L’hydrogène, le Graal de l’énergie ? Accords et désaccords

« Avec l’hydrogène, a-t-on enfin conquis le Graal de l’énergie, cette ressource inépuisable et décarbonée qui sauvera la planète ? »

CHRONIQUE

auteur

Jean-Michel Bezat

Douze pays, dont la France, ont élaboré une « stratégie nationale » pour l’hydrogène et une vingtaine d’autres préparent la leur. Mais pour le substituer aux énergies fossiles avant 2050 dans l’industrie lourde et les transports, le temps presse, observe Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié le 18 octobre 2021 à 03h15 – Mis à jour le 18 octobre 2021 à 08h22    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/18/avec-l-hydrogene-a-t-on-enfin-conquis-le-graal-de-l-energie-cette-ressource-inepuisable-et-decarbonee-qui-sauvera-la-planete_6098761_3232.html

Chronique. A peine les présentations faites, Marco Alvera ouvre son livre fraîchement publié (The Hydrogen Revolution, Hodder Studio, non traduit) et vous renvoie à la page 229. Son visage s’éclaire : un tableau montre qu’en 2030, le coût du kilogramme d’hydrogène « vert » produit par électrolyse de l’eau tombera à 2 dollars (1,72 euro) si le prix des énergies renouvelables et des électrolyseurs servant à le produire baisse encore. Et à 1 dollar quand il le sera à très grande échelle. Aujourd’hui, le H2 est « noir » ou « gris » puisqu’il est produit en brûlant du charbon ou du gaz, et non compétitif avec d’autres sources d’énergie. Mais il valait 25 dollars le kilo il y a dix ans. Alors…

A-t-on enfin conquis le Graal de l’énergie, cette ressource inépuisable et décarbonée qui sauvera la planète ? Patron de SNAM, le géant italien des infrastructures gazières, M. Alvera veut y croire. S’il n’use pas des accents de gourou pour prophétiser l’avènement d’une « économie hydrogène » bouleversant notre civilisation occidentale, comme l’Américain Jeremy Rifkin, il assure qu’on est à l’aube d’un développement mondial. Il n’a pas oublié sa lecture, à l’adolescence, de L’Ile mystérieuse de Jules Verne (1874), cité dans son ouvrage : « Oui, mes amis, s’enflamme le savant Cyrus Smith, je crois que l’eau sera un jour utilisée comme combustible, que l’hydrogène et l’oxygène qui la constituent fourniront une source de lumière et de chaleur inépuisables et d’une intensité que la houille ne saurait avoir. »

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Une si longue attente ! Le réchauffement climatique a accéléré la réflexion sur le meilleur mix énergétique sans CO2. L’hydrogène y aura une place importante. Dans la perspective d’une économie neutre en carbone au milieu du siècle, les experts s’accordent peu ou prou sur le dosage : la part de l’électricité passera de 20 % à 50 % ou 60 % ; les activités plus difficiles à électrifier, comme les industries lourdes et le transport de masse, devront recourir aux énergies fossiles avec captage-stockage du CO2. Et à l’hydrogène « vert », qui pourrait représenter 10 % de la demande globale.

Enthousiasme de néophyte

En quelques années, la situation a changé du tout au tout. Douze pays, dont la France, ont élaboré une « stratégie nationale » pour l’hydrogène et une vingtaine d’autres préparent la leur. Bruxelles a inscrit son développement dans les « projets importants d’intérêt européen commun », comme les batteries.

Des gigafactories d’électrolyseurs émergent sur plusieurs continents, les géants du pétrole et du gaz veulent en produire, l’Australie et le Chili se préparent à devenir exportateurs. Au total, 359 grands projets sont développés ou annoncés pour un investissement de 500 milliards de dollars (431 milliards d’euros), avec une avance de l’Europe, indique l’Hydrogen Council regroupant industriels et financiers.

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Emporté par un enthousiasme de néophyte, Emmanuel Macron veut faire de la France le « leader » mondial. C’est ce que le président de la République a annoncé, mardi 12 octobre, en présentant son plan France 2030. Le ministre de l’économie, lui, voit des usines sortir de terre « à échéance de semaines ou de mois » ; l’Hexagone a, selon Bruno Le Maire, l’argent public (7,2 milliards d’euros d’ici à 2030), les industriels et les sources d’énergies décarbonées nécessaires – nucléaire en tête. Il rêve d’« écosystèmes totalement intégrés », depuis les réacteurs alimentant des usines d’électrolyseurs jusqu’à des sites voisins gourmands en H2(zones industrielles, ports, aéroports…). Sept « pôles » ont été identifiés, qui correspondent à des régions à très fortes activités.

D’autres voient plus grand. M. Alvera envisage ainsi de transporter par pipeline jusqu’au cœur de l’Europe industrielle de l’hydrogène produit en Afrique du Nord ou en Arabie saoudite grâce à des centrales solaires.

Ce scénario rappelle le pharaonique projet Desertec, où des centrales solaires géantes (100 gigawatts au total) dans le Sahara auraient alimenté le Maghreb et l’Europe. Un projet à 400 milliards d’euros, conçu dans les années 2000 par le Club de Rome et soutenu par des entreprises allemandes, qui a fini par se perdre dans les sables… Les éléphants blancs ne sont jamais loin.

An H2 electric bike is seen during the opening ceremony of the Hynamics hydrogen station, in Auxerre, France, October 13, 2021. REUTERS/Benoit Tessier

Une utopie ?

Une nouvelle carte mondiale de l’énergie ne s’en s’esquisse pas moins, où les sources d’approvisionnement seront plus diversifiées qu’à l’ère finissante des hydrocarbures. Consommation énergétique croissante, capitaux détournés de l’or noir, technologies matures, volonté politique plus affirmée, tous les éléments sont en place.

Reste le plus difficile, qui est de les mettre en synergie et de créer un marché de l’hydrogène pour justifier et sécuriser la construction de lourdes infrastructures, soutenues par le capital d’amorçage des Etats. Ainsi déploierait-on un réseau (en partie existant avec les gazoducs) que Marco Alvera voit durer « aussi longtemps que les routes et les aqueducs romains ».

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Une utopie ?

L’inertie des systèmes énergétiques est énorme. Il a fallu un siècle et demi au charbon pour assurer la moitié de l’énergie mondiale, quatre-vingts ans au pétrole.

Cette transition n’aura rien à voir avec les précédentes. L’humanité était passée du bois au charbon, puis au pétrole et au gaz, en empilant ces sources d’énergie, dont la consommation a décuplé depuis le début du XXe siècle. Il faut désormais les éliminer et leur substituer des énergies décarbonées, tout en y intégrant les variables de l’agriculture, de la forêt et de la biodiversité.

Le temps, qui est compté, n’est plus un allié. Pour espérer atteindre les objectifs de l’accord de Paris, la transition doit suivre le « tic-tac de l’horloge climatique », réglé sur l’accumulation du carbone dans l’atmosphère, souligne Christian de Perthuis, un des meilleurs spécialistes de l’économie du climat. Et s’assurer que les gains d’efficacité énergétique n’entraînent pas une hausse de la consommation par habitant, et donc des émissions de gaz à effet de serre, ajoute-t-il. Le tic-tac s’accélère. N’aurait-il pas fallu prendre Cyrus Smith au sérieux plus tôt ?

Jean-Michel Bezat

Voir aussi:

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/10/21/auxerre-la-plus-grande-station-de-production-et-de-distribution-de-h2-de-france-pour-alimenter-son-reseau-de-bus/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/04/27/les-7-milliards-deuros-prevus-par-le-gouvernement-pour-le-developpement-dune-filiere-a-hydrogene-constituent-un-epouvantable-gachis-de-fonds-publics/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/08/19/lhydrogene-nouvelle-energie-propre-censee-nous-sauver-du-chaos-climatique-en-realite-nocive-pour-le-climat/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/09/23/lhydrogene-a-toutes-les-sauces-voiture-train-et-maintenant-lavion-est-ce-bien-raisonnable/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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