Les profonds dommages de la désaffection dont souffre la fonction publique hospitalière demeurent sans réponse – Depuis la covid, la chirurgie est en voie d’abandon à l’hôpital public au profit du secteur lucratif

Publié le 26/10/2021

La désaffection de l’hôpital public mine son fonctionnement 

Paris, le mardi 26 octobre 2021

Publié le 26/10/2021

https://www.jim.fr/medecin/actualites/pro_societe/e-docs/la_desaffection_de_lhopital_public_mine_son_fonctionnement__189738/document_actu_pro.phtml

– L’inquiétude suscitée par la perspective de l’application dès le 27 octobre d’un contrôle strict du plafonnement de la rémunération des médecins intérimaires dans les hôpitaux est révélatrice de la crise des vocations que connaissent les hôpitaux publics. Si le gouvernement a finalement choisi de temporiser, les profonds dommages de cette désaffection dont souffre la fonction publique hospitalière demeurent sans réponse.

L’illusoire parenthèse enchantée de la Covid

Les alertes sur la multiplication des départs remontent à avant l’épidémie de Covid. La pandémie a cependant aggravé la tendance. Ce n’est pas tant l’obligation vaccinale qui est en cause, même si ses conséquences ont beaucoup été redoutées, que l’amertume éprouvée par beaucoup face à l’absence de changements en profondeur. Les témoignages convergent pour constater que les tensions exceptionnelles affrontées en 2020 par les hôpitaux ont mis en évidence la possibilité d’un assouplissement des organisations et d’un allègement des contraintes administratives et même financières. Las, dès que la situation épidémique s’améliore, le retour aux anciens réflexes et aux mauvaises habitudes est systématique, suscitant colère et déception, qui s’ajoutent à la sensation d’une absence de reconnaissance. Alors beaucoup partent.

L’activité hospitalière limitée

Ainsi, en septembre, plusieurs syndicats déjà avaient sonné l’alerte. Le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) CFE-CGC et l’Association des médecins urgentistes de France faisaient ainsi le constat similaire d’une vague inédite de départs. La semaine dernière, ce fut au tour de la Fédération hospitalière de France de tirer la sonnette d’alarme.

Ainsi, le taux d’absentéisme oscille autour de 10 %, tandis que la part de postes vacants (hors médecins) frôle les 5 %, avec des tensions plus fortes en ce qui concerne les métiers d’infirmiers et d’infirmiers spécialisés. Une proportion qui suffit, en raison de la disparité des situations territoriales, à mettre en péril le fonctionnement de certains services. « Sans être catastrophique, cette situation limite l’activité hospitalière et ne permet pas de répondre à la demande de rattrapage de soins qui est née de la crise sanitaire », a notamment remarqué Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF. Les difficultés s’observent également dans la complexité de trouver des remplaçants. « Au lieu, par exemple d’attendre deux semaines pour organiser un remplacement, il faut attendre un mois, parfois six semaines, ce qui, évidemment, est une source de désorganisation dans l’établissement » décrit Zaynab Riet. On constate par ailleurs que les jeunes recrues peuvent être facilement découragées. « Sur la centaine d’infirmières recrutées cet été, on a déjà, au mois d’octobre, une quinzaine qui nous font part de leur souhait de partir avant la fin de l’année », témoigne ainsi dans 20 minutes Thierry Brugeat, coordonnateur général des soins du CHU de Reims.

Tous touchés, même la Pitié

Tous les établissements sont concernés. Ainsi, si la question de la régulation de l’intérim a mis sur le devant de la scène la situation de nombreux centres hospitaliers de taille moyenne, les CHU ne sont pas nécessairement épargnés.  Le Monde* a ainsi consacré un reportage à la Pitié-Salpêtrière qui ne compte plus les lits fermés faute de professionnels en nombre suffisant. Le chef du service de réanimation médicale, Alexandre Demoule explique ainsi que depuis le début de l’été, l’unité a vu partir la moitié des aides-soignantes et des infirmières : « Je n’ai jamais vu autant de personnes qui partaient. Je suis frappé », admet-t-il.

Un phénomène non chiffré

La désaffection pour l’hôpital public concerne en outre tous les métiers et d’abord les médecins. Si l’on sait qu’autour de 30 % des postes sont vacants et que certaines spécialités connaissent des tensions plus importantes (telles l’anesthésie et la réanimation, mais aussi la psychiatrie ou la chirurgie orthopédique), il n’existe pas de données précises sur les départs. Mais l’on sait que toutes les spécialités peuvent être exposées. Ainsi, à Arras, le service de cardiologie du centre hospitalier a perdu depuis longtemps l’espoir d’afficher complet. « On n’a jamais atteint les dix médecins dont on aurait besoin, mais, depuis plusieurs années, on est encore descendu d’un cran dans le manque d’effectif », résume dans Le Monde, le Dr Géry Hannebicque, chef du service. Ce dernier voit ainsi parallèlement partir des praticiens à la retraite et de jeunes médecins qui choisissent la souplesse du privé. Aussi, si les quelques suspensions entraînées par la vaccination obligatoire n’ont pas constitué de catastrophe en elles-mêmes, elles ont suffi à fragiliser des situations déjà tendues.
C’est notamment le cas dans de nombreux établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes dont 31,1 % des directeurs assurent être à au bord d’un risque de « rupture d’accompagnement ».

Épuisement professionnel

Comment expliquer cette fuite ? La rémunération bien sûr est un motif important, notamment pour les médecins qui s’orientent vers le privé (ou vers l’intérim). Cependant, elle est loin d’être l’unique motivation. Le poids de l’épuisement professionnel est ainsi souvent signalé. La présidente du syndicat national des médecins remplaçants hospitaliers expliquait ainsi déjà fin 2019 : « En majorité, ces médecins ont une cinquantaine d’années et ont préféré l’intérim au burn-out, voire au suicide. Chez les jeunes aussi, on sent cette tendance à vouloir vivre un peu, après des études harassantes. Or, il est évident que l’on reste davantage maître de son planning en intérim ». Les témoignages recueillis ces dernières semaines confirment cette volonté d’échapper à la lourdeur administrative et le désir de pouvoir mieux gérer son emploi du temps. Le poids de la permanence de soins est également signalé : « Il n’y a plus la notion un peu sacerdotale de la fonction que nous avions, alors, au bout de quelques années, les sirènes du privé se font de plus en plus fortes, et ils partent, pour être mieux rémunérés, mais surtout pour ne plus avoir les contraintes de la permanence des soins » résume à Arras Géry Hennebicque qui continue pour sa part à assurer deux ou trois gardes par semaine. Le rapport conduit par Olivier Véran il y a quelques années indiquait encore que les médecins intérimaires ont des profils très variés : on recense 20 % de jeunes, 25 % de mères de famille, 25 % de retraités et 30 % de « professionnels » de l’intérim.

Cette crise des vocations aux visages multiples ne semble en tout cas ne pas avoir trouvé de réponses dans les avancées du Ségur pourtant si régulièrement vantées par le gouvernement. Il s’agit sans doute d’un enjeu majeur de la future campagne électorale.

Aurélie Haroche

Hôpital : « On ne réécrit pas l’histoire en un claquement de doigts »

Date de publication : 27 octobre 2021

https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=33c05e08698bb61dd70453cfeefcbb58&id_newsletter=15576&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=15576&from=newsletter

Libération publie un long entretien avec Olivier Véran,

relevant « Dans l’échelle des préoccupations du ministre de la Santé, la détérioration du climat hospitalier rivalise aujourd’hui avec la crainte d’une reprise de l’épidémie de Covid »


Le journal observe : « Fermetures de lits, pénurie de soignants en dépit des revalorisations salariales actées dans le cadre du Ségur de la santé, report de la réforme qui devait mettre fin aux dérives de l’intérim médical face au risque de sous-effectif trop important : Olivier Véran reconnaît «des conditions de travail dégradées» mais veut croire en la possibilité d’inverser la vapeur. Pour lui, une «nouvelle direction en matière de politique hospitalière» est en marche ».


Libération évoque notamment une enquête flash menée par le Pr Jean-François Delfraissy, selon laquelle « environ 20% des lits seraient actuellement fermés dans les CHU et CHR de France, car il n’y a pas assez de personnel pour les faire fonctionner… ».


Olivier Véran déclare que « personne aujourd’hui ne sait donner un chiffre avec précision. Oui, il y a un certain nombre d’unités dans des hôpitaux qui sont obligées de fermer temporairement, ou de réduire la voilure, faute de soignants, faute surtout de pouvoir en recruter. Nous venons de donner un coup de sonde dans 16 CHU et effectivement, si on extrapole les données, on constate une hausse de près d’un tiers des postes vacants chez les paramédicaux par rapport à l’automne 2019 ».
« L’absentéisme augmente, lui, d’un peu moins d’un point sur la même période pour les personnels non médicaux. Les démissions augmentent plus significativement entre 2020 et 2021 qu’entre 2019 et 2020. Elles restent néanmoins dans des proportions modérées »
, ajoute-t-il.
Le ministre de la Santé note que « certains soignants quittent l’hôpital parce qu’ils sont fatigués après 20 mois de crise sanitaire. Ces départs peuvent mettre en difficulté des équipes, des services parce que les recrutements sont aussi difficiles. C’est une réalité, et nous la prenons à bras-le-corps. S’ajoute à cela le fait que, chez les étudiants infirmiers en formation entre 2018 et 2021, un peu plus d’un millier a démissionné avant la fin de leurs études. Une enquête sera lancée sur la question, je veux qu’on en comprenne les raisons ».


Le journal interroge : « Le Ségur de la santé ne devait-il pas rendre son attractivité à l’hôpital ? ».
Olivier Véran répond : « Nous avons investi 10 milliards d’euros pour la hausse des salaires, 10 milliards ! Car le montant inscrit sur la feuille de paie, c’était un sujet. On a aussi agi sur les perspectives de carrière ou la gouvernance, pour que les soignants soient davantage inclus dans les décisions au sein des établissements de santé. J’ai bien conscience que cela ne suffit pas, que la problématique actuelle, la plus lourde, celle qui nous remonte, ce sont les conditions de travail dégradées à cause des sous-effectifs ».
« Mais je n’ai pas de médecins cachés dans le placard, ni des infirmières qui attendent dans une salle qu’on appuie sur un bouton pour les déployer dans les hôpitaux. Je ne vais pas mentir aux gens. Il y a des décisions qui n’ont pas été prises il y a 20 ans, on les paye aujourd’hui. On ne réécrit pas l’histoire en un claquement de doigts, mais on peut inverser la vapeur maintenant », 
indique le ministre.
Il explique : « Nous sommes dans une politique d’augmentation de nos effectifs, qu’il s’agisse des médecins avec la fin du numerus clausus et plus de 17.000 étudiants qui sont aujourd’hui en deuxième année de médecine, ou des infirmières et aides-soignants avec la création de 6000 places supplémentaires dans les écoles cette rentrée 2021 »


Libération relève qu’« en attendant, comment faire pour stopper les désaffections ? ». Olivier Véran souligne que « beaucoup de nos soignants sont épuisés par la charge mentale et le rythme de travail de la crise. Avec un Ségur, je leur donne un cap et des raisons de tenir. De l’autre côté, j’active tout ce qui peut pallier le manque d’effectif ».
« En toute transparence, j’ai demandé à Pôle Emploi, dans des secteurs en tension, de repérer les soignants qui s’étaient inscrits en vue d’une reconversion professionnelle. Pour qu’on aille les chercher, en les recevant un par un en entretien, en essayant de comprendre pourquoi ils s’en vont et leur proposer d’autres alternatives, d’autres manières d’exercer leurs métiers. Il y a aussi le projet de la prime de solidarité territoriale, qui entre en vigueur en décembre. Elle permettra d’inciter un médecin à faire des gardes en plus et mieux rémunérées dans un hôpital voisin qui en aurait besoin »
, poursuit le ministre.


Il ajoute que « la situation est compliquée, mais je refuse le fatalisme. J’ai la conviction que la France a pris une nouvelle direction en matière de politique hospitalière. Tous les leviers sont activés pour redonner du sens aux métiers du soin. Nous en avons fini avec le dogme de la fermeture de lits ».

« Hôpital public : 20% de lits fermés faute de soignants »

Date de publication : 27 octobre 2021

https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=ec8c99e948442dd1276f10d45a30a646&id_newsletter=15576&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=15576&from=newsletter

Libération s’interroge : 

« L’hôpital public s’effondre-t-il ? Les discours alarmistes sont légion depuis 20 ans, mais bon an mal an celui-ci résiste et arrive toujours à passer l’orage. Cette fois-ci pourtant, il y a ce chiffre ahurissant qui fait craindre le pire : au moins 20% des lits disponibles sur le papier sont actuellement fermés dans les CHU et CHR de France, puisqu’il n’y a plus assez de soignants pour tous les faire fonctionner ».


Le journal explique que « le Pr Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique et du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), avec quelques-uns de ses membres et la logistique des directeurs de CHU, ont mené une enquête début octobre, contactant les différents acteurs pour faire un «point instantané» sur le nombre de lits fermés ».


« Un lit sur cinq fermé, donc, selon cet état des lieux «flash». Faute d’infirmières et d’aides-soignantes avant tout, mais aussi de médecins titulaires, lessivés par la crise épidémique et dépités des réponses apportées par le ministre Olivier Véran et son Ségur de la santé, jugées insuffisantes », 
remarque le quotidien.


Libération indique entre autres qu’« à l’AP-HP, selon les chiffres officiels, 19% des lits étaient fermés au mois de septembre 2021, soit deux fois plus que dans la situation d’avant-Covid (le taux de fermeture était déjà de 9% en septembre 2019). […] Les données précises des 39 hôpitaux du groupe, répartis entre Paris et les départements limitrophes, donnent le tournis. Dans le XIVe arrondissement de la capitale, l’hôpital Cochin affiche par exemple 127 lits actuellement fermés, soit 15% de son offre de soins. Au sein de l’hôpital européen Georges-Pompidou, situé dans le XVe arrondissement voisin, ce sont 172 lits, soit 24% ».
« A l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine), 85 lits sont indisponibles, ce qui représente une baisse de 30% de la capacité de prise en charge. Dans les murs de la Pitié-Salpêtrière, plus gros paquebot hospitalier d’Europe, dans le XIIIe arrondissement de Paris, on enregistre 225 lits hors-service, l’équivalent d’un taux de fermeture de 14% »,
 note Libération.
Le quotidien souligne qu’« au total, 3566 lits sont fermés aujourd’hui à l’AP-HP, pour un groupe hospitalier qui en compte près de 20.000. En septembre 2019, 1694 lits étaient déjà inutilisables. La crise du Covid a ainsi entraîné la fermeture de centaines d’autres. Et, si l’on entre dans le détail, ce n’est pas sans conséquences pratiques : à Necker, dans le XVe arrondissement de Paris et fleuron de la pédiatrie française, cela s’effrite à grande vitesse depuis l’été. En réanimation-chirurgie, 10 lits sont fermés, 14 le sont aussi en pédiatrie, 18 lits en chirurgie générale ».


Patrick Pelloux, médecin urgentiste à Necker, déclare qu’« on n’a jamais vu cela. C’est effarant, il y a quelque chose de désespérant. Hier matin, nous avions une urgence cardiaque, et le Samu a mis 2 heures à trouver une place au patient dans un service de cardiologie ».
Yonathan Freund, urgentiste à la Pitié-Salpêtrière, souligne que « laisser sur un brancard une patiente de 92 ans plus de 16 heures, sans avoir aucun lit pour l’installer dans une chambre, sans avoir le temps de passer la voir de temps en temps, et se rendre compte trop tard que personne n’a pu l’accompagner aux toilettes à temps… Dans notre service, nous vivons désormais ce genre de situations intolérables. Comme partout ailleurs ».
Libération note que « la grande et inquiétante nouveauté est que cette tension se retrouve, donc, presque partout en France ».


Le Pr François-René Pruvot, à la tête de la Conférence des présidents de commission médicale d’établissement de CHU, remarque ainsi : « Ce qui est clair, c’est que l’hôpital n’est pas à 100%. Sur la fermeture de lits, à peu près tous les CHU français sont concernés. Dans certains services, le manque d’une personne ou deux peut faire chavirer une activité entière. Il suffit désormais de l’absence de quelques personnes pour que ça craque ».


Le médecin indique que « ce sont en fait une multitude de trous dans la raquette. Un service de psychiatrie où l’on ferme 8 lits, un service de cardiologie où on en ferme 10. Il me semble que c’est vraiment en chirurgie que les difficultés sont les plus emblématiques ».


Yonathan Freund ajoute : « Le Covid a bon dos. Certes, les soignants ont connu une période de travail éreintante sans précédent. Mais si les gens fuient l’hôpital public, c’est parce qu’ils se sont laissé ébouillanter par les pouvoirs publics pendant des années et qu’ils abandonnent avant d’y laisser toute leur peau. Ils le font maintenant parce qu’ils ne voulaient pas abandonner leurs collègues en pleine tempête Covid. Là, plus rien ne les retient, ils voient bien que rien n’est fait pour sauver l’hôpital public ».

https://www.liberation.fr/societe/sante/hopital-public-20-de-lits-fermes-faute-de-soignants-20211026_VG7R2S3SXRGCRAPLRXCTYEVYAY/?xtor=EREC-35-%5BAlerte_Libé_27-10-2021%5D-&actId=ebwp0YMB8s1_OGEGSsDRkNUcvuQDVN7a57ET3fWtrS850FLAOrgmCEQYUJl4D5eQ&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=512707

Voir aussi:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/21/dans-les-hauts-de-france-de-nombreux-services-hospitaliers-cumulent-les-departs-a-la-retraite-avec-les-departs-dans-le-secteur-prive/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/25/en-2021-dans-un-centre-hospitalier-aucun-patient-na-ete-opere-dans-les-24h-en-labsence-de-salle-operatoire-disponible-propositions-du-syndicat-fo-des-praticiens-hospitaliers-pou/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/24/les-medecins-interimaires-la-gangrene-de-lhopital-temoin-de-la-perte-dattractivite-expliquant-un-taux-officiel-de-postes-vacants-superieur-a-30-et-bien-plus-dans-les-hopitaux-non-universitaires/

LA SALPÊTRIÈRE, PARISA bord du vaisseau amiral de la médecine française qui prend l’eau

Après la crise, encore la crise : la Pitié-Salpêtrière à bout de souffle

Par  Chloé Hecketsweiler  et Julie Balagué  (Photos)

Publié le 20 octobre 2021 à 06h00, mis à jour hier à 09h34

https://www.lemonde.fr/fragments-de-france/article/2021/10/20/apres-la-crise-encore-la-crise-la-pitie-salpetriere-a-bout-de-souffle_6099148_6095744.html

FRAGMENTS DE FRANCE

Dans ce grand hôpital parisien, des chambres restent vides faute de personnel. Les départs se multiplient, sur fond d’épuisement généralisé, et la prise en charge des patients est dégradée.

En cette fin d’après-midi de septembre, un arc-en-ciel s’étire dans le ciel orageux, au-dessus des toits gris de Paris. Depuis la terrasse du bâtiment Eole, inauguré il y a deux ans, l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière a des airs de carte postale. Des jardins arborés d’où émergent le dôme d’une magnifique chapelle, des édifices classés du XVIIsiècle et, à l’horizon, le Sacré-Cœur et le Panthéon. Depuis ce vaisseau amiral de la médecine française, on aperçoit aussi les livres ouverts de la bibliothèque François-Mitterrand et les nouvelles tours Duo, de l’architecte Jean Nouvel, qui dominent le 13e arrondissement.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

« Plus grand hôpital d’Europe », « ville dans la ville », comme on le dit souvent, avec ses allées et ses rues, la Pitié-Salpêtrière est une mosaïque architecturale où les vieilles pierres côtoient les façades grisâtres des années 1970-1980 et le verre étincelant des constructions contemporaines. Debout face au panorama, dans son pyjama bleu, Alexandre Demoule, chef du service de réanimation médicale, désigne son ancien bureau, dans l’aile Montyon. « La peinture s’écaillait, les faux plafonds me tombaient dessus », se souvient-il. Il l’a quitté juste à temps pour accueillir les premiers malades du Covid-19.

LES RUES DANS L HOPITAL DE LA PITIE SALPETRIERE A PARIS, LE 7 SEPTEMBRE 2021
La ville française de Saint Malo, vue depuis un hublot de l’Armorique, un navire de la flotte de Brittany Ferries, qui fait le voyage quotidien vers Portsmouth (Royaume-Uni). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021 The French town of Saint Malo, viewed from a hublot of the Armorique, a ship in the Brittany Ferries fleet, that makes the daily journey to Portsmouth (United Kingdom). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021
VUE SUR L HOPITAL, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021

« Il n’y aura plus personne pour mon pot de départ »

Dans une heure, il a rendez-vous dans un karaoké près du Châtelet pour fêter le départ de Boye, une aide-soignante qui travaille depuis huit ans dans le service et s’engage dans des études infirmières. Mais il n’y a pas que des happy ends. Depuis le début de l’été, environ la moitié des infirmières et des aides-soignantes ont ainsi quitté le service. « Je n’ai jamais vu autant de personnes qui partaient. Je suis frappé », soupire le réanimateur, assis près d’un tee-shirt à l’effigie de Jacques Chirac et barré de la formule « Un chef, c’est fait pour cheffer », offert par des internes. Sur la petite table basse, un exemplaire de la revue Prescrire consacré au burn-out des soignants. « C’est le hasard, je ne l’ai pas déposé hier ! »promet-il, en souriant.

Mais c’est bien le sujet qui occupe toutes les conversations en ce moment. « Fatigue », « épuisement », « lassitude », les mêmes mots résonnent dans tous les couloirs de l’hôpital, mêlés à la colère et à la tristesse, car lâcher ce métier est souvent un crève-cœur. Le point de bascule a eu lieu au moment de la troisième vague. « Après le discours d’Emmanuel Macron en mars [demandant “un effort supplémentaire aux soignants”], beaucoup se sont dit “mais quelle condescendance !” », se souvient Alexandre Demoule. Comme plusieurs de ses pairs à la Pitié-Salpêtrière, il a profité des projecteurs braqués sur l’hôpital pour sonner l’alerte, interpellant le président de la République. « Rien ne s’est rien passé depuis », constate-t-il, écœuré par cette indifférence.

REUNION ET PETIT DEJEUNER AVEC LES PARAMEDICAUX, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
DES ETIQUETTES AVEC LES PRENOMS DES SOIGNANTS PERMETTENT AU FAMILLE DE SAVOIR QUI S OCCUPE DE LEUR PROCHE, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
REUNION DE TRANSMISSION DU MATIN, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021

En 2022, il votera, « bien sûr », mais sans se faire d’illusions. « Quand les politiques vous disent “l’hôpital public, ça fonctionne très bien”, soyons clairs : cela veut dire qu’ils appellent leur copain chef de service ou font pression sur un directeur d’hôpital pour décrocher en trois coups de téléphone un rendez-vous que quelqu’un de modeste va mettre quatre mois à avoir. Et pour eux, aller dans le privé n’est jamais un problème : quoi qu’il arrive, ils auront toujours la possibilité de faire un chèque. »Lire aussi Journal de crise des blouses blanches : « La troisième vague, personne n’en a envie, mais tout le monde s’y prépare »

Sur les murs du service, des affiches de cinéma détournées annoncent le nom des partants : Inès, Chloé, Mélanie, Robin, Samantha, Camille, Paula, Morgane… Certains ont des projets – changer de métier, reprendre des études, partir dans les îles –, d’autres juste l’envie de tourner la page. Dans le couloir d’un blanc immaculé où s’alignent les quinze chambres de réanimation et les sept chambres de l’unité de surveillance continue, la muraille de Chine un temps édifiée entre patients « Covid + » et « Covid – » a disparu. Les masques FFP2, les charlottes, les surblouses, les lunettes de protection font désormais partie de la routine. On « vit avec ».

Devant les écrans, où une mosaïque de vidéos permet aux soignants de voir d’un coup d’œil ce qui se passe dans chaque chambre, une aide-soignante feuillette les albums photos destinés aux partants. « Il n’y aura plus personne pour mon pot de départ », plaisante-t-elle. Après dix ans de carrière, son salaire atteint tout juste 1 800 euros net. Elle n’attend plus que « la bonne idée » pour partir. « C’est dommage, car au fond, on l’aime, notre métier », soupire-t-elle, déjà nostalgique de ce service où « on rigole bien quand même ».

Entre deux portes, Julien Mayaux, réanimateur, mime une interview avec sa collègue Alexandra Beurton, 36 ans, qui enchaîne les CDD et galère pour décrocher un emprunt auprès de sa banque : « Vous faites de l’enseignement, vous faites de la recherche, vous vous occupez des étudiants, vous soignez les patients. Vous travaillez combien, soixante heures par semaine ?

 Euh… un peu plus…

 L’hôpital vous a fait un pont d’or, non ?

 Sans les gardes, je suis à moins de 3 000 euros.

 Mais c’est moins que le smic horaire ? Pourquoi vous n’allez pas chez McDo ? »

Il faut avoir moins de 30 ans pour y croire encore. Premier de sa famille à être soignant, Florent Guichard a raté le concours de médecine deux fois avant de se réorienter vers le métier de kiné. « J’ai 27 ans, pas de famille, pas besoin de beaucoup d’argent alors pour l’instant je profite de faire ce que j’aime faire, explique-t-il. J’aime bien me dire qu’on soigne tout le monde. Et cela fait du bien le soir en rentrant de se dire qu’on a fait quelque chose de bien de sa vie. » Une forêt de bambous peuplée de singes tatouée sur l’avant-bras, il tente de convaincre un patient de 69 ans de faire un peu d’exercice. Le regard un peu perdu, ce médecin rapatrié de Martinique après être tombé malade du Covid-19, émerge lentement du coma dans lequel il a été plongé et a la fâcheuse tendance de se battre avec ses tuyaux. « On vous met la télévision ? », demande le kiné. Il hausse les épaules, l’air épuisé.

FLORENT GUICHARD, KINESITHERAPEUTE DU SERVICE, MOBILISE UN PATIENT MALADE DU COVID EN REANIMATION DEPUIS 83 JOURS, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
FLORENT GUICHARD, KINESITHERAPEUTE DU SERVICE, ET KELLY MAURICARCE, AIDE SOIGNANTE, AIDENT UN PATIENT MALADE DU COVID, REVEILLE MAIS INTUBE A SE METTRE AU FAUTEUIL, CE PATIENT DE 69 ANS A ETE RAPATRIE DE LA MARTINIQUE, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
FLORENT GUICHARD, KINESITHERAPEUTE DU SERVICE, AIDE UN PATIENT MALADE DU COVID, REVEILLE MAIS INTUBE A SE METTRE AU FAUTEUIL, CE PATIENT DE 69 ANS A ETE RAPATRIE DE LA MARTINIQUE, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021

Sa fenêtre encadre un pavillon aux tuiles moussues, avec en arrière-plan de grands arbres. On se croirait à mille lieues de Paris, mais depuis quatre cents ans que l’hôpital existe, tous les maux de la ville s’y réunissent. En jean, baskets et blouse blanche, Yonathan Freund escorte un patient arrivé par les urgences. « Encore la misère sociale », lâche-t-il à l’équipe qui s’affaire dans la chambre. L’homme d’origine africaine, SDF, souffre de complications liées à son alcoolisme. Les pompiers l’ont récupéré sur le banc d’un arrêt de bus, non loin d’ici. « C’est un habitué », soupire l’urgentiste, tandis que, derrière lui, BFM-TV retransmet en direct les obsèques de Jean-Paul Belmondo.

« Il y a besoin d’un lit, sauf qu’il n’y a pas de lit »

En poussant la porte des urgences générales, c’est le ballet habituel des petites et des grandes détresses : un homme malade d’Alzheimer qui hurle après sa femme et menace de la frapper, une jeune femme ivre escortée par trois policiers, un quadragénaire entre la vie et la mort après une tentative de suicide. Un habitué, lui aussi. « Il était déjà ici il y a trois semaines », soupire Mathilde Grot, infirmière. Parfois, tous les SDF du quartier semblent débouler en même temps.

Un homme âgé, en chemise sombre, arpente le hall d’un box de consultation à l’autre, une pochette kraft sous le bras. « Mes radios »,explique-t-il. « Je me suis cassé la clavicule. Mais je fais quoi maintenant ? », lance-t-il aux autres patients, dont beaucoup consultent pour de la « bobologie », comme on dit ici. Dans la « bulle », un poste de contrôle vitré au centre du service, les soignants s’affairent devant leurs écrans pour dispatcher au mieux les patients, compléter les dossiers médicaux, chercher une place pour ceux qui ne peuvent repartir chez eux. « On pratique une médecine de moins en moins humaine, regrette un médecin. Ici, on a l’impression d’être dans la salle de pilotage d’Orly. »

Allongé sur un brancard, un septuagénaire marmonne quelques mots confus. « Cela fait dix-huit heures qu’il attend », s’énerve Siham Meriouli, infirmière. Une place vient enfin de se libérer à l’étage, elle file avec son patient dans l’ascenseur, de crainte d’être devancée. « Allez, on ne va pas se battre dans les couloirs entre brancards », la taquine une collègue.

Dans le bureau des soignants, Marie-Elodie Chicher, infirmière de l’équipe mobile de soins palliatifs, vient d’administrer en catastrophe des médicaments à une patiente atteinte d’un cancer gravissime. Impossible de la laisser là, mais le service qui la suit habituellement ne peut pas la prendre. La chirurgie veut bien faire « un effort », mais à condition que son médecin continue à la suivre. « Vu la distance entre les bâtiments, c’est mort. »

Aux urgences, l’activité est revenue à son niveau d’avant l’épidémie, avec de 180 à 190 passages par jour. Alors que tous les services affichent complet, l’hiver, avec ses pics à 230 passages, s’annonce périlleux. « On a des lits fermés dans quasiment tous les secteurs. On va avoir un problème logistique majeur », anticipe Pierre Hausfater, le chef du service, qui craint un nouveau débordement des hôpitaux. « En pneumologie, seulement huit lits sur vingt-quatre sont ouverts. Je n’ai jamais connu cela à l’hôpital », explique le médecin, dont la voix se mêle au ronronnement des ambulances et au son métallique des chariots tirés sur le bitume. Au total, un lit d’hospitalisation sur dix est fermé (166 sur les 1 687 que compte l’hôpital).

Phobie scolaire, dépression…

Dans le bâtiment aux airs de piscine désaffectée qui abrite la pédopsychiatrie, les soignants sont depuis longtemps sous l’eau. Sur les 66 lits d’hospitalisation, un tiers sont fermés. « C’est fou ! », s’émeut Angèle Consoli, psychiatre. L’attente peut-être de « plusieurs semaines à plusieurs mois » pour des enfants en grande souffrance, souvent déscolarisés. Ici, la vague de patients a déferlé à l’automne 2020. Phobie scolaire, dépression, tentatives de suicide : une partie des enfants qui avaient tenu bon jusque-là ont fini par craquer. « On avait dix demandes de consultation en urgence par jour, c’était monstrueux, se souvient la psychiatre. On s’est retrouvés à hospitaliser les plus sévères des plus sévères. »

Ce jour-là, Vanessa Milhiet se fait un sang d’encre pour une jeune fille de 15 ans, déprimée et en plein délire. « Il y a besoin d’un lit, sauf qu’il n’y a pas de lit, résume la psychiatre. On a fait le tour de tous les hôpitaux. On n’a aucune place sur toute l’Ile-de-France. On ne sait pas ce qu’on va faire. »La situation était déjà compliquée avant le Covid-19, elle est devenue intenable.

Dans l’unité nommée Itard, où sont hospitalisés les enfants de 5 ans à 12 ans, la pagaille des chambres évoque une colonie de vacances, en plus spartiate : ici une boîte de Kapla, là un poupon abandonné sous un lit, une pile de mangas ou une mappemonde pour se souvenir d’où on vient. Les bambins courent dans tous les sens, en pleurs ou en rire. « Les soignants sont déjà bien fatigués, mais ça va aller, ça va aller », lance au reste de l’équipe Gaël Poli, psychologue. Quatre des quatorze chambres sont vides, mais impossible de faire mieux sans renforts.

DES CHAMBRES DE PATIENTS DANS L UNITE ITARD QUI ACCEUILLENT 10 PATEIENTS ENTRE 5 ET 12 ANS, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
ALICE OPPETIT, PEDOPSYCHIATRE, DANS LE BUREAU MEDICAL DE L UNITE SIMON, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
LES PRENOMS DES PATIENTS HOSPITALISES DANS L UNITE ITARD, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
UN AFFICHE SUR LA PORTE D UNE CHAMBRE DE L UNITE SIMON, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021

A la pénurie d’infirmières et d’aides-soignantes s’ajoute celle des médecins : la psychiatrie est la spécialité la moins choisie par les étudiants et très peu s’orientent finalement vers la pédopsychiatrie. « On peine à trouver des soignants mais cela reste un métier très beau. Travailler avec l’enfance, c’est plein d’espoir, se console Paloma Torres, la jeune psychiatre responsable de l’unité Itard. On les aide à regagner de la joie et du bonheur alors que, tout petits déjà, ils ont traversé des moments très difficiles. » Lire aussi Article réservé à nos abonnésCrises d’angoisse, tentatives de suicide… depuis décembre 2020, « les troubles flambent » aux urgences pédopsychiatriques

Pour faciliter leur retour dans la société, une école a été aménagée dans l’enceinte de l’hôpital. Quelques notes de xylophone et de guitare s’échappent de la salle de musique, puis la voix claire d’un enfant qui répète une chanson. Dans la salle de classe voisine, Anne-Laure Bourdaud tend une poignée de crayons de couleur à quatre enfants en leur demandant de les classer par taille. « Un exercice de niveau grande section de maternelle pour des élèves qui devraient être scolarisés en cours élémentaire », explique la maîtresse.

LA COUR DE L UNITE SIMON, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
TROIS ELEVES PENDANT UN COUR DE MUSIQUE, L ECOLE RECOIT DES PATIENTS EN AMBULATOIRE MAIS AUSSI HOSPITALISE, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 14 SEPTEMBRE 2021

Parmi les enfants hospitalisés ici, certains sont déscolarisés depuis un an, deux ans. « Avec cette pandémie, l’équilibre de certaines familles ordinaires a été fragilisé. On a vu arriver ici des enfants qui n’auraient jamais dû passer par la case psychiatrie », constate le directeur du centre scolaire de la Pitié-Salpêtrière, Nicolas Hespel, installé dans un petit bureau vieillot, décoré de gravures historiques de l’hôpital. Une centaine d’enfants sont scolarisés ici : les deux tiers sont hospitalisés et les autres viennent pour la journée. Au total, 250 enfants sont suivis chaque année. Faute de place et d’enseignants, le temps scolaire est limité : au maximum douze heures de cours pour les adolescents, soit la moitié d’une scolarité normale. « On aimerait leur offrir une scolarité plus étoffée », regrette M. Hespel.

« Dérive à l’américaine »

Faire avec les moyens du bord, le service des maladies infectieuses et tropicales s’y est aussi résolu. Sous les feux des projecteurs au début de l’épidémie de Covid-19, il carbure désormais à l’ordinaire. Le refrain est le même qu’ailleurs : sur les 40 lits d’hospitalisation, une dizaine sont fermés.

« On nous voyait comme des héros, mais finalement on a été oubliés », soupire Adèle Gimfeld, 29 ans, infirmière, assise dans la salle de repos à l’ambiance « color block » : lino rouge, placard vert et chaises bleues. « Le Covid a achevé ceux qui en avaient déjà marre. » Il y a aussi cette ligne jaune qui fait peur aux soignants, mais qu’ils sont bien obligés de franchir, au mépris de la fatigue et des risques. « Un week-end, une de mes collègues était seule pour quatorze patients ! On lui a répondu : “Vous allez y arriver, et préparez-vous, car il va y avoir deux autres entrées”. »

Même les médecins n’échappent pas à cette déshumanisation de leur métier. « Ce n’est pas derrière un écran qu’on apprend à examiner et à interroger les malades », déplore Eric Caumes, chef du service, effaré du temps passé par certains médecins ailleurs qu’au chevet du malade ou en consultation. De plus en plus, les médecins sont encouragés à faire de la recherche, à « inclure » leurs patients dans des protocoles. Les accords passés avec les laboratoires pharmaceutiques représentent une source de financement non négligeable. Chaque publication dans une revue scientifique est récompensée par des « bons points », qui donnent droit à une dotation supplémentaire pour l’hôpital. « C’est une dérive à l’américaine. Les collègues ne seront bientôt plus recrutés pour leur aptitude à bien examiner les malades mais à décrocher des financements », estime l’infectiologue, connu pour son franc-parler.

UNE EXTERNE APPREND A ECOUTER LES POUMONS D UN PATIENT, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
LA TABLE D UNE PATIENTE, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021
LA MAIN DU PROFESSEUR CATHERINE UZAN CHEFFE DU SERVICE DE CHIRURGIE ET CANCEROLOGIE GYNECOLOGIQUE ET MAMMAIRE RASSURE UNE PATIENTE AVANT UN INTERVENTION, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE CHIRURGIE AMBULATOIRE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 7 SEPTEMBRE 2021

Ce matin-là, Costa Salachas, interne, finit sa tournée de patients accompagné de trois étudiants, qu’il chapeaute. C’est là l’une de ses nombreuses casquettes. Ici comme ailleurs, impossible de faire sans ces jeunes médecins qui ont au moins six ans d’études derrière eux. Leur temps de travail est en principe limité à quarante-huit heures hebdomadaires en moyenne, mais les semaines de cent heures ne sont pas exceptionnelles. « Nous sommes un peu comme des pions. Tantôt on nous voit comme des étudiants, tantôt comme des jeunes médecins », s’agace l’interne de 28 ans.Lire aussi Article réservé à nos abonnésCoronavirus : à l’hôpital, une parenthèse « extraordinaire » se referme

L’après-Covid le préoccupe. « Est-ce qu’on revient au discours d’avant, “moins de lits, plus d’efficacité” ? », s’interroge-t-il, en espérant que les candidats à la présidentielle n’auront pas la mémoire trop courte.« On a peut-être cru naïvement qu’il y aurait un soutien de la population ; or, dans les faits, ce n’est pas le cas », regrette-t-il. Fin mai, la manifestation des soignants avait rassemblé moins de monde que celle en faveur de la légalisation du cannabis.

Au service de réanimation chirurgicale, la moitié des douze lits sont encore occupés par des patients Covid, avec une « quatrième vague » qui a déferlé des Antilles. Quand le CHU de Pointe-à-Pitre s’est retrouvé débordé, Claude, 53 ans, a été évacué ici. « C’est dur, cette maladie », lance-t-il, sous son drap jaune pâle. « Je n’ai pas eu le temps de me faire vacciner. Franchement, je regrette, mais ce qui est fait est fait », soupire ce chauffeur-livreur, père de deux garçons. Il s’est promis de se faire vacciner dès que possible, même si tous ses doutes n’ont pas été balayés par la maladie. A son chevet, sa femme, contaminée elle aussi, s’avoue hésitante. « Je ne dis pas non, pas oui », indique Josy. « En Guadeloupe, on se méfie de ce qui vient de la métropole », justifie-t-elle.

Face à la porte coulissante de la chambre où sa mère, également atteinte du Covid, vient d’être plongée dans le coma, un jeune homme hésite un instant. En tee-shirt, short et claquettes, il se débat avec sa charlotte et son masque FFP2 qui s’accrochent à ses lunettes de soleil. Son père avance à ses côtés, l’air perdu, flottant dans son pantalon gris et sa veste à petits carreaux trop grands. C’est pour toute la famille un choc. « Elle a fait sa première injection de vaccin dix ou quinze jours avant de tomber malade. Vous pensez qu’il y a un lien ?, demande le second fils, qui patiente sur un banc à l’extérieur. J’étais contre, elle l’a fait pendant que je n’étais pas là », poursuit ce chauffeur de bus, qui se méfie aussi de l’hôpital. « On a regardé sur Internet, il a bonne réputation. Mais vous y allez pour quelque chose et vous attrapez autre chose. » Les rumeurs, les on-dit… Les soignants pourraient en écrire une anthologie.

La veille, une aide-soignante d’une quarantaine d’années hospitalisée depuis plusieurs semaines en réanimation est enfin sortie. Elle n’était pas vaccinée. « Quand je l’ai vue arriver cet été, mes larmes ont coulé, je me suis vue en elle », se souvient avec émotion Bella Tete, aide-soignante depuis près de vingt ans dans le service, elle aussi hospitalisée en mars à cause du Covid-19. « Les morts, on ne s’y fait jamais », confie-t-elle avant de retourner auprès d’un patient affolé à la perspective d’être intubé sans avoir pu parler à sa famille. « Physiquement et psychologiquement, on a pris cher », lâche-t-elle.

« Le modèle sur lequel notre système de santé s’est bâti, c’est-à-dire des médecins et des infirmiers dans l’abnégation, ne fonctionne plus », estime Jean-Michel Constantin, chef du service, en rappelant que les gouvernements successifs n’ont pas eu d’états d’âme à « dégraisser le mammouth ». « Contrairement à l’éducation, nous, on ne peut pas faire grève », sourit le réanimateur, devenu une figure familière des chaînes d’informations en continu et des JT – « pour qu’on ne laisse pas la parole uniquement à ceux qui n’ont pas vu un malade depuis quinze ans ».

La chirurgie ambulatoire, vitrine de l’hôpital

Changement de décor au bâtiment de la chirurgie ambulatoire, tout en verre, inauguré en 2018. Ici, c’est « la vitrine où tout va bien », plaisantent les infirmières. Reconverti en service de réanimation pendant la première vague du Covid-19, il a depuis quasiment repris son rythme de croisière. Les patients défilent avec une heure de convocation précise, repartent chez eux dans la journée. La chirurgie fait partie des rares activités bankable à l’hôpital. Chaque jour, le planning est optimisé pour ne pas perdre une heure de bloc.

MARIE FOURNIE, INFIRMIERE DE BLOC OPERATOIRE ET REGULATRICE, ELLE EST LA CHEFFE D ORCHESTRE DU SERVICE ET ORGANISE L ENCHAINEMENT DES INTERVENTIONS, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE CHIRURGIE AMBULATOIRE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 7 SEPTEMBRE 2021
La ville française de Saint Malo, vue depuis un hublot de l’Armorique, un navire de la flotte de Brittany Ferries, qui fait le voyage quotidien vers Portsmouth (Royaume-Uni). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021 The French town of Saint Malo, viewed from a hublot of the Armorique, a ship in the Brittany Ferries fleet, that makes the daily journey to Portsmouth (United Kingdom). Photo © Ed Alcock / M.Y.O.P. 7/9/2021
DETAIL SUR DES AIGUILLES, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE CHIRURGIE AMBULATOIRE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 7 SEPTEMBRE 2021

Mais même ici l’activité n’a pas redémarré à 100 %, faute d’infirmières mais aussi d’anesthésistes. La concurrence du privé, bien plus attractif financièrement, se fait sentir. La rémunération mensuelle y est « aux alentours de 15 000 euros, contre 4 000 à 5 000 euros dans le public,explique Pauline Glasman, anesthésiste. Il y a trente ans, un anesthésiste qui allait dans le privé, c’était un peu la honte. Aujourd’hui, quand ça fait cinq ans que vous exercez dans le public, on vous demande : “Mais pourquoi es-tu encore là ?” »

Au bloc, l’équipe s’affaire autour de Florence, venue se faire opérer d’un cancer du sein. Elle a choisi un album live de Nirvana pour se détendre pendant qu’on l’endort. Cette infirmière d’une soixantaine d’années préfère être soignée ici. Une question de confiance. Dans la clinique où elle travaille, on parle trop « argent et rentabilité ».

Pourtant, la Pitié-Salpêtrière n’y échappe pas. « Il y a des réunions où on passe des tableaux Excel d’activité et où le mot patients n’est pas prononcé en trois heures », se désole le neurologue François Salachas, qui avait interpellé Emmanuel Macron lors de sa visite, en février 2020. « Quand il a fallu sauver Notre-Dame, il y avait beaucoup de monde pour être ému. Là, il faut sauver l’hôpital public, qui est en train de flamber à la même vitesse », avait-il lancé, en lui serrant énergiquement la main.Lire aussi Article réservé à nos abonnésSégur de la santé : de l’argent et des questions

Quelques mois plus tard, le président de la République, accompagné du ministre de la santé, Olivier Véran, est revenu sans les caméras. « Il nous a dit : “Je suis tout à fait d’accord, vous avez raison : il faut que les besoins sanitaires priment et que les moyens suivent”. Mais on a vu ce qu’on a vu. Le Ségur de la santé est un échec complet : il n’a rien changé à la fuite des personnels, ni à l’attractivité de l’hôpital. »

NOTES ECRITES PAR MARTIN DRES, MEDECIN REANIMATEUR, RACONTANT SES IMPRESSIONS AU JOUR LE JOUR PENDANT LA PREMIERE VAGUE, REPORTAGE SUR LE SERVICE DE REANIMATION MEDICALE DE LA PITIE SALPETRIERE, PARIS, LE 10 SEPTEMBRE 2021

Le regard posé sur une affiche de Corto Maltese, il souligne la perte de pouvoir des médecins face au « diktat » administratif et financier. Il en viendrait presque à regretter le temps des mandarins, ces grands professeurs qui passaient au-dessus de la tête du directeur de l’Assistance publique pour discuter directement avec le ministre de la santé.« Certains préfèrent quitter le navire plutôt que d’assister au naufrage,soupire-t-il. Les politiques se disent : “Ils pleurent tout le temps, mais le système tient.” Car les seuls à savoir ce qui se passe vraiment sont les soignants. On sait très bien qu’il y a des “pertes de chances”. » C’est la façon polie dont on désigne, ici, le sort des patients qui n’ont pu être correctement pris en charge.

Julie BalaguéPhotos

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire