Présidentielle 2022 : le poids des sondages révèle la faiblesse des partis
ÉDITORIAL
Le Monde
Editorial.
Les élections régionales de juin auraient dû encourager un rigoureux principe de précaution quant à l’usage des sondages. Quatre mois plus tard, ils mènent la danse alors que les partis ont presque tous abandonné les primaires.
Publié le 10 octobre 2021 à 03h24 – Mis à jour le 10 octobre 2021 à 17h27 Temps de Lecture 2 min.
https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/10/presidentielle-2022-les-poids-des-sondages-revelateur-de-la-faiblesse-des-partis_6097784_3232.html

Editorial. Jamais les sondages n’ont autant été exposés au risque de se tromper et jamais ils n’ont acquis un tel statut dans une précampagne présidentielle. Tel est le paradoxe de la période, marquée par le profond déclin des partis politiques.
Les élections régionales de juin auraient dû déclencher l’application d’un rigoureux principe de précaution quant à leur usage. Leurs résultats ont ébranlé tous les instituts, sans exception. Tous ont surévalué le score du Rassemblement national dans des proportions qui dépassaient parfois la dizaine de points. En cause : le niveau record de l’abstention, qui a déjoué les pronostics, montrant à quel point il est devenu difficile, par ces temps de défiance, de sonder les intentions de vote réelles des Français.
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Quatre mois plus tard, pourtant, les sondages mènent la danse. Certes, avec toutes les précautions d’usage émises par leurs auteurs concernant les marges d’erreur, le caractère non prédictif des résultats, mais avec une telle force qu’on en vient à oublier que celui qui aujourd’hui focalise l’attention n’est même pas candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2022.
Part grandissante de l’émotion
L’ascension sondagière du polémiste d’extrême droite Eric Zemmour, alimentée quasi quotidiennement par de nouveaux chiffres, est devenue un objet politique à part entière. Les commentateurs guettent le moment où, après avoir affaibli Marine Le Pen, elle va corroder la droite et pourquoi pas faire turbuler le système tout entier.
Cette trajectoire est éminemment virtuelle, compte tenu de la difficulté des sondeurs à appréhender l’ensemble du corps électoral, sans être pour autant coupée du réel : le jeu des acteurs politiques se trouve en effet directement modifié par l’évolution des intentions de vote. La surenchère qui se joue en ce moment entre la droite et l’extrême droite sur le terrain de l’immigration ne s’explique pas autrement.
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Les sondages ont acquis le poids que leur ont laissé les partis politiques. Deux d’entre eux, le PS et LR, sont devenus si faibles qu’ils ne sont plus en mesure de sélectionner un leader incontestable et d’émettre un projet susceptible de donner le « la » de la campagne. Après avoir misé en 2016 sur des primaires fratricides, ils n’ont cette fois pas d’autre solution que de s’en remettre, bon gré mal gré, à ce que leur renvoie la photographie, à l’instant T, des envies des électeurs. Leur déclin contribue à déstructurer en profondeur le champ politique, car ce sont eux qui ont pendant des années organisé le clivage gauche/droite.
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Les sondages n’auraient cependant pas acquis une telle force s’ils ne révélaient aussi la quête récurrente du candidat neuf capable de déjouer les pronostics et d’ébranler un système de représentation jugé insatisfaisant. Chaque échéance engendrant son propre tribun, le neuf à tendance à se démoder rapidement. Au bout de trois candidatures, Marine Le Pen comme Jean-Luc Mélenchon apparaissent désormais passablement usés dans leur costume de candidat hors système.
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L’épisode populiste que traverse la France à l’instar d’autres démocraties l’expose à toutes sortes de péripéties contre lesquelles elle éprouve les plus grandes difficultés à lutter : part grandissante de l’émotion dans l’expression des intentions de vote, focalisation du débat public sur quelques obsessions ciblées, marginalisation de la rationalité, incapacité à fidéliser durablement des clientèles électorales. Seule une profonde refondation politique permettra d’y remédier. En attendant, les sondages apparaissent comme un pis-aller. Par défaut de tout le reste, ils montrent les dangers, au risque de les amplifier.
Le Monde
Election présidentielle 2022 : les sondages, juges de paix de la précampagne
Départage entre candidats, rapport de force, émergence de personnalités… Les primaires étant déjà passées de mode, les enquêtes d’opinion sont devenues le principal arbitre de la vie politique.
Par Abel Mestre, Franck Johannès, Sarah Belouezzane et Julie CarriatPublié le 10 octobre 2021 à 04h03 – Mis à jour le 11 octobre 2021 à 11h41
Temps de Lecture 7 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/10/10/presidentielle-2022-les-sondages-juges-de-paix-de-la-precampagne_6097785_823448.html

Ce sont à la fois les arbitres et les stars incontournables de cet automne. Les instruments par lesquels la plupart des familles politiques opposées à Emmanuel Macron entendent déterminer leur leadership pour l’élection présidentielle de 2022. A six mois du premier tour, les sondages occupent une place prépondérante dans la précampagne présidentielle. Avec un risque : celui de créer des bulles sondagières, surestimant certains scores, disqualifiant d’autres candidats, et influençant ainsi le vote des Français.
Le contexte est inédit et marque une sorte de retour en arrière : seuls les écologistes ont désigné leur candidat, Yannick Jadot, par le truchement d’une primaire ouverte. Les autres formations ont, en effet, abandonné cette méthode, prenant ainsi le contrepied du scrutin présidentiel de 2017 où ce mode de décision avait été adopté non seulement par Europe Ecologie-Les Verts (EELV), mais aussi par le Parti socialiste (victoire de Benoît Hamon) et par Les Républicains (victoire de François Fillon). Ces deux familles politiques ont gardé un souvenir amer de cette expérience : M. Hamon recueillant seulement 6,36 % des suffrages au premier tour de la présidentielle – malgré le retrait en sa faveur de Yannick Jadot. M. Fillon (20,01 %), lui non plus, ne s’était pas qualifié au second tour, une première pour la droite dans l’histoire de la Ve République.
Partis affaiblis
En l’absence de primaires ou d’autres systèmes, alors que les partis sont affaiblis dans l’opinion et ne peuvent plus porter à eux seuls une candidature, les sondages sont désormais devenus les mètres étalons pour jauger la personne la mieux placée. A ce petit jeu des prédictions, la gauche ne cesse d’observer ces thermomètres de l’opinion. Parfois au jour le jour. Avec pas moins de sept candidats sur la ligne de départ, les intentions de vote sont au centre de toutes les attentions. Leurs moindres oscillations sont guettées pour peser dans les rapports de force et entraîner des retraits derrière le mieux placé.Lire l’éditorial du « Monde » : Les sondages, par défaut
Le premier match sondagier concerne la candidate du Parti socialiste (PS), Anne Hidalgo, et Yannick Jadot : les deux sont au coude-à-coude, mais la maire de Paris décroche depuis deux semaines. Les écolos ne cachent pas leur volonté de pousser leur avantage pour obtenir un retrait de la candidature de Mme Hidalgo. Benoît Biteau, député européen EELV, y croit : « La dernière fois, Jean-Luc Mélenchon a rassemblé le vote utile à gauche, Yannick Jadot va finir par remplir cette mission. » Au PS, on se rassure comme on peut : « Je ne crois pas aux sondages, martèle le premier secrétaire, Olivier Faure. Depuis trois ou quatre ans, les sondages se sont toujours trompés, ils sont très loin de prédire l’avenir. » Laurent Baumel, secrétaire national aux relations extérieures du PS, reconnaît que « la question des sondages pèsera » dans la perspective d’un rassemblement socialo-écologiste.
La seconde bataille où les enquêtes sont brandies en étendards est celle du vote utile à gauche. Les cadres de La France insoumise (LFI), sur la base d’une succession d’enquêtes Harris Interactive plaçant Jean-Luc Mélenchon entre 11 % et 13 % des intentions de vote, estiment être en passe de pouvoir se qualifier pour le second tour puisque, avec la dynamique autour d’Eric Zemmour et la division des voix de l’extrême droite, le ticket d’accès se situe actuellement autour de 16 % ou 17 %. Ils ne cessent donc de plaider pour le rassemblement dès le premier tour autour du candidat des « insoumis ».
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Chez leurs adversaires de droite, l’obsession des sondages est peut-être encore plus forte. Les Républicains (LR) sont dans une situation compliquée. Personne entre les six candidats à la candidature ne semble se dégager ni s’imposer aux autres. En l’absence de primaire, comment choisir entre Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France, Valérie Pécresse, la patronne de l’Ile-de-France, l’ex-commissaire européen Michel Barnier, le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti, le maire de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine), Philippe Juvin, ou enfin l’entrepreneur Denis Payre ? Le parti a finalement décidé : ce seront les militants qui voteront le 4 décembre pour départager les candidats.
Situation inédite pour le RN
Ces derniers espèrent bien que les enquêtes d’opinion influenceront le vote des adhérents. Ainsi, pour plaider en faveur de sa candidature, M. Bertrand brandit régulièrement les sondages comme preuve de sa pole position. Ses adversaires, utilisent quant à eux les mêmes sondages… pour montrer que « personne ne s’impose aujourd’hui à droite », que M. Bertrand « plafonne » à 15 %. Les partisans de Mme Pécresse n’hésitent pas à citer l’exemple d’Alain Juppé, favori des intentions de vote à la rentrée 2016 puis largement défait par François Fillon.
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A l’extrême droite, Marine Le Pen est, quant à elle, confrontée pour la première fois à une chute brutale et prématurée de ses courbes. Eric Zemmour semble séduire nombre de ses électeurs potentiels, à tel point que se pose la question du leadership chez les nationalistes : qui de la députée du Pas-de-Calais ou de l’ancien journaliste est le mieux placé pour se qualifier au second tour ? Une situation inédite pour le Rassemblement national (ex-Front national) qui a toujours écrasé ses concurrents directs, comme ce fut le cas pour Bruno Mégret lors de la présidentielle de 2002. Pour l’instant, Marine Le Pen ne réagit qu’avec flegme. Jeudi 7 octobre, à Clermont-Ferrand, elle a assuré « ne pas avoir d’inquiétude » après la publication du sondage Harris Interactive qui place Eric Zemmour devant elle au premier tour. « C’est peut-être parce que j’ai de l’expérience, ce qui me permet de dire que les uns et les autres ne devraient pas se précipiter à tirer des conclusions hâtives. L’élection présidentielle a lieu dans deux cents jours, a-t-elle commenté. Et donc cette folie qui vient de saisir nos médias, avec deux sondages par jour, qui disent tout, l’inverse, et jamais la même chose, ce n’est pas raisonnable. »
Ce poids des enquêtes, et surtout le fait que leur rôle déterminant touche une grande partie des familles politiques, est un phénomène jamais vu dans une présidentielle. « On a atteint un niveau inédit d’importance des sondages dans les déterminants de l’offre politique, reconnaît Emmanuel Rivière, directeur international pour les études politiques de Kantar Public. Il y a un risque car il y a un trop grand décalage entre ce que l’on veut faire dire aux enquêtes et ce qu’elles sont capables de dire à sept mois de l’échéance. »
Le risque de dynamiques factices
Il est vrai que les exemples ne manquent pas de sondages mettant haut des candidats qui finalement réalisent un score décevant. Il en va ainsi des scrutins de 1995 et 2002 où il n’y avait pas eu de primaires. En 1995, Edouard Balladur était ainsi crédité de plus de 30 % des voix en janvier, pour un score final de 18,5 %. Pour le scrutin de 2002, Jean-Pierre Chevènement était testé à 12 % en octobre 2001, pour un résultat final de 5,3 %. Surtout, le premier ministre socialiste Lionel Jospin était donné comme qualifié au second tour, ce qui a permis une dispersion des voix à gauche expliquant, en partie, la qualification de Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac. Dans une tribune publiée par Libération, les universitaires et spécialistes des sondages Alexandre Dézé et Michel Lejeune rappellent que « si l’on se base sur les sondages réalisés par l’IFOP et la Sofres six mois avant les élections présidentielles de 1965 à 2002, les résultats publiés n’ont correspondu aux résultats réels que dans deux cas sur seize. (…) A ce stade, les personnes interrogées sont évidemment encore très incertaines en ce qui concerne leur éventuelle participation à l’élection présidentielle mais également sur le choix de leur candidat(e) ».
Le risque est donc bien de créer des dynamiques politiques factices ou, au moins, exagérées à un moment décisif, celui de la désignation des candidats. Le schéma est connu : un sondage donne un résultat surprenant, c’est repris par une grande partie des médias, créant ainsi un fait politique autour duquel le débat s’articule pendant plusieurs jours.
C’est ce que beaucoup dénoncent autour des enquêtes plaçant Eric Zemmour aux portes du second tour alors que le polémiste, dont la dynamique est indéniable, ne s’est toujours pas déclaré officiellement. « On est sur un emballement dont l’origine se trouve dans les sondages,souligne M. Rivière, qui nuance la comparaison avec 1995 et 2002. Entre-temps, l’affiliation partisane a dégringolé. Il y a une plus grande volatilité, donc une plus grande influence des sondages. Ils ont désormais un rôle d’arbitre. » La responsabilité pour les instituts qui réalisent ces enquêtes et les médias qui les reprennent en est d’autant plus grande.
Abel Mestre, Franck Johannès, Sarah Belouezzane et Julie Carriat
EDITORIAL. Présidentielle 2022 : les sondages, inquiétantes dérives
« À chaque élection, on veut connaître le résultat avant même que les Français aient voté. Cette année où l’on est allé jusqu’à imaginer convoquer les sondeurs pour désigner les candidats, on atteint des sommets », déplore François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef de Ouest-France.

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Ouest-France François-Xavier LEFRANC.Publié le 23/10/2021 à 07h31
Pourquoi consulter les citoyens alors qu’il est si simple d’attendre les sondages ? Pourquoi se casser la tête à bâtir un programme politique alors que pour quelques milliers d’euros, des sondages vous diront ce qu’attendent les gens ? Pourquoi s’enquiquiner à débattre avec les militants politiques pour désigner un candidat alors que les sondages peuvent s’en charger ? On a tout vu ces derniers temps, des sondages mis à toutes les sauces, des personnalités politiques cherchant désespérément une légitimité dans les pourcentages des dernières études d’opinion, des sondages faisant ou défaisant le deuxième tour de l’élection présidentielle, des cadors du petit écran gonflés à l’hélium des mesures d’audiences devenir des stars politiques déjà qualifiées par les sondages avant même d’être candidats. Les sondeurs n’arriveront bientôt plus à mettre du charbon dans la machine tant elle est en surchauffe.
Revenons quelques années en arrière : au début de l’année 2002, les sondages annonçaient pour le deuxième tour de l’élection présidentielle un duel serré entre Jacques Chirac et Lionel Jospin. La seule question qui se posait était de savoir lequel allait arriver en tête au premier tour. Au soir du 21 avril, Jean-Marie Le Pen créait la surprise en se qualifiant et Lionel Jospin était éliminé. La leçon n’a jamais été retenue : à chaque élection, on veut connaître le résultat avant même que les Français aient voté. Cette année où l’on est allé jusqu’à imaginer convoquer les sondeurs pour désigner les candidats, on atteint des sommets.
La démocratie est fragile
Les sondeurs qui, quoi qu’en disent certains, sont des professionnels sérieux ont beau rappeler que leurs enquêtes donnent seulement une photographie à un instant précis, qu’il faut évidemment tenir compte des marges d’erreurs, qu’il ne faut pas faire dire aux sondages ce qu’ils ne disent pas, rien n’y fait. Les sondages sont pris pour argent comptant.
Ce que tout cela met en évidence, c’est l’extrême fragilité de notre système politique. Les partis sont affaiblis et n’ont plus beaucoup de militants. Les familles politiques traditionnelles semblent à court d’idées pour répondre aux défis, colossaux, d’aujourd’hui. La progression inquiétante de l’abstention témoigne de la sévérité avec laquelle la politique est jugée par les citoyens.
Le temps passé à commenter les sondages détourne les personnalités politiques et les médias de l’essentiel : la rencontre avec les citoyens, l’échange approfondi, le débat d’idées, l’écoute de ce que vivent les gens au quotidien, de leurs inquiétudes, de leurs espoirs. L’obsession sondagière empêche les uns et les autres d’écouter la diversité du pays, de ses habitants, de ses territoires. Elle nous berce d’illusions et nous aveugle. Elle nous fait prendre des vessies pour des lanternes (1).
La démocratie est fragile. Sans doute avons-nous trop tendance à penser qu’elle est un acquis indéboulonnable, que même fatiguée, elle est solide et résiste au temps. La multiplication des discours populistes, haineux et extrémistes devrait pourtant nous tenir éveillés. Ce n’est pas la consultation de « panels représentatifs » qui redonnera de la vigueur à la démocratie, c’est l’écoute et la consultation de chacune et chacun. Il est urgent de rebâtir un espace politique au contact immédiat des citoyennes et des citoyens.
Présidentielle : la multiplication des candidat(e)s fait-elle le jeu d’Emmanuel Macron ?Débattez !
(1) Ce recours systématique aux sondages pour éviter de se pencher sérieusement sur les programmes des candidats (ou pour pallier l’absence de programme) nous paraissant dangereux pour la démocratie, Ouest-France ne réalisera aucun sondage sur le sujet avant l’élection.