« Avec le basculement vers l’électrique, la voiture deviendra un bien plus rare et plus cher »
CHRONIQUE

Philippe Escande
La pénurie de semi-conducteurs sonne comme une répétition de ce qui devrait se passer avec la transition vers l’automobile électrique, estime Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».
Publié le 18 octobre 2021 à 10h36 – Mis à jour le 19 octobre 2021 à 09h26 Temps de Lecture 2 min.

Pertes & profits. Comme en 1995. Le marché de l’automobile en Europe est revenu aux ventes qu’il enregistrait il y a plus de vingt-cinq ans. Selon les statistiques dévoilées, vendredi 15 octobre, par l’Association des constructeurs européens d’automobiles, les ventes de voitures, en septembre, ont chuté de plus de 23 % par rapport à la même période en 2020. La responsable, cette fois, n’est plus la crise sanitaire, qui avait mis les chaînes à l’arrêt au printemps 2000, mais la pénurie de puces électroniques. Celle-ci ne devrait pas être résorbée avant un an, ce qui n’augure rien de bon pour la profession.
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Voici une expérience de décroissance menée in vivo, et qui devrait contribuer à réduire la part de la voiture, et donc sa pollution. Mais elle aboutit à des résultats paradoxaux. Face à cet effondrement des ventes, qui devrait mettre à genoux les constructeurs, c’est pour l’instant l’inverse qui se produit. Ils n’ont jamais autant gagné d’argent ! Sur son premier semestre, le franco-italien Stellantis (Fiat Chrysler-PSA) a affiché près de 6 milliards d’euros de bénéfice opérationnel, l’allemand Volkswagen, 11 milliards d’euros. Eux qui se contentaient de marges bénéficiaires de 5 % à 7 % les très bonnes années ont explosé la barre des 10 %, auparavant seul apanage des marques de luxe.
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Le pouvoir est repassé dans les mains des industriels
Comment expliquer un tel grand écart ? D’abord, parce que, du fait d’une offre très inférieure à la demande des clients, le pouvoir est repassé dans les mains des industriels. Fini les promotions imbattables destinées à écouler les stocks, et bonjour les hausses de prix. Pour une fois, les entreprises ont réussi à transférer au client l’augmentation du coût de leurs matières premières. Ensuite, ils ont donné la priorité à leurs modèles les plus rentables. Peugeot a mis les bouchées doubles sur ses modèles 3008 vendus plus de 35 000 euros, et dont la marge par produit dépasse allègrement les fameux 10 %. Enfin, les constructeurs ont massivement coupé dans les coûts, en réduisant la production, voire en fermant des usines. Celle d’Opel à Eisenach (Thuringe, centre de l’Allemagne) ne rouvrira pas avant 2022.
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Bien sûr, la crise des semi-conducteurs aura une fin. Les capacités en cours d’installation devraient détendre ce marché vers la fin 2022. Mais cette histoire, très conjoncturelle, ressemble à un galop d’essai de ce qui attend l’industrie, avec le basculement violent vers l’électrique. Celui-ci coûte énormément d’argent en investissement, Stellantis engagera 30 milliards d’ici à 2025, Volkswagen plus de 60 milliards avant 2030, pour ouvrir des usines de batteries et sortir de nouveaux modèles.
Parallèlement, beaucoup d’unités vont être fermées, notamment toutes celles fabricant les moteurs thermiques et leurs pièces mécaniques. Conséquence de cet effort sans précédent, les prix moyens vont exploser, au-delà des 20 000 euros, comme ils le font aujourd’hui. La voiture, y compris d’occasion, deviendra un bien plus rare et plus cher, l’industrie réduira de taille et emploiera nettement moins de monde. La transition énergétique ne sera pas gratuite.
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Philippe Escande