Algues vertes : « On ne peut faire disparaître l’azote. Chassez-le par la porte, il revient par la fenêtre »
CHRONIQUE

Stéphane Foucart
Grand producteur européen de viande, les Pays-Bas croulent sous les déjections de bétail et projettent de réduire d’un tiers le cheptel national. La « crise de l’azote » que connaît le pays rappelle celle que vit la Bretagne avec les algues vertes, note, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié le 17 octobre 2021 à 02h59 – Mis à jour le 17 octobre 2021 à 11h25 Temps de Lecture 4 min.

Chronique. L’information est passée relativement inaperçue en France, elle pourrait néanmoins y être pertinente dans le débat public. Début septembre, les autorités néerlandaises ont proposé un plan drastique pour réduire la pollution de leurs cours d’eau par les nitrates. Dans un pays aussi fortement attaché au libéralisme économique et aussi fier de son industrie agroalimentaire, le projet a de quoi surprendre par sa verticalité et son ampleur : il s’agit de réduire d’un tiers le cheptel du pays, l’un des grands producteurs européens de produits animaux. L’une des pistes pour le mettre en œuvre est le rachat par l’Etat, puis le démantèlement, de grandes exploitations intensives.
La radicalité du projet est à la mesure de l’ampleur de ce qu’aux Pays-Bas les médias qualifient parfois de « crise de l’azote » issue des effluents de l’élevage. L’azote (N), c’est cet élément chimique omniprésent qui peut prendre des formes bénignes comme le diazote (N2), mais aussi des formes problématiques pour la santé et l’environnement. Les nitrates (NO3), par exemple, polluent les eaux de surface et contribuent au phénomène dit « d’eutrophisation », à l’origine de la prolifération des algues vertes sur les littoraux.
Vertigineuse concentration d’animaux
Les Pays-Bas sont probablement l’un des pays au monde où la production animale est la plus rationalisée, la plus densifiée, la plus technologique. Dans ce petit pays de 41 500 kilomètres carrés, près de 100 millions de volailles et 11 millions de porcs sont élevés dans des bâtiments. A quoi il faut ajouter 1,5 million d’ovins et de caprins, ainsi que 3,8 millions de bovins. Jusqu’où poursuivre cette vertigineuse concentration d’animaux ? Le projet néerlandais, toujours en discussion, nous ramène à cette réalité implacable : un cheptel ne peut pas croître indéfiniment sur un territoire fini. Le pays croule sous les déjections de son bétail. Et pour faire baisser les taux de nitrates dans ses cours d’eau, les autorités néerlandaises semblent se résoudre à trancher dans les effectifs de l’un de leurs fleurons industriels.
Si la réflexion a fait son chemin aux Pays-Bas – où elle suscite d’intenses polémiques au sein des syndicats agricoles –, elle demeure très marginale dans le débat public français. En Bretagne, pourtant, les dégâts environnementaux et sanitaires de la production animale intensive n’ont pas grand-chose à envier à la « crise de l’azote » néerlandaise. La manifestation la plus commune et la plus visible de ces dégâts est connue : il s’agit des fameuses « algues vertes » qui s’amassent sur le littoral breton et qui empoisonnent, littéralement, les communes et les populations riveraines. Selon les chiffres du Centre d’étude et de valorisation des algues obtenus par ma collègue Martine Valo, l’année 2021 s’annonce comme l’une des pires jamais enregistrées.
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Les surfaces recouvertes par les algues vertes pourraient même, cette année, excéder de 50 % la moyenne annuelle depuis le début du siècle. La faillite de l’Etat dans la gestion de cette crise chronique est régulièrement rappelée, dernièrement par la Cour des comptes dans un rapport sévère révélé en mai par Le Monde. Rien n’y fait, les algues vertes sont toujours là. Pourtant, les efforts des producteurs et des agriculteurs sont réels : au cours du dernier quart de siècle, le taux moyen de nitrates dans les eaux superficielles bretonnes a bel et bien chuté. De 45 milligrammes par litre dans les années 1990, il est passé autour de 32 milligrammes par litre aujourd’hui.
Pourquoi tant d’ammoniac ?
Rien, toutefois, qui puisse avoir un effet sur la prolifération et l’échouage des algues dans les estuaires et sur les plages : selon l’Observatoire de l’environnement en Bretagne, seules 1 % des stations de mesure relèvent une eau en « bon état » dans la région. Dans les deux tiers des cas, l’eau est classée en « état médiocre » (53 %) ou en « mauvais état » (12 %).
Non seulement l’amélioration de la qualité de l’eau est insuffisante pour faire changer la situation, mais certaines mesures mises en place pour obtenir cette amélioration ont d’autres effets délétères. Car l’azote des déjections animales a aussi la fâcheuse tendance à se transformer en ammoniac (NH3), un gaz responsable de la formation de particules fines, une pollution qui est une source importante de mortalité. Le sujet est au cœur de l’actualité depuis que les mesures d’AirBreizh ont été rendues publiques, début octobre, montrant que la Bretagne était la première région française émettrice d’ammoniac. En juin, le collectif de journalistes bretons Splann ! avait fait pression sur les autorités avec la publication d’une enquête fouillée sur le sujet
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Pourquoi tant d’ammoniac ? Interrogée au cours d’une conférence de presse tenue jeudi 14 octobre, l’une des responsables de la chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor a expliqué :« On a tellement concentré [les calendriers d’épandage] pour réduire les nitrates dans l’eau que, par ces actions-là, on est en train de détériorer la qualité de l’air quand tous les éléments[météorologiques] sont en place. » On ne peut faire disparaître l’azote. Chassez-le par la porte, il revient par la fenêtre.
Y a-t-il, du coup, une réflexion pour réduire les cheptels dans les zones d’élevage déjà très denses ? Interrogé au cours de la même rencontre par la journaliste Inès Léraud, coautrice d’une enquête de référence sur les algues vertes (Algues vertes, l’histoire interdite, avec Pierre van Hove, Delcourt-La Revue dessinée, 2019), le président de la chambre, Didier Lucas, a opposé une fin de non-recevoir. Ne faudrait-il pas, au moins, ouvrir le même débat qu’aux Pays-Bas ? Les densités de bétail sur les territoires bretons et néerlandais ne sont pas si différentes. Pour les porcs, elles sont même strictement identiques : 275 animaux par kilomètre carré.
Stéphane Foucart