Pendant que les prix du gaz flambent, le charbon brûle
Dans un contexte de forte reprise économique, la consommation de charbon dit thermique, destiné à la production d’électricité, atteint des niveaux désormais supérieurs à ceux d’avant le Covid-19.
Par Adrien PécoutPublié le 15 octobre 2021 à 03h14 – Mis à jour le 15 octobre 2021 à 10h06
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Le roi est mort, vive le roi, en quelque sorte. La crise actuelle des prix de l’énergie a redonné de l’élan au « roi charbon » (« King Coal »), son vieux surnom. En dépit de son statut d’énergie la plus polluante, ce combustible fossile brûle à nouveau de mille feux. « La consommation mondiale de charbon augmente fortement », constate l’Agence internationale de l’énergie, dans son rapport, le World Energy Outlook, publié le 13 octobre. Toutes énergies confondues, ce regain charbonnier conduit à la « deuxième augmentation annuelle la plus importante » des émissions de dioxyde de carbone (en valeur absolue) ; lesquelles causent le réchauffement climatique.
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La consommation de charbon dit thermique, destiné à la production d’électricité, atteint des niveaux désormais supérieurs à ceux d’avant le Covid-19 : 6 528 millions de tonnes pour l’année en cours, du jamais-vu depuis 2014, selon les données de la société britannique CRU Group. A elle seule, la Chine pèse plus de la moitié de ce total. Pour autant, du fait du développement des énergies renouvelables, la part du charbon diminue de façon tendancielledans le mix électrique : il représente encore 35 % à l’échelle mondiale… et 60 % à celle de la Chine.
« Contradiction complète »
« La demande de charbon augmente dans les pays en développement comme dans ceux développés », précise le cabinet de conseil Capgemini dans son propre panorama, publié ce mois-ci également. Pour les membres du G20, les vingt pays les plus riches de la planète, cette demande avait régressé de 4 % en 2020. Mais elle devrait « rebondir » à + 5 % en 2021. Au-dessus, donc, des chiffres de 2019, souligne le World Energy Markets Observatory.
Dans un contexte général de forte reprise économique post-Covid, le charbon doit son retour en particulier à la flambée des cours du gaz, un autre combustible fossile, mais tout de même moins polluant. En Europe, ils augmentent notamment en raison de stocks bas et d’une dépendance aux volumes livrés par la Russie et la Norvège. Plus ces prix progressent, plus ceux du charbon apparaissent intéressants pour répondre à la demande des particuliers comme des industriels.
Cet automne, « le prix marginal d’une centrale au charbon est aujourd’hui moins élevé que celui d’une au gaz », constate Colette Lewiner, spécialiste des questions énergétiques pour Capgemini, et par ailleurs administratrice de l’énergéticien EDF. Or « l’équilibre offre-demande nécessite, à côté de la production d’électricité à partir de renouvelables intermittents, une production programmable, avec du nucléaire, du gaz ou du charbon ».
En Europe, « le charbon redevient plus compétitif que le gaz pour produire de l’électricité malgré le prix des quotas d’émission de dioxyde de carbone »
Tandis que le gaz flambe, le charbon pourrait presque apparaître « comme le sauveur, en contradiction complète avec les débats autour de la lutte contre les énergies fossiles », relève l’historien Hubert Bonin, membre du groupe de recherche en économie théorique et appliquée de l’université de Bordeaux. Celui-ci souligne un autre« paradoxe ». « Le charbon, issu de la première révolution industrielle, fournit en masse l’énergie nécessaire à la troisième révolution industrielle, ne serait-ce que pour la gestion des fameux stockages de données. »
Bien avant l’Allemagne, qui a fixé l’horizon à 2038, le gouvernement français entend fermer deux de ses trois dernières centrales en 2022, à Gardanne (Bouches-du-Rhône) et Saint-Avold (Moselle). Celle de Cordemais (Loire-Atlantique) pourrait fonctionner jusqu’en 2026, pour assurer l’équilibre du réseau électrique en Bretagne – pour 2021, son niveau de production était déjà de 1 350 gigawattheures (GWh) fin septembre, davantage que sur toute l’année 2020 (700), et au-delà de la limite qui sera autorisée par la loi à compter de 2022.
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En Europe, « le charbon redevient plus compétitif que le gaz pour produire de l’électricité malgré le prix des quotas d’émission de dioxyde de carbone », relève Nicolas Leclerc, cofondateur d’Omnegy, spécialiste du courtage en énergie. Quand bien même le charbon est davantage émetteur que le gaz, et quand bien même le prix de ces quotas – des « permis de polluer » délivrés aux gros industriels – a doublé en un an. Depuis septembre, précise M. Leclerc, « le charbon représente 19 % de la production d’électricité européenne, contre 14 % entre janvier et août ». Soit 7,5 millions de tonnes de dioxyde de carbone en plus.
« Populations appauvries »
« En Europe, il s’agit d’une voie de recours par défaut », rappelle Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre « énergie et climat » de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Pour les pays émergents, par exemple en Inde, la dépendance au charbon s’en ressent encore davantage. « Les pays ont des besoins en électricité à satisfaire à tout prix. Ils n’ont pas le luxe d’attendre l’installation de parcs solaires, ou de surcroît, de centrales nucléaires. » Par ailleurs, « bien souvent, la question du charbon implique des enjeux sociaux immenses dans les pays, enjeux exacerbés par la sortie de crise due à la pandémie. Des populations appauvries travaillent dans l’industrie minière et dépendent de cette électricité souvent pas chère. »
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Pour Carole Mathieu, spécialiste de l’énergie et des politiques européennes à l’IFRI, « les considérations de dépendance aux énergies fossiles et de sécurité énergétique pourraient convaincre Xi Jinping (le chef d’Etat chinois) d’attendre encore avant de s’engager sur un plafonnement des émissions en 2025 ou une forte réduction de la consommation de charbon, et l’argument du développement économique et de la reprise risque de primer. » Or, à l’approche de la 26e conférence des Nations unies sur le climat (COP26), prévue en Ecosse à partir du 1er novembre, les organisateurs britanniques ont déjà indiqué leur volonté qu’« une coalition de pays s’engage pour des dates de sortie définitives du charbon, pour 2030 dans le cas des pays développés, et 2040 dans le cas de ceux en développement ».
« Nous restons encore très loin d’une sortie effective du charbon », insiste Lucie Pinson. Pour la directrice générale de l’association Reclaim Finance, qui analyse l’impact de la finance sur les questions climatiques, la réflexion doit aller bien « au-delà du mouvement conjoncturel » lié à la hausse des prix du gaz. D’ailleurs, selon les calculs publiés en octobre par l’association allemande Urgewald, 503 entreprises prévoient encore de nouvelles centrales thermiques au charbon, de nouvelles mines ou encore de nouvelles infrastructures. Soit presque la moitié (49 %) des entreprises listées dans l’industrie de « King Coal ».
Adrien Pécout