il a lui-même nourries.

D’autant que les institutions représentatives du culte musulman jouent les grandes muettes. « Il appartient aux associations concernées de saisir la justice afin de défendre leur droit et de faire toute la lumière sur les accusations dont elles font l’objet », fait simplement savoir Mohammed Moussaoui, le patron du Conseil français du culte musulman (CFCM), à Mediapart. 

En attendant, les principaux concernés, sur le terrain, se terrent dans le silence. Contacté par Mediapart, le Défenseur des droits indique n’avoir recensé aucune saisine de ses services durant la période. La peur, peut-être ?

A Blois, l’école musulmane et le « soupçon permanent »

Par  Mattea Battaglia  (Blois, envoyée spéciale) et  Abdulmonam Eassa  (Photos)

Publié le 20 octobre 2021 à 03h15, mis à jour à 05h39

https://www.lemonde.fr/fragments-de-france/article/2021/10/20/a-blois-l-ecole-musulmane-et-le-soupcon-permanent_6099084_6095744.html

FRAGMENTS DE FRANCE

L’Ecole du s@voir a ouvert en 2015 et accueille désormais 77 écoliers et 14 collégiens. Cet établissement hors contrat défend sa pédagogie et assure que la religion n’est pas sa raison d’être principale. Sans parvenir à éloigner les accusations en communautarisme.

Fait-on le jeu d’une communauté, voire du communautarisme, dès lors que l’on ouvre un établissement privé hors contrat musulman ?

Mounya Sbaï, directrice de l’Ecole du s@voir, à Blois (Loir-et-Cher), est un peu lasse qu’on lui pose la question. Pas seulement depuis que les écoles confessionnelles ont été placées au cœur du projet de loi contre le séparatisme, qui a fait l’objet d’âpres débats au printemps. Dès l’inauguration de sa petite structure, à la rentrée 2015, la trentenaire, qui a enseigné dix ans les mathématiques dans un collège public, n’a cessé, dit-elle, de devoir répondre à ce « soupçon permanent ». 

« Notre porte est ouverte », martèle-t-elle à tous ceux qui l’interrogent sur ses motivations. Ouverte aux journalistes. Ouverte aux inspecteurs de la mairie ou de l’éducation nationale – leur dernier passage, le 4 mai 2021, n’a relevé « aucun manquement pédagogique », assure-t-on au rectorat d’Orléans-Tours. Ouverte aux services du renseignement territorial.

100 « Fragments de France »

Sur le plan strictement éducatif, l’Ecole du s@voir, qui a fait le plein pour sa septième rentrée (77 enfants accueillis et 15 sur liste d’attente), défend les pédagogies dites « actives » et « connectées ». « L’environnement est inspiré de celui développé par Céline Alvarez [ex-enseignante autrice, en 2016, du best-seller Les Lois naturelles de l’enfant], explique Jeanne, enseignante en maternelle. L’objectif est de développer l’autonomie des enfants, qu’ils deviennent les acteurs de leurs apprentissages. »

Deux filles dans une classe de maternelle de l’école de « s@voir » au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.
Maeva 38 ans avec un enfant dans la cour de récréation avec un enfant à l’école de « s@voir » au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.

Jusqu’au CE2, les portes des classes restent ouvertes et les élèves circulent, par petits groupes, d’une pièce à l’autre et d’un atelier à l’autre. Les trois niveaux de maternelle occupent le rez-de-chaussée. Les CP-CE1-CE2, tout le premier étage. Changement d’ambiance pour les CM1-CM2 : au deuxième et dernier étage du bâtiment, les portes sont closes. L’ambiance est studieuse. Mais les élèves passent eux aussi d’une activité à l’autre, alternant travail en autonomie, leçons collectives et révisions en atelier. « On essaie de changer d’activité toutes les vingt-cinq minutes, comme le préconisent les neurosciences, explique Mounya Sbaï. Chaque enfant avance à son rythme selon un programme individualisé, mais le séquençage de la journée est un peu le même pour tous. »

C’est avec l’éveil religieux, optionnel, que les enfants démarrent la journée de 8 h 30 à 9 heures ; les élèves non musulmans – ils sont quatre – peuvent arriver plus tard. Place, ensuite, aux « fondamentaux » (français, mathématiques et sciences). Puis aux « projets personnels », le sport et les langues, à raison de quarante minutes quotidiennes d’apprentissage de l’anglais, et autant pour l’arabe. « Seulement 5 % de nos élèves parlent arabe, explique la directrice. Les parents de notre génération ne l’ont pas toujours appris ; adultes, ils ont souvent ressenti un vide culturel. On essaie d’y remédier. »

Lire aussi Céline Alvarez, l’instit’ alternative en exil

Mounya Sbaï « mène sa barque comme une petite entreprise », dit-on d’elle à la mairie de Blois. Collectes de fonds, porte-à-porte, initiatives associatives, appel aux dons… elle réussit ainsi à rassembler, chaque année, les 40 000 euros nécessaires pour faire tourner – et même agrandir – le groupe scolaire, avec des frais de scolarité, calculés en fonction des revenus des familles, oscillant entre 150 et 250 euros mensuels.

Myriam, 28 ans, enseignante à l’école primaire de « s@voir » au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.

Demande de contrat avec l’Etat

De l’argent récolté, elle qui est bénévole en parle sans gêne, même si elle préfère insister sur la pédagogie : « J’ai trop vu dans l’enseignement classique des enfants aux besoins particuliers relégués au fond de la classe, et des enseignants en souffrance – je l’ai moi-même été –, se sentant incapables de les aider. C’est pour ça que je me suis lancée. » S’il y a bien, à l’origine, l’idée que « la jeunesse musulmane a de moins en moins de repères » et « ne sait pas où apprendre l’islam, sinon sur Internet », ce n’est pas « sa priorité », répète-t-elle.

A l’inauguration, en 2015, l’Ecole du s@voir est présentée comme « multilingue, numérique, alternative et musulmane ». Cela n’empêche pas l’éducation nationale de la référencer avant tout comme confessionnelle. A l’époque, on compte un peu moins d’une quarantaine d’écoles musulmanes sur tout le territoire. Elles sont, aujourd’hui, près de 130, selon la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (FNEM).

Des chiffres portés par la « forte demande parentale », mais qui « stagnent » depuis deux ans du fait du durcissement du régime de contrôle du secteur hors contrat, explique Makhlouf Mamèche, président de la FNEM et membre fondateur du lycée Averroès de Lille, l’un des rares établissements privés musulmans sous contrat avec l’Etat. Une poignée d’écoles clandestines, où des « manquements graves » ont été constatés par le ministère de l’éducation, ont par ailleurs été fermées.

Un enfant qui passe dans le couloir sous l’affiche créée par les enfants représentant les symboles de la République à l’école de « s@voir » au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.
Marie, enseignante des CM1 et CM2 donne son cours de mathématiques à l’école de « s@voir » au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.

Devenir une école sous contrat, l’Ecole du s@voir en a fait la demande il y a un an. Toute structure de ce type peut y prétendre, après cinq années d’existence. Ce changement de statut vaudrait « normalisation » et ferait taire les « on-dit », glisse la directrice. “On dit” que l’on est une école coranique ; on dit que l’on reçoit des financements de l’Arabie saoudite… » 

Pendant ses dix années d’enseignement en collège public, Mounya Sbaï raconte avoir accepté d’enlever son voile, avec le sentiment de « laisser une partie d’elle » devant les grilles du collège. Elle le porte désormais en classe, comme bon nombre des enseignantes qu’elle a recrutées.

Lire aussi A Roubaix, l’islam, la loi, et les chemins de traverse

Ce n’est pas le cas des jeunes élèves. « La première année, on s’était demandé si l’on accepterait que des fillettes arrivent voilées. On n’avait pas tranché. On s’attendait à ce que la question nous soit posée par des parents. » Elle n’a pas été soulevée… jusqu’à cette rentrée : l’ouverture d’une première classe de collège mêlant 14 adolescents de 6e et de 5e, dans de nouveaux locaux où les rejoindront, bientôt, toutes les classes du primaire, a vu arriver quatre jeunes filles portant le foulard.

Abdulmonam 37 ans donne son cours de SVT( Sciences et Vie de la Terre ) aux collégiens. Iman16 ans( au centre) suit attentivement le cours au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.

Parmi elles, Sarah (son prénom a été changé), arrivée du Maroc il y a deux ans. « Quand j’ai compris que je ne pouvais pas porter le voile à l’école en France, j’ai préféré rester à la maison, témoigne-t-elle. Un an à la maison, c’est long… » « Elle a pris du retard en français, mais se débrouille très bien en sciences, confie la directrice. En accueillant ces élèves comme elles sont, on essaye d’apporter notre contribution à la lutte contre l’enfermement et l’entre-soi ».

Pas de créneaux à la piscine

« Entre-soi » : le reproche n’est jamais très loin. On l’entend, aussi, dans les écoles publiques environnantes, où l’on s’inquiète de l’ouverture récente d’une autre structure confessionnelle rattachée, elle, à un réseau turc. « Deux ou trois enfants nous quittent chaque année pour rejoindre une école musulmane, rapporte sous couvert d’anonymat une professeure du public. On ne sait rien de ce qui s’y passe. Les parents ont beaucoup de mal à justifier leur départ. » 

« Le doivent-ils ? », interroge M. Mamèche, de la FNEM. Nos écoles ont ouvert pour faire de l’éducation, pas de la politique. Se focaliser sur les aspects religieux, cela rend la société aveugle aux vrais enjeux : la qualité de l’éducation, l’équité de l’offre pédagogique. » Ce sont aussi ces arguments qu’invoquent les quelques parents d’élèves qui ont accepté de nous parler. Eux racontent leur quête d’un « cadre serein », d’une« morale », de « valeurs » pour faire grandir leurs enfants, plus que d’un environnement religieux. « Ce que l’on vise avant tout, c’est le bien-être et la réussite de nos enfants, en essayant de les maintenir à l’écart des polémiques », témoigne Safia, mère de trois écoliers.

Le mur d’expression personnelle des enfants au collège Où ils dessinent leurs vies et laissent libre cours à leur imagination, au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.
Un élève de l’école dans sa classe de primaire à l’école de « s@voir » au groupe scolaire musulman privé à Blois le 28 septembre 2021.

Il n’empêche : ces polémiques affectent parfois la vie scolaire. Comme lorsque l’accès à la piscine municipale est refusé à l’école. A la mairie (PS) de Blois, on explique avoir déjà « beaucoup à faire » avec les écoles publiques et leurs 4 500 élèves. « Les créneaux sportifs sont saturés, on s’en tient strictement à l’application de la loi », fait valoir l’adjoint à l’éducation, Benjamin Vétélé. Ce traitement – ou « cette absence de traitement », concède l’élu – vaut, dit-il, pour toutes les écoles hors contrat. Indifféremment de la confession revendiquée. « Que l’on ne me parle pas, après ça, des dispenses de piscine que réclameraient des élèves, s’agace Mounya Sbaï. Nous, on veut simplement leur apprendre à nager ! »

Lire aussi Dans une école Steiner, des parents d’élèves sommés par l’éducation nationale d’inscrire leurs enfants ailleurs

Sur l’« arbre des besoins » qu’ont confectionné les nouveaux collégiens lors de leur journée d’intégration, leurs priorités s’expriment sans fard : « Je veux apprendre beaucoup de choses. » « J’aimerais faire des escape games. » « Je veux partir en classe verte. » Ou encore : « Je voudrais en savoir plus sur ma religion. » « Je veux pouvoir dire mes prières à l’heure. »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire