PestiRiv, l’étude sur les pesticides qui inquiète les vins de Bordeaux
Santé publique France et l’Agence nationale de sécurité sanitaire lancent une étude inédite sur l’exposition aux pesticides des riverains d’exploitation viticole.
Par Stéphane Mandard et Stéphane FoucartPublié le 19 octobre 2021 à 00h00 – Mis à jour le 19 octobre 2021 à 09h31
Temps de Lecture 7 min. https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/10/19/pestiriv-l-etude-sur-les-pesticides-qui-fait-trembler-les-vins-de-bordeaux_6098896_3244.html

L’étude n’a pas encore commencé, mais elle inquiète déjà la filière viticole. Au point que Bernard Farges, le patron du très influent Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB) a pris sa plume, début octobre, pour s’en émouvoir auprès de la préfète de la région Nouvelle-Aquitaine, Fabienne Buccio. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et Santé publique France (SPF) ont annoncé, mardi 19 octobre, le lancement de PestiRiv, la plus grande étude d’exposition aux pesticides des riverains d’exploitation viticole conduite à ce jour en France.
Si la viticulture a été choisie, explique-t-on à SPF, c’est d’une part que « l’imbrication »entre habitations et parcelles cultivées est plus forte que pour d’autres types de culture, et d’autre part que « des remontées de signaux sanitaires [leur] parviennent de zones viticoles, avec notamment des cas de clusters de cancers pédiatriques proches de ces zones ». L’étude se déroulera en deux temps : d’octobre 2021 à février 2022, puis de mars à août 2022 pour inclure une période de traitements. Les résultats finaux ne sont pas attendus avant 2024.
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La perspective de la publication de ces résultats met pourtant déjà en émoi le patron du CIVB. « Nous ne sommes pas convaincus que l’Anses et SPF, une fois le travail d’analyse et de diffusion réalisé, feront l’effort de pédagogie et de contradiction nécessaire pour éviter des conclusions hâtives, faisant fi de toute rigueur scientifique », écrit M. Farges dans un courrier du 1er octobre, dont Le Monde a pu prendre connaissance.
« Rigueur scientifique »
Le représentant des viticulteurs bordelais prévient la préfète que son organisation ne participera pas à la prochaine réunion prévue le 10 novembre : « Nous n’accompagnerons pas cette démarche, ni auprès des entreprises viticoles girondines ni auprès des maires des communes concernées. » Une menace à peine voilée qui peut mettre en péril PestiRiv, dont la réalisation implique la coopération des viticulteurs, qui devront partager avec les agences leur calendrier d’épandages et les produits qu’ils utilisent. Contacté, le CIVB n’a pas souhaité faire de commentaires.
« Aucune discussion n’a été ouverte, ni sur l’échantillonnage, ni sur le protocole, ni sur la politique de diffusion des résultats à venir », déplore M. Farges dans sa missive. « Les parties prenantes sont informées, assure-t-on à SPF. Mais aucune, ni les professionnels viticoles ni les ONG, n’a son mot à dire sur le protocole. C’est la garantie de sa rigueur scientifique. »
Le président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux ne veut pas que sa région soit « de nouveau le bouclier derrière lequel les autres vignobles français peuvent s’abriter »
Le président du CIVB craint un « focus sur le vignoble bordelais » et ne veut pas que Bordeaux soit « de nouveau le bouclier derrière lequel les autres vignobles français peuvent s’abriter ». Selon lui, « plus de la moitié de l’étude se déroulerait en Gironde », ce qui constituerait « un biais ». Le département ne sera pourtant pas le seul territoire concerné par PestiRiv. Les volontaires vont être recrutés – à partir du 25 octobre – sur 162 sites répartis dans six grandes régions viticoles de France : Nouvelle-Aquitaine (500 ménages), Grand-Est (300), Occitanie (250), Provence-Alpes-Côtes d’Azur (250), Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté (200).
Des analyses de cheveux et d’urines doivent être conduites auprès de 1 500 adultes et 750 enfants vivant à moins de 500 mètres des vignes et à plus de un kilomètre de toute autre culture. L’exposition de cette population sera comparée à celle de 750 adultes et 350 enfants vivant à plus de 5 kilomètres de toute exploitation viticole et à plus de un kilomètre de toute autre culture. Ces analyses biologiques seront couplées avec d’autres mesures environnementales : présence de pesticides dans l’air et dans les légumes du jardin, usage de produits insecticides au domicile.
Ces précautions, explique-t-on à SPF, « permettront de démêler les différentes sources d’exposition et de préciser la part attribuable aux traitements phytosanitaires appliqués sur les vignes ». Le protocole mis en œuvre devrait également permettre d’identifier les bénéfices potentiels de différentes pratiques culturales (biologique, conventionnelle, à haute valeur environnementale) pour les riverains.
Maladie de Parkinson et leucémies pédiatriques
Une cinquantaine de pesticides, sur les quelque 400 autorisés en Europe, seront passés au crible : ceux qui sont à la fois les plus toxiques, les plus utilisés sur le raisin et/ou au cœur de controverses scientifiques, dit-on à l’Anses.
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Seront en particulier recherchés le folpel, le glyphosate, classé cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer, mais dédouané par les agences réglementaires, ainsi que différents fongicides de la classe des inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) dont l’interdiction est demandée par de nombreux chercheurs, en application du principe de précaution.
Atmo Nouvelle-Aquitaine relève notamment des pointes de concentration de folpel en été, dans le Médoc, haut lieu de la viticulture française
Le cas du folpel est emblématique. Il fait partie des dix substances actives les plus fréquemment retrouvées dans l’air en France. Utilisé contre le mildiou, le « fongicide de la vigne » est considéré comme possible cancérogène par l’Agence européenne des produits chimiques. Or, selon le dernier bilan de la qualité de l’air en Nouvelle-Aquitaine, publié cet été, les concentrations en folpel ont « nettement augmenté » en 2020. Depuis qu’il a commencé à mesurer les pesticides, en 2015, l’organisme chargé de la surveillance de la qualité de l’air, Atmo Nouvelle-Aquitaine, relève notamment des pointes dans le Médoc, haut lieu de la viticulture française, en été, lors des périodes de traitement. Mais des traces de folpel sont mesurées jusqu’à Bordeaux. La preuve, selon l’organisme, d’un « transfert des molécules par l’air depuis les surfaces agricoles vers les zones urbaines ».
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Plusieurs publications scientifiques montrent une association entre la survenue de pathologies, dans certains territoires, et la densité d’exploitations viticoles dans ces mêmes secteurs. Selon une étude française, parue, en 2017, dans la revue European Journal of Epidemiology, la prévalence de la maladie de Parkinson est supérieure d’environ 10 % dans les cantons où la vigne est la plus présente, par rapport à ceux où elle l’est le moins. D’autres travaux, publiés en 2020 dans Environmental Research, mentionnent pour leur part une incidence légèrement accrue de certaines leucémies pédiatriques, en lien avec la proximité d’exploitations viticoles.
Pointer vers les substances les plus problématiques
Cependant, ces études sont fondées sur des données uniquement géographiques : elles ne permettent donc pas d’associer les maladies en question avec des molécules ou des familles de molécules, dit-on à l’Anses. En croisant les données d’exposition à différents produits avec les informations déjà acquises, PestiRiv pourrait ainsi permettre d’identifier les substances les plus problématiques.

« Enfin ! Cela fait dix ans que l’on réclame une étude sur l’exposition des riverains aux pesticides. A l’époque, au ministère de l’agriculture, on nous répondait que c’était un non-sujet. Mais que de temps de perdu !, commente François Veillerette, le porte-parole de l’association Générations futures. Les résultats ne seront publiés qu’en 2024, en espérant qu’ils ne restent pas au fond d’un tiroir. Et ce ne sera que le début de l’histoire. Pendant ce temps, les gens continuent d’être malades. »
L’étude devrait aussi amener à établir une relation entre la proximité du domicile avec les parcelles et le niveau d’exposition des riverains. Et, ainsi, permettre d’appuyer sur des données solides le vif débat né de la volonté de plusieurs maires de petites communes d’établir des zones non traitées (ZNT) autour des habitations ou des lieux de vie. Dans le sillage du maire de Langouët (Ille-et-Vilaine), à l’été 2019, plusieurs élus, notamment de Gironde, avaient pris des arrêtés interdisant l’usage de pesticides à moins de 150 mètres, voire 100 mètres, des habitations. Ils ont tous été cassés par la justice.
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De son côté, le gouvernement a fixé, fin 2019, des ZNT beaucoup plus réduites : 3 mètres, 5 mètres, 10 mètres et, très exceptionnellement, 20 mètres, en fonction de la dangerosité et du mode d’épandage des pesticides, ainsi que du type de culture concernée.
Après une première injonction en juin 2019, le Conseil d’Etat a de nouveau retoqué en mars 2021 le texte du gouvernement, estimant que les règles n’étaient toujours pas suffisamment protectrices. La plus haute juridiction administrative a donné six mois à l’exécutif pour revoir sa copie. Il lui a notamment ordonné d’augmenter les distances minimales d’épandage pour les substances seulement suspectées d’être cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR).
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Concernant les vignes, le gouvernement a retenu la distance de 3 mètres. Alors même que l’Anses recommande au moins 10 mètres pour tout produit classé CMR, sans distinguer si leurs effets sont avérés, présumés ou seulement suspectés.
Stéphane Mandard et Stéphane Foucart