Avec le retour de la bronchiolite, les hôpitaux de nouveau sous tension
Avec quelques semaines d’avance sur le calendrier habituel, l’épidémie s’impose dans les urgences pédiatriques et fait craindre une saturation des services dans certaines régions de France.
Par Chloé Hecketsweiler et Delphine RoucautePublié le 19 octobre 2021 à 00h51 – Mis à jour le 19 octobre 2021 à 09h41
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Les pédiatres la redoutaient, et elle est arrivée avec quelques semaines d’avance. L’épidémie de bronchiolite se propage dans toutes les régions et la situation est déjà critique en Ile-de-France et dans le Grand-Est, où les services de réanimation sont déjà remplis. Selon le dernier bulletin de surveillance de Santé publique France, cette infection par le virus respiratoire syncytial (VRS) a conduit aux urgences près de 1 800 enfants dans toute la France, dont un peu plus d’un sur trois a dû être hospitalisé. « Un démarrage aussi tôt dans l’année, c’est une première », constate François Angoulvant, pédiatre à l’hôpital Robert-Debré à Paris.
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Protégés par les gestes barrières et les mesures de distanciation sociale, bon nombre de petits Français, ainsi que leurs parents, ont échappé aux infections hivernales au cours des deux dernières années. Revers de la médaille, leur système immunitaire est moins entraîné, ce qui expliquerait en partie la flambée des infections respiratoires depuis la rentrée. « La situation actuelle, c’est du jamais-vu. Les enfants de 12 à 18 mois ont très peu rencontré de virus jusque-là et risquent de tomber malades, tandis que les nourrissons nés cette année feront des formes plus sévères », explique Christèle Gras-Le Guen, présidente de la Société française de pédiatrie.
Cette « dette immunitaire », notamment évoquée par le conseil scientifique dans son avis du 5 octobre, laisse craindre une épidémie de bronchiolite plus importante que par le passé. Mais dans la mesure où il n’y a pas de précédent, les prévisions s’avèrent hasardeuses. « C’est un peu faire du Nostradamus », souligne François Angoulvant, précisant qu’il faut se préparer à différents scénarios.
Si les services d’urgences et de réanimation pédiatriques ont l’habitude de faire face à ces pics épidémiques, avec des équipes étoffées à partir du mois de novembre, le virus les a pris par surprise cette année. La grande fatigue d’une partie des soignants après quatre vagues de Covid-19 n’aide pas non plus. « Les postes sont ouverts, mais nous ne trouvons pas d’infirmières », témoigne le pédiatre, selon qui « la situation pourrait devenir très, très compliquée » si le pic épidémique de 2021 atteignait la même hauteur que celui de 2019. Cette année-là, faute de places dans les hôpitaux parisiens, des enfants avaient dû être transférés en province.
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Même les lits d’hospitalisation « classiques » sont comptés : depuis un an, les services de pédiatrie sont très sollicités pour les urgences psychiatriques, notamment pour des tentatives de suicide ou des pensées suicidaires, qui requièrent une prise en charge de plusieurs semaines. « La majorité de ces enfants et adolescents arrivent par le biais des urgences et sont hospitalisés en pédiatrie générale », indique François Angoulvant, en rappelant combien les lits de pédopsychiatrie sont comptés en France.
« L’intensité dans la précocité »
Dans le Grand-Est, l’épidémie surprend aussi par la vitesse avec laquelle elle s’impose dans les services d’urgences pédiatriques. « La particularité de cette année, c’est l’intensité dans la précocité », analyse Nicolas Billaud, chef du service de pédiatrie au centre hospitalier régional (CHR) de Metz-Thionville, qui déplore n’avoir même pas eu le temps de commencer la campagne de prévention à destination des enfants à risque de contracter des formes graves avant que la région n’entre en phase épidémique. A l’hôpital de Mercy, à Metz, l’activité aux urgences correspond déjà à celle des gros mois d’hiver. « D’habitude, on est à environ soixante passages par jour, mais depuis un mois, on est entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix, avec des pics à cent », s’inquiète le médecin.
Le service de pédiatrie, lui, est déjà plein et les capacités d’accueil de certaines chambres ont dû être doublées. « Pour l’instant, dans notre bassin de population, on arrive à gérer les flux de malades, mais en pédiatrie, ça peut changer du jour au lendemain car le temps d’hospitalisation est plus court », explique M. Billaud. A ce stade, au niveau régional, la situation reste contenue et ne nécessite pas la mise en place d’une cellule de crise, explique l’agence régionale de santé du Grand-Est.
Outre ces deux régions, la tension en pédiatrie se fait déjà ressentir sur tout le territoire. En l’espace d’une semaine, début octobre, toutes les autres régions métropolitaines ont été classées en phase préépidémique par Santé publique France. A Lyon, « la situation est déjà tendue en réanimation », confie Etienne Javouhey, chef du service d’urgences et de réanimation pédiatriques du centre hospitalier universitaire (CHU). « Sur les vingt-trois lits que compte l’unité, cinq sont en permanence occupés par des enfants souffrant de bronchiolite », précise le médecin. Pour faire de la place, quelques opérations chirurgicales non urgentes ont déjà été déprogrammées – du jamais-vu en cette saison.
Au pic de l’épidémie de bronchiolite, quinze à vingt lits de réanimation peuvent être mobilisés avec, en cas de besoin, un renfort des services de réanimation adultes pour les enfants plus âgés, à partir de 14-15 ans. « En décembre, janvier et février, nous sommes souvent contraints de demander aux chirurgiens de déprogrammer des interventions »,explique Etienne Javouhey, comparant ce dispositif d’urgence à ce qui a été mis en place pour les adultes pendant les premières vagues de Covid-19.
« On se prépare à un hiver difficile »
« On se doutait que ce serait un hiver difficile, mais pas à ce point : cela a commencé il y a déjà trois semaines », alors que les épidémies de bronchiolite démarrent en général début novembre, témoigne Isabelle Claudet, chef du service des urgences pédiatriques au CHU de Toulouse. Outre le manque de lits, la pédiatre anticipe des problèmes de ressources humaines. Dans son service, les soignants sont essentiellement des soignantes, dont les jeunes enfants tomberont sûrement aussi malades, les obligeant à s’absenter. Un problème habituel, mais qui vient s’ajouter aux difficultés de recrutement parmi des professionnels de santé épuisés par l’épidémie de Covid-19 et ses longs mois de mobilisation. « Cette fois, on ne pourra plus compter sur les renforts qui ont été détachés pendant le Covid, alerte Isabelle Claudet. Par ailleurs, les lits en pédiatrie ne requièrent pas les mêmes compétences que ceux du pôle adulte. »
C’est pourquoi les urgences ne doivent pas être le premier réflexe, insistent les pédiatres. « Actuellement, beaucoup de recours en journée pourraient relever de la médecine libérale, observe Mme Claudet. Mais il y a un vrai problème pour trouver des rendez-vous, la pédiatrie libérale est sous-dotée, donc il y a un gros report sur les services d’urgences. »
Une consigne qui doit aussi rassurer les parents : la bronchiolite est, dans la plupart des cas, bénigne, et n’entraîne de cas graves que chez les nourrissons. Selon Santé publique France, la bronchiolite touche habituellement près de 30 % des enfants de moins de 2 ans chaque hiver, soit environ 480 000 cas par an. Seuls 2 % à 3 % des nourrissons de moins de 1 an seraient hospitalisés pour une forme plus sévère. C’est pourquoi, selon Christèle Gras-Le Guen, présidente de la Société française de pédiatrie, pour les enfants de plus de 3 mois, il ne faudrait venir à l’hôpital que sur recommandation d’un médecin.

« Les enfants payent la dette du Covid »
Au centre hospitalier d’Antibes (Alpes-Maritimes), le chef du service de pédiatrie, Ali Khalfi, s’attend à ce que l’épidémie ne commence véritablement qu’après les vacances scolaires. Il constate cependant que d’autres virus circulent avec des tableaux cliniques plus sévères que d’habitude, comme des gastro-entérites, des crises d’asthme et des convulsions de fièvre. Des cas qui viennent occuper petit à petit les rares lits ouverts. Certes, la bronchiolite n’engendre pas de cas extrêmement graves, mais « il va y avoir une saturation des structures d’accueil et donc une prise en charge dégradée pour des virus normalement bénins », anticipe le médecin, pour qui « les enfants paient dès aujourd’hui la dette du Covid ».
Dans ce contexte, la priorité doit donc être d’éviter la contamination des nourrissons, chez qui le symptôme le plus fréquent, la toux, peut se traduire par une respiration plus rapide et sifflante, parfois accompagnée de fièvre et de difficultés à manger et à dormir. Si un traitement prophylactique existe – l’injection d’un anticorps monoclonal, le palivizumab, commercialisé sous le nom de Synagis –, aucun vaccin n’est pour le moment disponible. La prévention repose donc principalement sur des mesures d’hygiène, comme se laver les mains avant et après avoir touché un nourrisson, éviter d’emmener son enfant dans des lieux publics confinés, aérer les pièces et nettoyer les objets avec lesquels il est souvent en contact. Des mesures proches de celles appliquées contre le Covid-19.
En cas de rhume, les parents devraient aussi porter un masque : ils sont peut-être porteurs du virus syncytial sous une forme peu symptomatique. Pour Christèle Gras-Le Guen, la faible circulation du VRS en 2020, quand tout le monde portait strictement le masque, est la preuve que ce sont les adultes qui transmettent principalement le virus aux enfants. Les gestes barrières gardent donc leur pertinence, au-delà du Covid-19.
Chloé Hecketsweiler et Delphine Roucaute